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Les "Haïkus alsaciens" de LINA RITTER : Matsuo Basho au pays de Johann Peter Hebel

samedi 18 mars 2017

LES ELSASSESCHI HAIKU, publiés par Lina Ritter en 1965 (elle avait alors 77 ans) mais écrits tout au long de sa vie, sont l’un de ses livres les plus représentatifs et les plus accessibles.

Écrits en alémanique (le dialecte du nord de la Suisse, de Bâle à Berne) sous forme de haïkus, ces petits textes pleins d’humour et de sagesse se font l’écho d’un « monde d’hier », dont elle recueille dans sa mémoire les voix et les joies disparues. À chaque jour de l’année corresponds un haïku, qui symbolise ainsi comme un almanach le passage des saisons et l’écoulement d’une vie.

Lina Ritter explique dans un poème liminaire pourquoi elle a écrit des haïkus : « “Haïku” – un mot si étranger / à côté du si familier / “alsacien ” // Ce verset nous vient du Japon, / il doit sur trois lignes / compter dix-sept syllabes // Un haïku n’est pas un poème. / Juste un appel, / un signe, une question. // Dans ces petits couplets / résonne comme une musique / de temps très anciens. // Ou est-ce comme, de tout près, / le battement d’ailes d’un ange, / quand à mi-voix // on se les redit ? »

Lina Ritter garde en elle l’intelligence paysanne des cultures et des saisons. La ronde de ses haïkus épouse la ligne liturgique du calendrier, indispensable carte du temps. Bien souvent profonds et toujours savoureux, ces textes s’adressent à tous les amateurs de haïkus, non seulement en Alsace mais ailleurs. Ils permettent aussi de découvrir une femme magnifique de courage, de finesse et de bonté.

« Dans ce lieu, ce coin, où Lina Ritter vécut enfant et grandit, écrit Jean-Paul Sorg, on connaissait des poésies de Johann Peter Hebel et des anecdotes de sa vie. Les maraîchers Ritter de Village-Neuf vendaient leurs fruits et légumes à Bâle et dans le Wiesental (la vallée de la Wiese qui coule dans le Rhin et alimente la ville en eau potable). Le pays de l’enfance de Hebel. La maman, veuve courage, emmenait la petite Lina sur les marchés. Pendant les trajets elle lui récitait des passages de Die Wiese et sûrement Erinnerung aus Basel. […]

« Une langue, subjectivement, sensiblement, ce n’est pas une nomenclature, ce ne sont pas des stocks de vocabulaire et des règles de grammaire ; ce sont des paroles, des dits, des expressions, des bouts rimés et rythmés, des phrases qu’on retient, des "Gsetzle", qui résonnent, dans lesquels résonne "comme une musique", ce sont des vers, des versets, des couplets, c’est le verbe, ce sont des proverbes – ainsi les appelle-t-on – et ce sont des histoires, des contes, des fables, c’est du vrai et du pas vrai. Une langue éclaire et distingue des choses – ceci est une fleur – ceci un marteau – ça ce sont des nuages, et elle crée de l’irréel, de l’imaginaire, des dieux et des anges, des diables et des elfes. »

Telle est la grandeur, telle est l’humilité de l’œuvre de Lina Ritter de nous le faire sentir.