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LA BOURSE DE TRADUCTION DU PRIX EUROPÉEN DE LITTÉRATURE

2005

Jacques ANCET

 Jacques Ancet a été le premier Lauréat de la Bourse de Traduction du Prix Européen de Littérature. La Bourse de Traduction lui a été décernée en novembre 2005 et remise en mars 2006 dans le cadre des 1ères Rencontres Européennes de Littérature à Strasbourg.

 L’ENSEIGNEMENT ET L’ÉCRITURE
 D’ascendance provençale par son père et alsacienne et égyptienne par sa mère, Jacques Ancet est né le 14 juillet 1942 à Lyon où il vit jusqu’à l’âge de 25 ans.
 Licencié d’espagnol puis « lecteur » à l’Université de Séville, il passe l’agrégation d’espagnol et entre dans l’enseignement, à Auxerre. 
 Il sera ensuite professeur à Annecy pendant trente quatre ans dans le secondaire et en classes préparatoires.
 
 VALENTE, MESCHONNIC, NOËL
 Les années 70 et 80 sont celles des rencontres et de l’amitié : pour la traduction, José Angel Valente, pour l’écriture, Bernard Noël pour la pensée du poème, Henri Meschonnic.
 Ce sont aussi, dans la région Rhône-Alpes, celles des spectacles d’initiation à la poésie contemporaine par le texte et la chanson et, à Annecy, celles de l’animation d’un cycle de lectures-rencontres, « La voix du texte ». 
 
 LE PRIX NELLY SACHS EN 1992
 Dans les années 90, il reçoit les prix Nelly Sachs 1992 et Rhône-Alpes du Livre 1994.
 Michel Camus l’invite à entrer chez Lettres Vives, qui deviendra son principal éditeur de poésie.
 Aujourd’hui retiré de l’enseignement, il vit et travaille près d’Annecy.

BIBLIOGRAPHIE

  INSÉPARABLEMENT ÉCRIVAIN ET TRADUCTEUR
 Jacques Ancet n’a jamais séparé ses activités d’écrivain et de traducteur qui représentent pour lui les deux faces d’un même travail d’écriture.
 Auteur d’une trentaine de livres (poèmes, proses, romans, essais) il est aussi le traducteur et l’introducteur en France de quelques uns des plus grands noms de la poésie et de la littérature de langue espagnole. 
 
 TRADUCTIONS
 Parmi les nombreuses traductions de Jacques Ancet, on citera en particulier :
Jean de la Croix, Nuit obscure, Cantique spirituel (Poésie/Gallimard, 1997)
Ramón Gómez de la Serna, Le livre muet, Lettres aux hirondelles et à moi-même (André Dimanche, 1998 et 2006)
Vicente Aleixandre (Prix Nobel, 1977), La destruction ou l’amour (Fédérop, 1975)
Luis Cernuda, Les plaisirs interdits et Un fleuve un amour (Fata Morgana, 1981 et 1985), Ocnos (Les Cahiers des Brisants, 1987)
Xavier Villaurrutia, Nostalgies de la mort (Corti, 1991)
María Zambrano, Philosophie et poésie (José Corti, 2003)
José Ángel Valente (une vingtaine de livres publiés aux éditions Unes, Corti et, chez Poésie/Gallimard, Trois Leçons de Ténèbres, suivi de Mandorle et de L’Éclat, 1998)
Antonio Gamoneda, Pierres gravées, Froid des limites, Passion du regard (Lettres Vives, 1996, 2000 et 2004), Blues castillan et Description du mensonge (José Corti, 2004), etc. 
 
 OUVRAGES TRADUITS DANS LE CADRE DU PRIX 
Antonio Gamoneda, Clarté sans repos (Arfuyen, 2006), bilingue espagnol-français, traduction de l’espagnol du recueil Arden las pérdidas.

DISCOURS

DISCOURS DE RÉCEPTION DE LA BOURSE DE TRADUCTION
DU PRIX EUROPÉEN DE LITTÉRATURE
PRONONCÉ PAR JACQUES ANCET LE 4  MARS 2006 À STRASBOURG

     

     La poésie d’Antonio Gamoneda, a été connue tardivement en Espagne. Et elle est si largement ignorée en France que l’anthologie de la poésie espagnole récemment parue dans la Pléiade l’ignore superbement. Outre les effets de mode, cette relative méconnaissance peut s’expliquer par l’attitude du poète lui-même, resté volontairement à l’écart des courants dominants qui ont irrigué la poésie espagnole.
     Antonio Gamoneda voit lui-même trois étapes dans son œuvre, toutes ancrées dans ce « sentiment tragique de la mort » qui est à l’origine de sa poésie: la première (1947-1959), celle de ses premiers livres, où cette présence de la mort coexiste avec le désir de vivre et un certain espoir; la seconde (1961-1966), essentiellement représentée par Blues castillan,, où l’écriture se rapproche du présent vécu; enfin celle qui correspond à une profonde métamorphose commencée avec Description du mensonge (1976), où la mémoire poétique englobe les actes passés vus maintenant, dit-il, «  au miroir de la mort  ». Travail de temporalisation qui donne à sa poésie la plus récente cette intensité singulière qui la caractérise.
     Si l’affrontement à la mort est un thème récurrent de la poésie universelle, il n’existe pas, à ma connaissance, de poésie qui nous fasse vivre aujourd’hui avec une intensité aussi bouleversante l’affrontement à l’expérience intolérable du vieillissement:
               Age, âge, tes liquides empoisonnés          
               Age, âge, tes bêtes blanches.
     Cette invocation, sur laquelle s\'achève Pierres gravées (1987) ouvre à ce qui constitue sans doute les œuvres majeures d\'Antonio Gamoneda: Livre du froid (1992) et  L’irrémédiable brûle  (2003). Sa poésie n’a sans doute jamais regardé en face avec un tel stoïcisme non exempt d’une dramatique angoisse, l’approche de l’abîme.
     Pourtant, elle n’est ni débilitante ni désespérante. Solitude et silence, angoisse et agonie s’y trouvent transfigurés par l’intensité d’un désir qui ne veut pas se rendre et continue, proprement, à chanter  — à brûler — au cœur même du noir.
     Peut-on tirer une énergie du désespoir ? Un désir, malgré tout, d’aimer le monde quand tout nous en éloigne ? Peut-on faire de la disparition du vieillissement et de la mort la pierre de touche de l’existence?
     Il semblerait que oui, à la lecture Clarté sans repos, le dernier grand livre d’Antonio Gamoneda, peut-être le plus désespéré et, en même temps, le plus intense de tous.  D’une intensité qui est celle d’une lumière plus vive de son déclin. Car ce qui brûle ici ne se consume pas mais se transfigure. Comme si, sous les émotions, les sentiments, les thèmes trop visibles, passait une force de vie telle qu’elle ne cessait de nous mettre au présent. Malgré son évanescence — dans son évanescence même :
               Je vois l’ombre dans la substance rouge du crépuscule.
               Je ferme les yeux et 
               Les limites brûlent.
     Seul ce qu’on appelle « poésie » est capable de ce paradoxe : faire parler ce qui se tait, tirer la parole du mutisme, des ténèbres la lumière.