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LE PRIX JEAN ARP DE LITTÉRATURE FRANCOPHONE

2012

Silvia BARON SUPERVIELLE

FRANCE

Silvia Baron Supervielle est née en 1934 à Buenos Aires où elle a commencé à écrire des poèmes et des nouvelles en espagnol, sa langue maternelle. 

En 1961, elle arrive en France et prolonge son séjour à Paris. « Peut-être ai-je traversé la mer pour tracer un destin. S’il fallait qu’une raison justifie mon départ, ce serait peut-être celle-là. Je suis partie pour entraîner la trace de mon destin immobile. Lorsqu’il se mit en marche, il devint non seulement un pas mais encore une écriture faite de poussière, de hautes herbes, de sillages qui s’évanouissent » (Le pays de l’écriture).

Après quelques années de silence, elle reprend ses écrits directement en français. Elle aime à se définir comme un écrivain du Río de la Plata dont l’écriture s’est harmonisée avec la langue française. En 1970, Maurice Nadeau publie une série de ses poèmes dans la revue qu’il dirige, Les Lettres Nouvelles. Son recueil de poèmes La distance de sable paraît en 1983 aux éditions Granit. Puis elle publie plusieurs livres de poésie et de prose aux éditions José Corti.

En 1999, La ligne et l’ombre paraît aux éditions du Seuil et en 2002 Le pays de l’écriture chez ce même éditeur. En 1997, Arfuyen publie son livre de poésie Après le pas, et en 2008 les éditions Gallimard éditent L’alphabet du feu. « Quel est-il, le pays d’un écrivain ? écrit-elle. Son enfance, le monde de ses lectures de ses rêves, l’incessante inspection de soi-même, de ce qui est dehors et en même temps dedans, dans son front, ses yeux peuplés d’images, de signes, sa main, séparée des mots. Seule l’écriture le nomme et lui donne un pays » (L’alphabet du feu).

Parallèlement, elle traduit en français des écrivains argentins tels que Borges, Silvina Ocampo, Macedonio Fernández, Wilcock, Alejandra Pizarnik, Roberto Juarroz, Arnaldo Calveyra, Bonomini etc, et en espagnol la poésie et le théâtre de Marguerite Yourcenar.

BIBLIOGRAPHIE

Silvia Baron Supervielle a publié des ouvrages de poésie : Les fenêtres, Hors commerce, 1977 • Plaine blanche, Carmen Martinez, 1980 • Espace de la mer, Thierry Bouchard, 1981 • La distance de sable, Granit, 1983 • Le mur transparent, Thierry Bouchard, 1986 • Lectures du vent, José Corti, 1988 • L’eau étrangère, José Corti, 1993 • Après le pas, Arfuyen, 1997 • Essais pour un espace, Arfuyen, 2001 • Pages de voyage, Arfuyen, 2004 • Autour du vide, Arfuyen, 2008.

Elle a également donné des essais et récits : L’or de l’incertitude, José Corti, 1990 • Le livre du retour, José Corti, 1993 • La frontière, José Corti, 1995 • Nouvelles cantates, José Corti, 1995 • La ligne et l’ombre, Le Seuil, 1999 • La rive orientale, Le Seuil, 2001 • Le pays de l’écriture, Le Seuil, 2002 (prix Tristan-Tzara) • Une simple possibilité, Le Seuil, 2004 • La forme intermédiaire, Le Seuil, 2006 • L’alphabet du feu, Gallimard, 2007 • Journal d’une saison sans mémoire, Gallimard, 2009.

Ce n’est que tout récemment qu’a paru son premier roman : Le pont international, Gallimard, 2011.

Silvia Baron Supervielle a fait paraître un essai sur la peinture de Geneviève Asse : Un été avec Geneviève Asse, entretien, L’échoppe, 1996. Elle a publié récemment Une reconstitution passionnelle, correspondance avec Marguerite Yourcenar, Gallimard, 2009.

À l’occasion de la remise du Prix Jean Arp de Littérature Francophone le 26 mars 2013, un recueil inédit, Sur le fleuve, a été publié aux Éditions Arfuyen, partenaires du Prix.

DISCOURS

DISCOURS DE RÉCEPTION DU PRIX DE LITTÉRATURE FRANCOPHONE JEAN ARP PRONONCÉ PAR SILVIA BARON SUPERVIELLE LE VENDREDI 22 MARS 2013 À STRASBOURG


Je vous dis merci dans toutes les langues de l'Europe que je voudrais connaître. Peut-être, en plus d'une seule monnaie, l'Europe aura un jour une seule langue et en parlera plusieurs afin que les peuples qui la composent se comprennent et comprennent les peuples par-delà les mers.

Merci à tous de m'avoir choisie pour le prix Jean Arp, artiste que j'admire depuis toujours, ainsi que sa femme Sophie Taeuber, pionnière de l'art concret, qui eut tant de suiveurs en Argentine. Je me sens proche de leurs œuvres, les sculptures de Arp, dont les corps inachevés enlacent l'espace, répondent aux poèmes qu'il écrivait en français, en allemand et, au début de sa vie, en alsacien. 

Je suis heureuse de recevoir ce prix parce que, à cause de lui, j'en ai pris conscience: je suis européenne. Tous les Argentins sont européens, leurs parents ou grands parents ayant débarqué à Buenos Aires ou à Montevideo à la fin du XIX° siècle. Nous avions deux langues, celle du pays, l'espagnol, pratiquée à l'école, dans la rue, avec les amis, et la langue étrangère que nous parlions à la maison et qui était en général l'italien, le français, l'anglais, le yiddish, etc, et certains dialectes comme le basque ou le piémontais. Nous portions en nous ces langues jumelles ainsi que la nostalgie des nôtres, l'appel au voyage et le désir incessant de voir Paris. Les hommes d'État ou écrivains argentins savaient le français et écrivaient dans cette langue, inspirés par le courant romantique, la Révolution, les philosophes de l'époque en France. Alberdi, un de nos hommes politiques éminent disait qu'il préférait lire et écrire en français parce que la langue était chargée d\'un savoir plus riche que l\'espagnol.

Espagnole par ma mère, qui était née en Uruguay et française par la famille de mon père, j'en ai donc pris conscience: je suis européenne parce que je suis Argentine. Et si je dis je suis Argentine c'est parce que, malgré cette descendance issue d\'un autre continent, qui nous a éclairés et guidés, on se formait dans un climat de liberté sans pareil, propre à un pays naissant dont les racines aériennes, affaiblies par la distance, nous laissaient une légère sensation d'exil. D'un autre côté, la curiosité nous ouvrait les portes du monde et nous avions le sentiment de l'inventer, concernés par une aventure extraordinaire vécue par les nôtres, et que nous étions prêts à recommencer. 

D'une part, déployé comme un oiseau migrateur, le passé allait et revenait à travers l'Atlantique; de l'autre, il déambulait à cheval comme un nomade sur le paysage de la pampa qui plongeait l'horizon dans l'infini. Souvent ce passé manquait de référence, les gens ne savaient pas de quel lieu leurs parents avaient débarqué. Les habitants de Buenos Aires le recherchaient en Europe, visitant les cimetières en quête de leurs noms. Entre le passé et le présent, la distance était incommensurable tandis que, à une grande proximité, le phare d\'une ville divine, Paris, tournait ses lumières sur nous. 

Tout au long, je n'ai pas cessé de m'interroger. Pourquoi, après tant d'années passées en France, tant de pages écrites en français, je ne peux pas me détacher de mon pays d\'origine? Dans un poème de Gérard Pfister, intitulé Le pays derrière les yeux, je lis : « c'est l'enfance / qui boit lentement / le lait du souvenir. / Ce pays derrière tes yeux / que sais-tu de lui / tu ne fais que rêver ses chemins ». Même si on finit par rêver les chemins, je crois que la première période de notre vie est, et sera toujours la plus forte. C'est elle qui nous donne une carte d'identité qui n'expire pas. De plus, aujourd'hui, les noms de mes propres morts se sont inscrits là-bas sur les pierres, et ces inscriptions m\'enchaînent à une réalité vivante: l'amour. 

Partie pour deux mois, j'ai prolongé mon séjour à Paris. Je me suis essayée à écrire en français, en tâtonnant, et il m'a paru que la langue aimait se récréer à mes côtés. Cette rencontre s\'intensifia entre elle et moi lorsque je l'aie invitée à quitter un peu son univers et à voyager dans le mien. Je voulais garder mon autonomie vis-à-vis de la langue française par crainte de m'égarer dans ses prodiges et d\'oublier moi aussi qui j'étais, d'où je venais. De la même manière je me suis évertuée à ne pas abandonner l'espagnol. J'en avais le présage: oublier une langue veut dire oublier une vie. 

Ce prix européen me situe où je suis depuis ma naissance. Ici, à Strasbourg, ville aimée dès ma première visite, avec ses gens, les frontières de la France s'écartent pour m'inviter à entrer dans un espace ouvert à d'autres peuples, d'autres paysages, d'autres cultures. La distance géographique entre le Sud et le Nord se dissipe et je ne vois plus mon pays au Sud: je le vois dans un Centre qui rayonne de tous côtés. Ce Centre s'appelle l'Union, et je tends la main vers son drapeau bleu aux étoiles d'or. Pour moi, le Vieux Continent et le Nouveau Monde appartiennent désormais à une seule région de la planète de laquelle sont partis les miens et à laquelle je suis revenue. 

Les écrivains ont de la peine à trouver leur nationalité; ils ne se sentent pas à l'aise avec ce mot, leur esprit vogue dans l'univers, ils dépendent de leur monde imaginaire, leurs lectures, leur écriture surgie de langues distinctes dont l'original, au fond des temps, est peut-être déjà une traduction. En ce qui me concerne, dans une langue ou dans une autre, en écrivant, en méditant, je  me traduis et je traduis les autres. Et plus que moi-même, je traduis ce nomade de la pampa qui ne sait pas d\'où il vient.

Mais je vais le dire haut et fort: je dois tout à la France. Encore une fois elle s'écarte pour me rendre à la liberté. Elle ne m'a pas enlevée d'un pays mais, au contraire, elle m'a montré mon point de départ et la direction propice à mes pas. Elle ne m'a pas déviée de mon destin, elle m\'a aidée à le construire. Aucun pays n\'aurait pu se substituer à elle et je ne sais pas si j\'aurais pu écrire dans une autre ville que Paris. La souplesse du français, sa transparence se sont adaptées à mon espagnol subjacent, à son silence et au mien, à la mer qui, entre deux rivages, contient toutes les langues. 

À la fin d\'un poème du livre Sable de lune, je lis ces vers de Jean Arp : « Que cherchez-vous au loin ? /  Voulez-vous perdre la terre? / Pourquoi saluez-vous le vide ? / Cherchez-vous votre propre vide / au loin ? » 

  Ces vers disent ceux qui sommes partis, ceux qui avons changé de pays et de langue, ceux qui avons hérité de la nostalgie de nos parents, à laquelle s'est ajouté la nôtre, ceux qui donnent un dessin aux mots, aux marbres, à la peinture sur la toile, ceux qui sont amoureux de la liberté et du langage de l'infini. C'est vrai, nous voulions nous perdre de la terre et trouver un autre monde. Nous cherchions notre propre vide au loin pour lui donner une apparence. Notre pays n\'est pas fixe mais en mouvement. Nous survolons des contrées lointaines parce que nous aimons nous mesurer à elles et tenter de traduire nos ombres énigmatiques.

Et je termine par un phrase de Yves Bonnefoy : « Il n'y a pas de vrai lieu, il n'y a de lieux qu'ordinaires, et la vraie recherche est de découvrir en quoi ils peuvent être des occasions de vérité et de plénitude. »

Merci à tous, et spécialement à Pascal Maillard, à Jacques Goorma et à Gérard Pfister.

DOCUMENTS

EXPOSÉ PAR PASCAL MAILLARD DES MOTIVATIONS DU JURY DU PRIX JEAN ARP DE LITTÉRATURE FRANCOPHONE


Avant de prononcer l’éloge de Silvia Baron Supervielle, qu’il me soit permis de dire que l’écrivaine franco-argentine est après Anise  Koltz et Denise  Desautels la troisième femme à être distinguée par le Prix de Littérature francophone Jean Arp. Cette volonté du jury de récompenser des voix féminines doit être souligné. Ces trois écrivaines de premier plan dessinent ce que j’imagine être la géographie poétique de nos Rencontres Européennes de littérature : Anise Koltz la luxembourgeoise au cœur de l’Europe, Denise Desautels la québécoise du continent nord-américain. Et aujourd’hui Silvia Baron Supervielle qui réunit les deux continents en tissant des liens riches et renouvelés entre la France et l’Argentine.

Il arrive parfois que de grandes œuvres littéraires construisent des ponts entre les langues et les cultures. Celle de Silvia Baron Supervielle en fait si exemplairement partie qu’on pourrait dire qu’elle est devenue toute entière le pont lui-même, non seulement Le Pont international – titre de son dernier roman paru en 2011 chez Gallimard – qui relie symboliquement l’Amérique du Sud à l’Europe, Borges à Silvia Baron Supervielle, mais aussi cette passerelle entre les langues espagnoles et françaises que l’écrivaine a parcouru dans les deux sens à travers son œuvre de traductrice, si intimement liée à son œuvre de poète. Roberto Juarroz, Borges, Silvina Ocampo, traduits en français par Silvia Baron Supervielle sont aussi, d’une certaine façon, une part de son œuvre propre. Il en va de même pour Marguerite Yourcenar dont elle a traduit la poésie et le théâtre en espagnol.

Le voyage de Silvia Baron Supervielle commence avec Babel, cette Argentine bigarrée où l’Europe entière se retrouve, où « les écrivains changent leur langue pour une autre, un soir, sans réfléchir », écrira-t-elle. La jeune argentine commence son œuvre en espagnol, des poèmes et des nouvelles. Mais lorsqu’elle arrive à Paris en 1961, c’est la langue française qu’elle épouse comme écrivaine. Elle invente de s’inventer dans une langue étrangère, pas à pas, mot à mot, reconstruisant son souffle dans la langue française, sans pourtant jamais oublier sa langue maternelle, la langue de la mère absente qu’elle évoque ainsi dans Le Pays de l’écriture : « Enfant, à Buenos Aires, j’ai appris à lire et à écrire en espagnol par mémoire auditive et visuelle. Comment aurais-je pu apprendre autrement, si elle n’était pas à mes côtés, si seule son Absence me cernait en projetant sur moi son ombre, en effaçant ma mémoire, en empêchant toute connaissance de s’établir dans mon esprit ? L’empêchement n’a pas pris fin. Seulement désormais, cette ombre descend de moi au cahier, et se répand sur la table, et immobilise la fenêtre… Je suis, depuis l’enfance au même point de l’inconnaissance. J’ai la conviction que le départ de ma mère, comme un vent de vide continu, emporte toujours ce que je lis, ce que je sais et ne sais pas, ainsi que la plupart de mes souvenirs, à l’exception des images et des désirs. Le visage aimé se substitue peut-être au sien. C’est par lui que je réapprends à lire et à écrire. C’est par son avènement que je viens à la connaissance. »

Cette connaissance à travers l’absence, cette connaissance par l’exil, cette douleur aussi, deviennent source de la plus grande joie quand l’écrivaine découvre que l’écriture procède d’un principe d’inconnaissance. Le mystère et l’inconnu lui sont infiniment précieux. L’incertitude et le possible deviennent les premiers agents de la quête de soi. En 1990 paraît chez José Corti L’or de l’incertitude, une œuvre allégorique écrite à partir du journal de voyage de Pigafetta, le compagnon de Magellan. On suppose qu’il réécrivit en français sa version italienne. Donc qu’il se traduisit. Silvia Baron Supervielle écrit ceci dans l’avant propos à L’or de l’incertitude : « Le mystère qui entoure la langue employée par Pigafetta égale celui de sa vie avant et après l’expédition ; il me porte à croire qu’il put également écrire son journal dans deux langues assemblées ou dans un amalgame de langues élues pour les sons qui lui venaient à l’esprit et qui convenaient à ce qu’il désirait signifier. Toujours est-il que ce mystère fut pour moi l’une des grâces principales de ce récit, lequel, outres les autres propriétés étonnantes qu’il recèle, témoigne d’un auteur qui, pendant trois ans, combattit sans relâche la mort avec une seule arme : son goût de la beauté et de la liberté. »

 Ce goût de la beauté et de la liberté, tout comme ce rêve de deux langues assemblées, animent tout l’œuvre de Silvia Baron Supervielle. Beauté rare  d’un rythme et d’une prosodie qui procèdent certainement de deux langues élues qui n’en forment qu’une seule, ce « langage pur » dont a parlé Walter Benjamin et que l’écrivaine entr’aperçoit dans l’acte de traduire qui est toujours, d’une certaine façon se traduire. Liberté assumée et sans cesse réinventée de briser les frontières entre les genres, de faire que l’on entende le poème dans la prose et la prose dans le poème.

Qu’elle écrive de la poésie, des nouvelles, un roman ou son Journal d’une saison sans mémoire, Silvia Baron Supervielle écrit toujours la même voix. Il n’y a plus qu’un seul genre dans son œuvre : c’est la voix. Dans ce voyage de la voix, qui est l’aventure d’un sujet dans le langage, il me plaît à lire une mystérieuse paronomase : voix/voyage. Un fragment du Pays de l’écriture a pour titre « Voix ». Une phrase résume beaucoup : « Voyage de la mer d’un continent à l’autre ; la voix réunit les rivages, se hisse et s’allonge dans le chant. »

Il arrive souvent que ce chant toise l’invisible, fasse voir l’irradiation de la lumière dans la couleur, comme dans une peinture de Geneviève Asse. Les grandes œuvres se croisent. Elles ont peut-être en commun la mer, une mer allégorique qui réunit deux continents, deux arts, la peinture et l’écriture, le visible et le lisible. Dans Le livre du retour, puissante prose poétique, Silvia Baron Supervielle écrit ceci : « La mer organise notre lumière : elle est notre centre, notre industrie, notre voyage. Elle nous a été accordée en substitution. Puisqu’il ne nous est plus permis de nous voir, un miroir a été répandu à nos pieds. » S’y reflète quelque chose de plus haut que l’homme. Une bibliothèque aussi grande que le ciel. Une plage au bord du bleu. Le blanc d’une page où le lecteur peut se lire en creux, un espace où tombent toutes les frontières.


ALLOCUTION DE M. DANIEL PAYOT, REPRÉSENTANT M. ROLAND RIES, SÉNATEUR-MAIRE DE STRASBOURG, LORS DE L'HOMMAGE RENDU À GENEVIÈVE ASSE LE 22 MARS 2013 À L'HÔTEL DE VILLE DE STRASBOURG

 
  Une reproduction d’une œuvre récente de Geneviève Asse figure sur la couverture du livre de Silvia Baron Supervielle Sur le fleuve publié par les éditions Arfuyen à l’occasion de Prix de Littérature Francophone Jean Arp que lui décerne l’Association Capitale Européenne des Littératures dans le cadre de « Traduire l’Europe », 8es Rencontres Européennes de Littérature. Outre le fait que ce choix témoigne d’une complicité et d’une fidélité en amitié remarquables, nous ne pouvons que nous réjouir, en tant que Strasbourgeois, de la chance qui nous est ainsi offerte de reconnaître sur la couverture de ce livre une trace de la présence de l’une et l’autre dans notre ville pendant ces quelques jours où se trouvent mis conjointement à l’honneur la poésie de Silvia Baron Supervielle et la peinture de Geneviève Asse.

Des traits communs unissent manifestement l’une et l’autre, et l’association en un même volume d’une œuvre de Geneviève Asse de 2012 et de poèmes de Silvia Baron Supervielle est tout sauf arbitraire : on trouve ici et là un goût certain pour la concision, la sobriété, le refus de toute emphase, quelque chose comme un dépouillement de la forme qui irrésistiblement évoque une profondeur, suggère la diffusion, l’expansion d’un sens à la fois accaparant et réservé, implicite et pourtant bien présent.

Ce mode d’une présence simultanément tangible et retenue caractérise la peinture de Geneviève Asse, qui paraît rompre avec toute attitude démonstrative, avec toute posture propagandiste, et qui nous invite plutôt à entrer dans un monde d’intensités diffuses, d’étendues habitées, d’espaces étales et pourtant secrètement ou potentiellement animés. On pense, bien sûr, aux ciels, pas aux ciels méridionaux qui promettent des ouvertures soudaines et des événements décisifs, mais à des ciels plus atlantiques, ceux qui, si l’on peut oser cet oxymore, changent constamment et se trouvent dessinés et colorés autant par cette constance que par ces changements. La peinture rêve moins ici de percées spectaculaires qui d’un coup viendraient transfigurer la totalité de l’espace, que d’une permanence intangible, une persévérance dans l’être qu’un trait localisé, une ligne horizontale viennent interrompre, constituant certes une exception, une singularité, mais, par leur rythme, confirmant l’ensemble au moment même où ils l’altèrent.

Ainsi rêvons-nous nous-mêmes d’un monde de quiétude qui abrite en son sein une inextinguible réserve de modifications ténues, menaces et promesses, assombrissements et éclosions se succédant comme une basse continue, sur laquelle viennent se poser, comme par l’effet d’une générosité prodigue, des rayons de lumière et de couleurs évocatrices d’une source autre, implicite.

Madame, en rendant hommage ce soir à la personne que vous êtes, à l’œuvre que vous avez réalisée, aux épisodes de votre vie pendant lesquels vous avez manifesté les éminentes qualités humaines, l’engagement, le courage, la constance, qui vous caractérisent, en soulignant aussi en vous la coexistence réussie d’une posture d’exposition à laquelle vous incite votre identité d’artiste et d’un goût pour la réserve, la discrétion, l’authenticité, nous ne faisons peut-être que parler des espaces profonds et lumineux que vous avez conçus.

En évoquant votre engagement à la Libération, puis les nombreuses rencontres artistiques et littéraires qui ont ponctué votre existence d’artiste – vos rencontres avec Poliakoff, Nicolas de Staël, Vieira da Silva, Bram Van Velde, Samuel Beckett, Yves Bonnefoy, José Luis Borgès, Pierre Lecuire, et bien sûr Silvia Baron Supervielle –, j’espère ne pas porter atteinte à votre modestie ni à l’attitude d’intégrité éloignée de tout m’as-tu-vu qui est la vôtre. Permettez-moi d’évoquer ces éléments saillants comme nous le ferions des traits et lignes qui, dans vos œuvres, constituent les moments d’un apparaître singulier se détachant du fond océanique, chacun, le fond et le trait, faisant voir l’autre, en révélant la présence essentielle.

En vous remerciant très sincèrement d’être venue jusqu’à nous, je voudrais aussi remercier l’association qui organise chaque année à Strasbourg les Rencontres Européennes de Littérature, et je voudrais aussi saluer Chantal Bamberger, dont la galerie expose à partir de demain 23 mars des œuvres sur papier de Geneviève Asse, et qui avait déjà exposé des peintures de cette artiste en 2011, sous le titre évocateur de « Inciser la lumière ».

Ce sont là autant de traces d’une relation de Geneviève Asse avec Strasbourg et avec l’Alsace. Une relation engagée à la Libération dans des circonstances historiques tourmentées, qui s’est poursuivie par le don d’une œuvre au Musée d’Art Moderne et Contemporain en 2011 et qui se continue aujourd’hui dans la sérénité et la lumière. Nous en sommes, chère Geneviève Asse, très heureux et très honorés.