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LE PRIX JEAN ARP DE LITTÉRATURE FRANCOPHONE

2015

Jacques ABEILLE

FRANCE

« Je vis de grands champs d’hiver couverts d’oiseaux morts. Leurs ailes raidies traçaient à l’infini d’indéchiffrables sillons. Ce fut la nuit. J’étais entré dans la province des jardins statuaires. Il n’y a pas de ville ici, seulement des routes larges et austères, bordées de hauts murs que surplombent encore des frondaisons noires. » C’est ainsi que commence le roman publié par Jacques Abeille en 1982 après de longues vicissitudes d’édition.

Ce sera le début d’un cycle sans précédent, le Cycle des Contrées, qui comprend aujourd’hui huit volumes, dont les trois derniers magnifiquement illustrés par le dessinateur et scénographe belge François Schuiten : 1. Les Jardins statuaires (1982) ; 2. Le Veilleur du Jour (1986) ; 3. Les Voyages du Fils (2008) ; 4. Chroniques scandaleuses de Terrèbre (2008) ; 5. L’explorateur perdu (2010) ; 6. Les Mers perdues (2010) ; 7. Les Barbares (2011) ; 8. La Barbarie (2011). Le dernier volume du cycle se clôt par ces mots : « L’innocent passant qui, au petit matin, a desserré le nœud qui fermait ce sac a été fort troublé en voyant s’effondrer presque sur ses pieds ces pâles quartiers de viande fraîche. II a cru d’abord qu’il s’agissait de corps humains. En lisant ce compte rendu, j’ai éprouvé de la joie. Quelque chose se prépare. Des hommes, différents des autres, surviennent enfin, suscités peut-être par l’excès d’indifférence. Le murmure du futur… »

On redécouvre seulement depuis quelques années l’œuvre de Jacques Abeille, riche de plus de 40 titres dans les domaines les plus variés de l’écriture et d’une tonalité singulière conjuguant une langue belle et sobre et un imaginaire sans limites.

Jacques Abeille est né en 1942. Orphelin en 1944 et recueilli par un oncle, il garde de son enfance de tristes souvenirs. Il revient de Guadeloupe lorsqu’en 1959 il s’établit à Bordeaux. C’est là qu’il poursuivra des études de psychologie, philosophie et littérature, au terme desquelles il devient professeur d’arts plastiques. Découvrant le surréalisme, il entre en contact avec Vincent et Micheline Bounoure qui animent le Bulletin de Liaison Surréaliste. Il y publie des textes, de même que dans La Brèche. Il fréquente le peintre Pierre Molinier.

En 1971, aux éditions L’Or du temps, Régine Deforges publie son premier livre, La Crépusculaire. Convaincue de son talent d’écrivain, elle signe avec lui un contrat pour Les Jardins statuaires. La faillite de sa maison d’édition l’empêchera toutefois de le publier. Jacques Abeille pense alors à José Corti, fondateur des Éditions Surréalistes et éditeur, en 1938, du Château d’Argol. Julien Gracq communique Les Jardins statuaires à José Corti Abeille nouera avec lui une relation amicale. Mais les éditions Corti ne donnent pas de nouvelles. Ce n’est que quelques années plus tard que Bernard Noël s’intéresse aux Jardins statuaires et le publie chez Flammarion.

BIBLIOGRAPHIE

Jacques Abeille a écrit tantôt sous son propre nom, tantôt sous le pseudonyme de Léo Barthe, personnage de ses romans qui se définit lui-même comme « écrivain pornographique ». Jacques Abeille est également peintre et a illustré de nombreux livres, notamment de poésie. Plusieurs de ses ouvrages ont été réédités dans les années récentes par les éditions Ginkgo éditeur, Deleatur, Attila et le Tripode.

La Crépusculaire [sous le pseudonyme de Léo Barthe], Régine Deforges, 1971 • Le Corps perdu, dessins d’Anne Pouchard, Même et Autre, 1977 • Le Plus Commun des mortels, Cahiers des Brisants, 1980 • Le Voyageur attardé, dessin d’Alain Royer, Deleatur, 1981. Rééd. l’Escampette, 2000 (in Celles qui viennent avec la nuit) • L’Amateur de conversation [sous le pseudonyme de Léo Barthe], gravure de Fred et Cécile Deux, 1981. Rééd. L’Escampette, 2001 (in Carnet de l’amateur) • Les Jardins statuaires, Flammarion, 1982. Rééd. Losfeld, 2004, puis Attila, 2010. Nouvelle éd. Folio Gallimard, 2012 • Fable, poèmes, Deleatur, 1983 • Un cas de lucidité, dessins de l’auteur, Deleatur, 1984. Rééd. l’Escampette, 2000 (in Celles qui viennent avec la nuit) • Sachant concevoir [sous le pseudonyme de Léo Barthe], Brandes, 1984 • Famille/Famine, dessins de l’auteur, coéd. Fourneau/ Deleatur, 1985 • Le Veilleur du jour, Flammarion, 1986. Rééd. Ginkgo éditeur/Deleatur, 2007 • L’Homme nu (Les Voyages du Fils I), Deleatur, 1986 • Un journal de nuit, proses pour des collages de Jean-Gilles Badaire, Tournefeuille, 1988 • La Clef des ombres, Zulma, 1991 • En mémoire morte, Zulma, 1992 • L’Ennui l’après-midi, gravures de l’auteur, le Fourneau, 1993 • Le Gésir, Tournefeuille, 1993 • Lettre de Terrèbre, Deleatur, 1995. Chroniques scandaleuses de Terrèbre [sous le pseudonyme de Léo Barthe], Le magasin universel/Obliques, 1995 • La Guerre entre les arbres, Cadex, 1997 • Divinité du rêve, L’Escampette, 1997 • Le Peintre défait par son modèle, Deleatur, 1999 • Louvanne, gravure de Philippe Migné, Deleatur, 1999 • L’Arizona, collage de Philippe Lemaire, Deleatur, 1999 • Carnet de l’amateur, L’Escampette, 2001 • Celles qui viennent avec la nuit, L’Escampette, 2001 • Un beau salaud, dessin de l’auteur, Deleatur, 2001 • Histoire de la bergère [sous le pseudonyme de Léo Barthe], Climats, 2002 • Histoire de la bonne [sous le pseudonyme de Léo Barthe], Climats, 2002 • Histoire de l’affranchie [sous le pseudonyme de Léo Barthe], Climats, 2003 • L’Écriture du désert, pictogrammes de l’auteur, Deleatur, 2003 • Pierre Molinier, présence de l’exil, Pleine Page, 2005 • Belle humeur en la demeure, Mercure de France, 2006 • Séraphine la kimboiseuse, Atelier in8, 2007 • Les Voyages du fils, Ginkgo éditeur/Deleatur, 2008 • Chroniques scandaleuses de Terrèbre [sous le pseudonyme de Léo Barthe], Ginkgo éditeur/Deleatur, 2008 • D’ombre, poèmes, Vanneaux, 2009 • Odeur de sainteté, Atelier in8, 2010 • L’’Explorateur perdu, Ginkgo éditeur/Deleatur, 2010 • Les Mers perdues, dessins de François Schuiten, Attila, 2010 • Les Barbares, dessins de François Schuiten, Attila, 2011 • La Barbarie, dessins de François Schuiten, Attila, 2012.

DISCOURS

DISCOURS DE RÉCEPTION DU PRIX JEAN ARP DE LITTÉRATURE FRANCOPHONE PRONONCÉ LE 17 AVRIL 2015 À LA LIBRAIRIE KLÉBER, À STRASBOURG

C'est donc par l'organe de mon éditeur, Monsieur Frédéric Martin, que vous parviendront ensemble le témoignage de ma gratitude et l'expression de mes excuses. Les hommes dont je porte le nom ont accoutumé de s'éteindre vers l'âge de soixante-quinze ans, si l'occasion ne leur est pas offerte de périr plus tôt dans quelque démonstration d'héroïsme. Je ne puis me retenir d'y penser dès lors que je m'efforce de répondre à des voix qui me parviennent d'Alsace et me rappellent à ma petite enfance, c'est-à-dire au temps où ma grand-mère, veuve de guerre, de la Grande Guerre, m'occupait en feuilletant et commentant les albums de l'oncle Hansi. Pour obsolètes que puissent être les idées de cet éminent dessinateur, elles demeurent celles qui conduisirent mon grand-père au Chemin des Dames et laissèrent dans ma vie l'étrange question de l'héroïsme; cette vertu n'a-t-elle sa place que dans les livres ou faut-il chaque jour en trouver le zeste dans la vie courante et les mille revers qu'elle nous inflige? De ces derniers la sénescence n'est pas le moindre qui ralentit chaque geste, requiert pour le moindre pas mis devant l'autre un effort de volonté et donne à la plus anodine démarche une pesanteur abyssale. Je n'ai donc pas trouvé la force de franchir la distance hérissée d'embûches qui me sépare de Strasbourg.

Faut-il préciser qu'une espérance de vie de deux ans ne laisse guère d'espérance au cœur de cette vie chaque jour amoindrie ?

Recevoir dans l'obscure crépuscule où je subsiste une insigne marque d'estime de la part d'éminentes autorités rend impérieux le devoir d'exprimer avec force la gratitude éprouvée. Mes remerciements vont à Monsieur Beretz, président de l'Université de Strasbourg, à Monsieur Mathieu Schneider, vice-président Sciences en Société de l'Université de Strasbourg, à Monsieur Gérard Pfister, président de l'association EUROBABEL et éditeur, à la librairie Kléber site de la cérémonie, à la ville de Strasbourg en la personne de ses édiles, aux étudiants enfin qui, sous l'égide de leurs maîtres et en particulier de Monsieur Pascal Maillard, se sont penchés avec vigilance sur quelques-uns des écrits que j'ai commis.

Or, à l'évidence, ce serait trop peu dire que de seulement énoncer la liste, d'ailleurs à mon grand regret, très fâcheusement incomplète, de ceux qui me font aujourd'hui tant d'honneur, si je ne sondais, dans toute sa profondeur, l'émotion suscitée par un tel événement.

Consacrer à la mémoire d'Arp un prix littéraire, c'est résolument, dans le spectre des idées, se situer à l'extrême opposé de l'oncle Hansi. On sait que le poète exemplaire que sut être Jean Arp s'est exprimé aussi bien en français qu'en allemand, tandis que dans certains échanges familiers il parlait l'alsacien qui se distingue sensiblement du Hochdeutsch. De cette impossibilité de choisir il fait un refus à l'heure où on le somme de prendre les armes. Il est réformé pour troubles mentaux sur la base d'un singulier symptôme : il réitère en colonne l'inscription de sa date de naissance et présente comme telle la somme aberrante des nombres qui la composent. Faut-il croire qu'il se conduit en simulateur, sans plus, ou qu'il offre aux autorités qui examinent son cas un poème dadaïste? Dans le second cas, c'est encore le dadaïsme qui y gagnerait en substance poétique. Et j'incline à penser que ce que j'appelle ici substance poétique est constitué, pour la majeure partie, de bienveillance. La même bienveillance qui devait pousser Arp à réaliser ces lutins, ces nymphes à la sensualité assez languide pour ne pas représenter des figures trop identifiables mais pour manifester leur pleine présence de nuages de marbre venus frôler le sol pour nous alléger de notre trop humaine pesanteur.

En 1952 – on se souviendra qu'il est né en 1887 – Arp écrit : « Nos paroles sont des déchets. Elles disparaissent dans le méchant gris qui ne laisse point de traces. Gris sur gris notre vie se perd. Elle s'écoule comme une source grise aux langues éteintes. »

On ne saurait mieux évoquer l'érosion du temps que par le paradoxe d'une parole énonçant son propre effacement dans la dissolution des contrastes colorés. Et à la fin de la même page – « Entre les lignes du temps » – l'accent réflexif de cet admirable poème en prose s'accentue : « Les étoiles écrivent avec une lenteur infinie et ne relisent jamais ce qu'elles ont écrit. C'est dans le rêve que j'ai appris à écrire et c'est bien plus tard que péniblement j'ai appris à lire. Comme si cette science leur était innée les oiseaux de nuit lisent dans le noir opaque l'écriture ridée des hommes périssables. Les fleurs vagabondes me réservaient une surprise charmante lorsqu'elles avaient contrefait à s'y méprendre ma signature en groupes vivants sur les rochers. »

Or c'est trop dire que de parler de réflexion ici, car bien en vain chercherait-on une distinction des niveaux de conscience que marquerait celle des niveaux de langue. La métaphore est immédiate et spontanée. Elle développe une pensée plasticienne dans laquelle l'écriture engendre la parole parce que toute origine est dans le rêve. En d'autres termes, avec une lumineuse candeur Arp récuse l'hypothèse de l'arbitraire du signe. Il n'y a nulle solution de continuité entre l'élan de l'homme et le long mouvement de la terre.

Afin de répondre à l'honneur qui m'est fait en ce jour je me suis replongé, avec délectation, dans « Jours effeuillés », le recueil des écrits de Jean Arp, procuré aux éditions Gallimard par Marcel Jean, beau livre que je fréquente depuis un demi siècle et que je n'ai jamais ouvert sans le sentiment intense, poignant même, d'une familiarité intime. Pas une page qui ne vienne me confirmer dans la quête qui m'a animé tout au long de ma vie. Tout se passe comme si en ce jour était reconnu le plus obscur et, sans que la volonté y intervienne le moins du monde, le plus fidèle disciple de Jean Arp.

Or, à saluer la pertinence de votre acte je me vois confronté à une fort embarrassante difficulté. Marquer ma profonde reconnaissance, presque inéluctablement, revient à développer mon propre éloge, à quoi je ne saurais consentir. Affirmer de tout cœur mon attachement à l'œuvre et à la démarche de Jean Arp ne peut suffire à fonder la valeur de mes écrits. Il s'en faut. Je pourrais passer sous silence ce point délicat si je m'étais engagé à prononcer seulement un discours de pure forme. Tel n'est pas le cas dès lors que je peux être entendu par des étudiantes et des étudiants qui se trouvent associés à la cérémonie actuelle.

Qu'il me soit donc permis, pour commencer, de saluer l'originalité de cette solennité ; on croirait voir ressuscitée ici la tradition des anciennes académies de province, telle que celle qui provoqua les premiers éclats de la notoriété de Jean-Jacques Rousseau. L'événement mérite d'être considéré avec quelques scrupules. Ce qui est en question c'est la littérature française, c'est-à-dire un certain nombre de formes – poèmes, drames, romans, essais... – dans lesquelles notre langue d'âge en âge s'est manifestée à un degré d'excellence telle qu'elle exerça pendant plusieurs siècles en Europe et bien au-delà une brillante et féconde hégémonie. J'en parle au passé car, nous le savons tous, nous vivons en un temps dans lequel ce précieux privilège se défait. Une figure de la beauté sous nos yeux se dissipe. Elle n'avait rien d'indistinct et nous pouvons situer son origine et nommer ceux qui l'ont définie. Je dirais volontiers, encore qu'assez grossièrement, que cette élaboration se situe entre Malherbe et Boileau. Soit sur le plan politique, entre la montée au pouvoir d'Henri IV et l'absolutisme de Louis XIV. Passons. De l'art poétique de Boileau, certains bons auteurs affirment qu'il fut le testament de la tragédie classique. Cela implique un héritage ; en quoi consistait-il ? Quelle valeur constante trouve-t-on au cœur de ce qui nous fut transmis ? Une valeur, permanente et impérieuse : la vraisemblance. Cette exigence ne s'exerce chez aucun de nos voisins. Ensuite elle est à distinguer de la simple véracité; elle n'exige qu'un semblant de vrai et pour cela un travail et, avouons-le, une censure, dans la mesure où la décence est une de ses variantes. Sur ces points précis, comme nous le savons tous, je pourrais citer Boileau et il serait fort plaisant de retrouver, à peu près inchangés, ses principes structurant l'organe qui a dirigé la littérature française pendant tout le XXe siècle : la NRF.

Sur le travail de l'écrivain, Boileau est très précis : il s'agit d'un métier, d'une profession comparable à celle du tisserand tramant un texte. Or, ceci à peine posé, Boileau en appelle à une autre image, celle du sculpteur qui achève son ouvrage en le polissant. L'art du poète se répartit en deux qualités la fécondité des idées qui font la trame de l'œuvre – l'ouvrage – et le polissage, l'élimination de tout ce qui pourrait accidenter la surface, le paraître de l'œuvre. On peut donc dire qu'il existe un bien-écrire de la langue française et que ce bien-écrire consiste au moins autant sinon plus, à soustraire qu'à ajouter.

Ces principes étant clairement identifiés, il est évident que dans tous mes écrits je contreviens gravement à de telles obligations.

Mon roman le plus connu, puisqu'il est paru en livre de poche, décrit une contrée dans laquelle les statues poussent comme des champignons. L'ouvrage se situe donc hors de toute vraisemblance. Le temps de l'action y est indéterminé. Il n'est même pas sûr qu'il y ait une unité d'action. Quand au détail du style, je me contenterai de relever l'absence flagrante d'une figure privilégiée : la litote, tandis que surabonde la redondance. Est-ce assez dire que mes écrits se situent très en dehors du bien-écrire dans la langue française ?

De grâce, qu'on n'entende pas dans ces observations le plus léger accent d'ironie. Bien au contraire, je prends avec le plus grand sérieux l'événement auquel je suis confronté et je n'ai lâché à aucun moment le fil de mon propos qui demeure l'expression de la plus sincère gratitude, mais en toute véracité. Or je ne me suis pas avancé jusqu'à l'âge que j'évoquais en commençant sans constater la longue persistance de mon insuccès. Jamais ne m'est venu l'idée de me cabrer contre mes détracteurs pour prendre la pose de l'écrivain injustement méconnu. Bien au contraire, je me suis efforcé de comprendre le jugement, parfois fort sévère, de mes détracteurs et, dans la plupart des cas, j'ai donné raison à leurs critiques. De toute façon je n'écris pas pour avoir raison. Toutefois puis-je assumer cette authentique et saine modestie sans du même mouvement désavouer ceux qui me décernent un prix prestigieux ? À tout le moins convient-il de saluer leur non-conformisme. Ce n'est pas là une mince qualité chez des enseignants. Puis, si je scrute mes écrits en quête d'un caractère qui a pu toucher la sensibilité d'un collège de savants, j'en reviens, non sans émotion, à une découverte que je fis assez tardivement. Je m'entendais reprocher un manque de simplicité qui témoignait, à en croire mes interlocuteurs, d'un excès de travail et du choix de tournures par trop recherchées. Si force m'est d'admettre que la simplicité n'est pas la qualité dominante d'une écriture que je sais intempérante, je proteste contre la déduction ; je ne travaille pas, je rêve et l'épanchement du rêve ne procède pas d'une mise en œuvre délibérée. Et puis, surtout, la simplicité, la limpide accessibilité se conquiert. Je n'invoquerai pas les exercices d'un Raymond Queneau, dont on sait tout le très méritoire artifice, mais Albert Camus, qu'on se plaît à donner en exemple, par son opiniâtre travail d'écrivain force l'admiration des lecteurs les moins avertis. Et de Crébillon fils, dans ses œuvres les moins fréquentées, à Villiers de l'Isle-Adam, quand sa plume s'exaspère jusqu'à l'auto-parodie, les preuves a contrario ne manqueraient pas. S'il en est bien ainsi, d'où vient que mon négligent abandon au flux verbal laisse l'impression d'être un travail ?

À mon extrême stupéfaction, je me suis aperçu que, dans les romans que j'avais déjà publiés, ce qui avait travaillé à mon insu, c'était la langue latine ; je me retrouvais soudain dans ma quatorzième année, en classe de quatrième au lycée de Carcassonne, au milieu de mes camarades, décortiquant phrase après phrase, proposition après proposition le « De bello gallico » de César et semaine après semaine apprenant jusqu'à en être imprégnés les subtilités du style indirect, celles de la concordance des temps ou celles encore de l'emploi des possessifs, dont d'ailleurs le français a appris à se passer. Car les langues aussi vieillissent et se simplifient en s'appauvrissant.

Ainsi j'incline à penser que ce qui est honoré aujourd'hui ce n'est pas tant un écrivain dans la singularité de ses qualités que la fécondité d'un système culturel, autant dire une manière de faire en sorte que la pensée soit le bien de tous.

DOCUMENTS

EXPOSÉ PAR PASCAL MAILLARD DES MOTIVATIONS DU JURY DU PRIX JEAN ARP DE LITTÉRATURE FRANCOPHONE

Pourquoi donc Jacques Abeille? Comment dire en quelques mots les motivations du Jury que j’ai l’honneur de coordonner ? Il me semble tout d’abord que le Jury du Prix Jean Arp de littérature francophone a voulu distinguer, selon une orientation qui lui est chère, une œuvre de premier plan, mais insuffisamment reconnue. Celle de Jacques Abeille obéit à une paradoxologie irréductible. Monumentale et trop peu visible encore. Une œuvre profondément unie et pourtant éparpillée chez de multiples éditeurs. Une œuvre radicalement moderne et pourtant, dirait-on, d’une langue parfaitement classique. Enfin une oeuvre de pure fiction, d’un imaginaire exubérant, mais puissante d’un saisissant effet de réel.

Ce qui aura retenu le jury Jean Arp, c’est aussi et bien sûr le fait que Jacques Abeille ne soit pas seulement écrivain. Le professeur agrégé d’arts plastique est aussi peintre, illustrateur de livres, ami des plasticiens et penseur de l’art. Autre heureuse coïncidence avec Jean Arp : le surréalisme est au cœur de son œuvre, pas seulement par l’influence de l’auteur du « Château d’Argol », Julien Gracq ayant été en bien des matières un maître pour lui, mais aussi par un activisme militant jusque dans les année 80 où il participe encore au « Bulletin de Liaison surréaliste ».

Ce prix Jean Arp répare aussi une injustice considérable : comment l’auteur de 40 livres, dont les 8 volumes du « Cycle des contrées », n’a-t-il pas encore été récompensé par un prix littéraire ? L’institution tiendrait-elle rigueur à Jacques Abeille d’être aussi Léo Barthe, personnage de ses romans qui se définit lui-même comme un « écrivain pornographique » ? Nous ne le croyons pas. La malédiction éditoriale ne peut pas non plus expliquer l’injustice, ni l’excuser, au moins depuis que Le Tripode et d’autres éditeurs nous rendent accessibles l’oeuvre majeure de Jacques Abeille commencée maintenant depuis 40 ans. Les Jardins statuaires, certainement sauvés de l’oubli grâce à Bernard Noël, sont, de l’avis unanime de la critique, un grand livre, certains disent un chef d’œuvre. Les 7 volumes qui en ont pris la suite montrent la force d’un écrivain visionnaire, inventeur de mondes.

Jacques Abeille nous ferait songer à un Tolkien qui aurait su écrire dans la langue de Proust, de Breton ou de Gracq. Une langue d’un classicisme rigoureux, d’une prosodie impeccable, d’une syntaxe parfois sans rivage et dont la houle harmonieuse nous fait naviguer sur des mondes rigoureusement inconnus et pourtant si familiers. Jacques Abeille rouvre les sources de notre culture, il est un puisatier de mythes, un arpenteur de l’imaginaire absolu, mais un imaginaire qui a la teneur d’un réel plus vrai que le nôtre.

Celui qui se prétend l’ami de Gérard de Nerval n’a pas démérité de la prose illuminée des Filles du feu. Sa traversée du meilleur surréalisme, loin de la facilité des automatismes et du « stupéfiant image », lui a permis de tremper sa plume dans les puissances d’un rêve sans fin, mais un rêve éveillé qui a l’apparence d’un monde possible, la forme d’une allégorie critique de notre monde et le souffle de la prophétie. La vision est écoute de l’avenir, où la mort et l’amour sont toujours les seules nouveautés. « Le monde va finir » écrivait Baudelaire. Jacques Abeille imagine cette fin, dans une immense allégorie de l’art, de la culture et de l’histoire. Son Cycle des contrées nous fait entendre l’inquiétant murmure du futur.