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NATHAN-KATZ-PRIS FIR LITERATÜR IM ELSASS

2016

Georges-Daniel ARNOLD

STRASBOURG

Georges-Daniel Arnold est né en 1780 à Strasbourg. En 1794, il décide, à moins de 15 ans, de commencer des études de droit à l’université de Strasbourg et adhère aux idées révolutionnaires. Il est nommé en 1806 professeur à Coblence. Rentré en Alsace en 1809 à la suite de son ami Lezay-Marnésia, il est nommé professeur d’histoire à la Faculté de Lettres, puis professeur à la Faculté de Droit de Strasbourg.

Homme de culture parfaitement trilingue, Arnold publie des « Notices sur les poètes alsaciens », ainsi que des poèmes en allemand. Pendant de longues années, il a pris l’habitude, lors de réunions d’amis comme d’entretiens familiers, de sortir de son portefeuille des bouts de papier où il note expressions, dictons, jurons et tournures propres au parler strasbourgeois. À ceux qui lui demandent : « Que voulez-vous faire de cela ? », il répond : « Vous verrez bien un jour ! »

Son chef-d’œuvre théâtral Der Pfingstmontag (Le Lundi de Pentecôte) paraît en 1816 : il inaugure avec éclat la littérature alsacienne. Avec cette pièce, il accède à une véritable reconnaissance littéraire. Le texte est plusieurs fois réédité, en Alsace et en Allemagne, avec des dessins du peintre Théophile Schuler. Goethe salue la pièce dans un long article : « Qu’on nous pardonne, note Goethe, le préjugé et la prédilection que nous avons pour cette œuvre, et un plaisir qui est influencé peut-être par le souvenir. » Car la pièce se passe en 1789 et Goethe fut à Strasbourg comme étudiant en droit d’avril 1770 à août 1771.

Arnold se marie à Ribeauvillé en 1823. Il meurt subitement le jour de son 49e anniversaire, le 18 février 1829, à Strasbourg. Grâce à une souscription publique, un monument a été érigé au cimetière Saint-Gall où il est inhumé.

DISCOURS

DISCOURS PRONONCÉ PAR M. JUSTIN VOGEL, PRÉSIDENT DE L'OLCA, À L'OCCASION DE LA REMISE DU PRIX NATHAN KATZ DU PATRIMOINE À JEAN-LOUIS SPIESER LE 20 AVRIL 2016 EN L'AUDITORIUM DE LA BNU, À STRASBOURG


La remise du Prix Nathan Katz est toujours un événement marquant dans la vie culturelle de notre région. Cette année-ci, plus que jamais, il nous importe de célébrer ce moment avec un relief tout particulier car nous tenons tous ensemble à souligner un attachement sans faille à notre identité rappelant ainsi qu’aucun changement administratif ne saurait altérer cette fidélité que nous devons et que nous voulons porter à notre culture.

Je suis heureux de pouvoir à l’occasion de cette cérémonie rappeler que dans le cadre de la nouvelle entité administrative, je suis en charge de l’identité alsacienne et j’ai pour mission non pas de défendre notre identité alsacienne comme si elle était menacée, comme si elle était assiégée, comme si elle était « diluée » mais de la faire vivre et de lui permettre de s’épanouir. C’est le sens de mon engagement aux côtés du Président de la Région, faire en sorte que culture réponde toujours à cette double exigence :

– comme gardien et restaurateur d’un patrimoine multiforme source permanente d’inspiration et de repères collectifs

– comme gestionnaire de cet héritage pour en faire les racines de notre futur.

Je suis heureux d’affirmer ici et devant cette assemblée, l’acte de foi en notre culture devant concilier tradition et création pour faire vivre notre identité.

– Heureux de l’affirmer en ce lieu, ici, à la Bibliothèque de Strasbourg, lieu de mémoire oh combien symbolique qui exprime toute la richesse et la singularité de notre patrimoine, qui recèle les trésors de notre mémoire qu’il ne s’agit pas de conserver comme des reliques mais qu’il nous appartient de mettre en valeur pour fortifier notre foi en l’Alsace d’aujourd’hui et de demain. Merci à M. Alain COLAS de nous offrir l’hospitalité en ce haut lieu.

– Heureux de l’affirmer devant cette assemblée qui réunit Universitaires, hommes et femmes de lettres, artistes engagés, dans la vie culturelle et médiatique. Faire rayonner notre personnalité spécifiquement alsacienne ne relève pas d’un acte administratif mais découle de l’implication de ces forces vives que vous incarnez et qu’il nous faut soutenir dans leur mission d’illustration, de valorisation et de diffusion de notre patrimoine linguistique et culturel.

Il importe tout d’abord d’exprimer ma gratitude à tous ceux qui s’engagent avec leur foi et leur passion dans la préparation de cet événement majeur.

Remercier l'Association Eurobabel et ses animateurs qui depuis 2004, date de lancement du Prix Nathan Katz, nous surprennent tous les ans par la hardiesse de leur choix, ils nous permettent ainsi de découvrir la diversité et la profondeur de nos assises culturelles.

Qui connaissait, en dehors de quelques historiens et des hommes de l’art, Georges-Daniel Arnold, avant la publication en français de cette pièce Le lundi de Pentecôtes ?

Arnold : un strasbourgeois très impliqué dans la vie de la cité au moment de la Révolution française de 1789. Un jeune homme qui s’enflamme pour la cause révolutionnaire, il a 12 ans ! quand il participe à la fondation des « Jeunes Amis de la Constitution ». Il fait son droit à Strasbourg et entame un « erasmus », avant la lettre, dans les Universités allemandes, à Weimar il est reçu par Schiller qui le recommande à Goethe. Il poursuit son cursus universitaire à Paris et en Italie.

Georges Arnold est à l’image de la bourgeoisie strasbourgeoise de l’époque : un homme cultivé et ouvert sur l’Europe, un esprit éclairé et plurilingue mais qui garde un attachement filial à l’Alsace et à sa langue spécifique qu’il magnifie dans la comédie Pfingstmonda publiée en 1816.

Un anniversaire que nous pouvons célébrer grâce à l’initiative de Gérard Pfister et des Editions Arfuyen qui nous donnent accès à cette comédie mais surtout grâce au travail de traduction magistralement entrepris par Roger Siffer, qui a pu s’appuyer sur la compétence linguistique de Suzanne Mayer et sur les conseils de Dominique Huck. Nous leur devons nos plus chaleureux remerciements.

Qui mieux que Roger Siffer et Suzanne Mayer, pour réaliser ce travail de traduction d’un texte écrit en alsacien avec de nombreux passages en haut-allemand ?

C’est un travail ardu que de rendre par la traduction toute la saveur, toute la truculence d’une langue parlée, d’une langue jouée, d’une langue qui se décline dans des registres aussi divers que cette population des strasbourgeoise réunissur la scène pour fêter ce Lundi de Pentecôte.

S’y croisent les propos nécessairement châtiés et maniérés des petits intellectuels venus d’Alsace et d’ailleurs, les discussions convenues des notables, les commérages des maîtresses de maisons, les impertinences des servantes, les calomnies mielleuses des voisines, les galanteries romantiques des tourtereaux qui se cherchent.

Il faut l’obstination de Roger, la finesse de Suzanne, leur sens de l’observation, leur appétit pour savourer les moments de la vraie vie, pour aimer la vie, toute la vie avec ses petites grandeurs et ces grandes faiblesse au point d’en rire et d’en sourire et ce sont ces dispositions d’esprit et de cœur qui permettent d’aborder les pages de Georges Arnold. Je n’ose rendre hommage à leur compétence linguistique – c’est une qualité trop intellectuelle qu’ils ne revendiquent pas,- ils ont, eux, la langue chevillée au corps et aux tripes, ils la vivent au quotidien, ils la font vivre sur la scène, ils la célèbrent en partageant avec leur public ce bonheur de se sentir alsacien…même en dégustant la « choucrouterie » en français.

Merci Cher Roger, chère Suzanne de nous avoir offert ce florilège de la bonne humeur alsacienne. Grâce à votre travail de traduction ce texte fondateur du théâtre alsacien est à présent accessible au plus grand nombre. Je suis persuadé qu’il continuera à inspirer et à encourager nos hommes de théâtre et les nombreux cabarettistes qui s’expriment toujours en alsacien et qui recueillent une audience jamais démenti auprès du public.

Pourtant découvrir Arnold en français nous laisse un peu sur notre faim. Nous ne pouvons qu’ entrevoir, que soupçonner la richesse et la diversité de cette langue alsacienne qui lui a permis d’exprimer les grivoiseries les plus populaires –et que serait l’alsacien sans ses jurons et gros mots- et les sentiments les plus raffinés, les préoccupations de la ménagère proche de ses sous et les spéculations intellectuelles, les « commérages de femmes » et les sermons des pasteurs.

Nous touchons, ici, les limites de la traduction, elle nous prive de la substance de la langue originelle, forte en saveur, haute en couleur, vibrante de ses sonorités. Il n'est pas toujours possible de concevoir une édition bilingue mais essayons d’aiguiser le goût de nos lecteurs pour notre langue en leur offrant quelques bonnes pages du texte originel.

Il me faut bien avouer que ma pratique de l’alsacien me permet de traduire des expressions qui ont toujours cours dans mon Kochersberg comme « les danses d’escargots » ou « on a regardé un peu trop profond dans le verre », en revanche je donne ma langue au chat pour traduire « le nom d’un chien de salade de choux au lard » ! Il nous manque ce petit glossaire que Goethe avait pourtant déjà demandé pour la réédition.

Comme le souligne Dominique Huck dans son introduction, pour Arnold, le théâtre n’est qu’un prétexte, l’objectif poursuivi était de « dresser un monument au parler strasbourgeois et à sa ville natale ».

La langue comme « monument », …une expression qui témoigne du respect qu’Arnold porte à notre langue et il a recueilli tout au long de ses rencontres les expressions singulières, « les spécificités les plus typiques » qui font le charme de ces parler populaires.

Un vrai travail de collectage pour illustrer les potentialités de ces langues parlées qui expriment « cette vie intérieure spécifique », le Volksgeist, l’âme de l’Alsace. Il pressent les menaces qui pèsent sur les langues régionales et dénonce « le mépris de la langue écrite devenue dominante à l’égard des vieux dialectes ». Il redoutait à la fois que le « Hochdeutsch », c'est-à-dire l’allemand littéraire, allait « manger » les dialectes germaniques et craignait un « grignotage progressif par le « welsche », la langue française. Dans ce combat il bénéficie d’un soutien de poids en la personne du grand Goethe.

Une analyse lucide de la question linguistique et qui reste un sujet d’une brulante actualité nous est offerte dans ce texte.

C’est cette comédie vieille de 2 siècles qui à travers des tableaux de la vie privée, de la vie municipale, de la vie provinciale met en lumière la permanence de certaines traits, de certains comportements, d’une certaine façon d’être et de réagir qui sont au fondement de la personnalité de l’Alsace.

Goethe, lui-même constate dans sa préface « que la pensée et la façon de parler à Strasbourg se sont maintenues inchangées pendant trois cents ans grâce à la diffusion d’une originalité libre et indomptable dans les classes modestes. »

Une Alsace qui veut que son « originalité » soit préservée et respectée et qui sait se montrer « indomptable » et résister avec l’appui du peuple

Il associe à l’hommage qu’il rend à Arnold ses grands prédécesseurs « Sébastien Brant et Geiler de Kaysersberg qui doivent eux aussi leur gloire et leur renommée à leur forme de pensée impétueuse et intempestive et à leur mode d’expression sans ménagements »

200 ans après Arnold nous retrouvons encore ces héritiers de l’esprit de résistance qui s’opposent avec la foi d’un petit David à la tentative des globalisations qui aboutissent à l’affadissement de la pensée.

Parmi ces héritiers, il a Roger S et Suzanne M qui par fidélité à leur maître Germain Muller, restent de ceux « wo noch so denke, wie de Schäddel ne geböje isc ».

C’est ce qui donne au cabaret qu’ils animent de goût de l’éternité qui oblige, qui nous oblige mais qui constitue aussi un espoir.

C’est avec un immense bonheur que je remets ce Prix Nathan Katz, comme Président de l’OLCA, à ces merveilleux acteurs de la vie culturelle d’Alsace.

DOCUMENTS

GOETHE : ÉLOGE DU PFINGSTMONTAG D'ARNOLD, EXTRAITS LUS PAR SUZANNE MAYER ET ROGER SIFFER


« Dans chaque parler populaire, dit Arnold, s’exprime une vie intérieure spécifique qui présente dans ses nuances une caractéristique nationale particulière. »

Même si l’on ne peut nullement nier le bénéfice que nous ont apporté bien des glossaires dialectaux, force est d’admettre que les nuances infiniment variées mises en œuvre dans une langue vive et vivante, à peine palpables, ne sauraient prendre la forme d’un lexique alphabétique, parce que nous n’apprenons pas qui utilise telle ou telle expression et à quelle occasion. C’est pourquoi nous tombons dans ces dictionnaires sur l’une ou l’autre note utile, précisant par exemple que l’un ou l’autre terme n’est employé que par le commun du peuple ou par les milieux les plus vulgaires, ou même seulement par les enfants et les nourrices.

Un artiste comme Arnold qui a été, dès sa jeunesse, familier des milieux populaires de Strasbourg a nettement et profondément senti l’insuffisance d’un tel traitement et nous a offert une œuvre qui aurait du mal à trouver son équivalent pour la clarté et l’exhaustivité du regard et pour la description pleine d’esprit de particularités innombrables.

L’auteur nous présente douze personnages de Strasbourg et trois de ses environs. Leur condition, leur âge, leur caractère, leur sentiment, leur façon de penser et de s’exprimer sont tout à fait contrastés, tout en se rejoignant progressivement. Ils agissent et s’expriment devant nous le plus souvent avec une grande vivacité dramatique, mais, du fait qu’ils doivent développer les situations jusqu’à leur terme, l’action tend vers l’épique et, afin que tous les genres nous soient présentés, l’auteur sait amener aussi le plus charmant final lyrique. L’action se situe en 1789, alors que la vieille bourgeoisie de Strasbourg se maintient encore bec et ongles contre les influences novatrices. L’œuvre redouble ainsi d’importance à nos yeux, car elle perpétue la mémoire d’un mode de vie qui devait être plus tard sinon détruit, du moins violemment remis en cause.

Nous présentons ci-dessous brièvement les personnages. Starkhans, constructeur de bateaux et grand conseiller : bourgeois méritant, père de famille équitable, plein d’affection pour sa fille unique. Un fils plus jeune, Danielchen, n’apparaît pas et joue un rôle par son absence.

Lissel, sa fille : pure enfant de la bourgeoisie, obéissante, charitable, aimant avec innocence et se réjouissant de son amour avec étonnement.

Mehlbrüej, fabricant de pompes à incendie et petit conseiller : s’exprimant par proverbes, s’estimant grand ingénieur, croyant aux recettes des guérisseurs et, non moins, à la physiognomonie, et autres.

Rosine, son épouse : femme compréhensive et calme, souhaitant pour son fils un mariage avantageux, riche si possible. Celui-ci s’appelle Wolfgang, magistrat et prédicateur du soir : maîtrisant la langue et la culture allemandes, d’esprit simple, raisonnable et compréhensif, de conversation facile et honorable.

Le Licencié Mehlbrüh, vieux garçon, caricature d’un vieux Strasbourgeois de classe moyenne, petit-maître à moitié francisé. Reinhold, docteur en médecine, natif de Brême, de culture et langue allemandes accomplies, passablement enthousiaste, d’expression semi-poétique.

Nous ne nous priverons pas de louer la connaissance des hommes de cet auteur, qui ne donne pas seulement des aperçus du quotidien banal, mais sait aussi discerner et représenter le côté noble et sublime de ces purs hommes de la nature. Les remarques de Lissel sur l’amour moral et sensuel sont remarquablement dessinées ; l’entrée de Klärel dans la famille de son fiancé, les pensées de mort du père au milieu de son bonheur, tout cela est tellement profond et pur qu’on peut difficilement l’imaginer. La réplique de Lissel : « Ça m’est égal, j’irai avec lui » est à sa manière, dans son sublime laconisme, à mettre absolument au même niveau que le fameux « Qu’il mourût ! » de Corneille. Qu’on nous pardonne le préjugé et la prédilection que nous avons pour cette œuvre, et un plaisir qui est influencé peut-être par le souvenir.

Le connaisseur averti pourra aisément mesurer que cette pièce doit être considérée comme le travail de toute une vie. Les impressions d’enfance, les joies et les peines de la jeunesse, la réflexion forcée et, enfin, la vue d’ensemble mûre et sereine sur une condition que nous aimons alors que, dans le même temps, elle nous oppresse : tout cela était nécessaire pour réaliser une telle œuvre.

Combien la réalisation et l’achèvement en sont médités, fidèles et méticuleux, celui qui s’est exercé dans cet art est le mieux à même d’en témoigner. Et nous affirmons ainsi résolument que dans toute cette pièce il n’y a pas un seul mot vide de sens, dû au hasard ou à une commodité d’écriture.

Par tout ce que nous venons d’exposer, nous pensons d’abord avoir garanti à cette œuvre la place prestigieuse d’idiotikon vivant au sein des bibliothèques des connaisseurs de la langue allemande.