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LE PRIX NELLY SACHS DE TRADUCTION LITTÉRAIRE (PRIX ASSOCIÉ)

2010

Laurence BREYSSE-CHANET

  Le Prix Nelly Sachs 2010 a été attribué à Laurence Breysse-Chanet pour sa traduction de l’espagnol de l’œuvre de CLAUDIO RODRIGUEZ :
 Don de l’ébriété, avec une préface inédite d’Antonio Gamoneda (Éditions Arfuyen).


 Ancienne élève de l’École normale supérieure, Laurence Breysse-Chanet est agrégée d’espagnol. Elle a soutenu une thèse de doctorat sur l’œuvre poétique de l’Andalou Manuel Altolaguirre, sous la direction de Claude Esteban (1992). Après avoir enseigné à l’Université François Rabelais de Tours et à l’ENS, elle est depuis 1993 maître de conférences à l’Institut d’Études ibériques et ibéro-américaines de l’université Paris Sorbonne-Paris IV.
 
 Elle a été membre du comité de rédaction de la revue de poésie Polyphonies de 1986 à 1997, pour laquelle elle a traduit de nombreux poètes de langue espagnole : Amparo Amorós, Emilio Prados, José Infante, Andrés Sánchez Robayna, Jaime Siles, Vicente Aleixandre, Rafael Alberti, Federico García Lorca, Claudio Rodríguez, Luis Mizón. Elle a publié quelques poèmes en revues (Sigila, Voix d’encre, La otra ribera).

 Elle travaille actuellement sur l’œuvre poétique d’Antonio Gamoneda (plusieurs articles publiés dans des revues françaises (Les Langues Néo-Latines, Bulletin Hispanique) ou espagnoles (Ínsula, Estudios Humanísticos Filología…). Un entretien avec Antonio Gamoneda est à paraître dans une revue de poésie cubaine, Amnios et un livre sur son œuvre est en préparation.

 Elle travaille régulièrement avec le « Seminario Permanente Claudio Rodríguez » de Zamora (Espagne).

 Dans le cadre de ses recherches sur l’œuvre de l’écrivain cubain José Lezama Lima et elle a organisé à l’Université Paris Sorbonne-Paris IV un colloque international les 28 et 29 mai 2010, pour la célébration du centenaire de sa naissance. Les Actes de ce colloque paraîtront aux Éditions Le Manuscrit, sous le titre Gravitaciones en torno a la obra poética de José Lezama Lima. Elle a également participé au congrès qui a eu lieu à La Havane au début de novembre 2010 pour le centenaire de José Lezama Lima.

BIBLIOGRAPHIE

 Laurence Breysse-Chanet a également publié en volume les traductions suivantes :
– Amparo Amorós, La profonde traversée de l’aigle. Présentation et traduction, Paris, José Corti, coll. « Ibériques », 1989.
– Jaime Siles, Genèse de la lumière. Biographie seule. Canon. Présentation et traduction, Paris, Presses de l’École normale supérieure, coll. « Off-shore », 1990.
– Amparo Amorós, Arbres en la musique. Présentation et traduction, Paris, José Corti, coll. « Ibériques », 1995.
– Blanca Andreu, Le Bâton de Babel suivi de D’une petite fille de province qui vint vivre dans un Chagall. Présentation et traduction, Paris, Éditions de la Différence, coll. « Le fleuve et l’écho », 1992.
– Luis Mizón, Le jardin du Luxembourg. Traduction (Chili), Paris, J. Matarasso, Nice, 1992.
– Luis Mizón, L’Eucalyptus. Traduction (Chili), Mortemart, Rougerie, 1998.

 Dans le domaine critique, Laurence Breysse-Chanet a publié en Espagne une étude sur l’œuvre de Manuel Altolaguirre : En la memoria del aire. Poesía y poética de Manuel Altolaguirre, Málaga, Centro Cultural Generación del 27, col. Estudios del 27, 2005. Elle a également donné des articles sur plusieurs poètes espagnols du XXe siècle : Luis Cernuda, José María Hinojosa, Amparo Amorós, Claudio Rodríguez. ique) ou espagnoles (Ínsula, Estudios Humanísticos Filología…). Un entretien avec Antonio Gamoneda est à paraître dans une revue de poésie cubaine, Amnios et un livre sur son œuvre est en préparation.

DISCOURS

PRÉSENTATION DE L\'ŒUVRE DE CLAUDIO RODRÍGUEZ
PAR LAURENCE BREYSSE-CHANET
LAURÉATE DU PRIX DE TRADUCTION NELLY SACHS 2010
LE SAMEDI 12 MARS 2010
  À LA LIBRAIRIE INTERNATIONALE KLÉBER À STRASBOURG


     Lorsque j’ai appris il y a quelques mois que la traduction en français du livre de Claudio Rodríguez Don de la ebriedad avait reçu le Prix Nelly Sachs 2010, j’ai aussitôt pensé, avec autant d’émotion que de reconnaissance envers tous les membres du jury, à Clara Miranda, la femme de Claudio, qui vit à Madrid, pour laquelle la présence de Claudio est toujours aussi vive, malgré sa disparition il y a dix ans, le 22 juillet 1999, à 65 ans. Il était né le 30 janvier 1934 à Zamora, dans la province de Castille-León, le 30 janvier 1934. J’ai pensé à tous nos amis du Seminario permanente Claudio Rodríguez de Zamora aussi, bien sûr, puisqu’en Espagne, l’héritage claudiano est très fort et que de nombreux jeunes poètes le revendiquent.
    C’est la reconnaissance, en France – que je dois en amont au choix audacieux de Gérard Pfister –, d’une voix qu’à vrai dire il est difficile de situer dans la poésie espagnole, à la fois centrale et décentrée. Lorsque je lui ai envoyé Don de l’ébriété, Yves Bonnefoy m’a fait l’honneur d’une réponse, en juillet 2008, et ses mots disent ce qu’est la poésie de Claudio : « […] Vous m’avez […] permis de découvrir un poète, dont la force est mystérieuse, un flux venant du plus intime de la parole : ce que je vois, non que je sache beaucoup d’espagnol, mais parce que ses mots sont d’emblée dans l’universel, et portés par un rythme augural que je puis entendre. »
    Grâce au choix de Gérard Pfister pour les Éditions Arfuyen, dans la logique profonde de la poésie, ont été rassemblés Claudio et Antonio Gamoneda, puisque dès que je le lui ai demandé, ce grand poète espagnol de León a accepté d’écrire un texte pour le livre français, en dépit de toutes les sollicitations, depuis qu’il a reçu le Prix Cervantès et le Prix de Poesía Iberoamericana Reina Sofía en 2006. À Strasbourg, en mars 2006, où il a reçu le Prix Européen de Littérature 2005, Antonio Gamoneda s’est étonné à haute voix de ce que Claudio ne soit pas plus connu en France, alors qu’il est à ses yeux en Espagne le poète le plus important de la seconde moitié du XX° siècle. Il se trouve que j’étais en train de traduire Don de la ebriedad, un livre que je reprends régulièrement depuis presque vingt ans, et dont j’avais déjà en 1992 publié quelques traductions dans notre revue Polyphonies, toujours encouragée par Jean-Yves Masson. Antonio Gamoneda a ensuite accepté d’attacher son nom à ce livre, en nous offrant un double art poétique. Je cite deux des phrases de son préambule : « La poésie est la vie elle-même. La poésie de Claudio (et celle de tous les vrais poètes, qui ne sont pas si nombreux) équivaut, de façon virtuelle mais avec une intensité réelle, à un être vivant. »

    Don de l’ébriété est bien le lieu de croisements qui obéissent aux lois mystérieuses du « simpathos », pour reprendre un terme cher au grand poète cubain Lezama Lima. Mon émotion aujourd’hui est accrue du fait qu’en novembre, j’étais à La Havane pour l’hommage qui lui a été rendu à l’occasion du centenaire de sa naissance, et je n’ai pu me rendre en Arles. J’exprime ici ma gratitude envers tous ceux qui ont accordé cette magnifique reconnaissance à une œuvre publiée en 1953 par un poète de dix-neuf ans, dans l’Espagne noire du franquisme.
    Gérard Pfister m’a demandé de situer en quelques mots Claudio Rodríguez dans la littérature espagnole du XX° siècle. En réponse, je dirais qu’il a fait partie de ceux qui ont cherché une nouvelle voie pour la poésie espagnole dans les années 50, vers une poésie de la « connaissance », loin du réalisme social, de sa recherche de la communication immédiate, plus que d’un travail spécifique sur le langage. Avec Claudio Rodríguez, la poésie espagnole cherche à nouveau l’expression, non la représentation.
    Il est certain qu’il s’est toujours tenu à l’écart de la vie littéraire madrilène, bien qu’habitant Madrid. Il n’a jamais cessé de revenir à Zamora. Sa poésie, tout comme son histoire, sont celles d’une solitude, d’un don, grâce inexplicable et générosité tout aussi bien. À la façon d’Antonio Machado, il traçait avec sobriété les lignes essentielles de sa vie, castellanamente essentielle : « Ma vie peut être racontée dans un abécédaire de cendre, comme disait Blas de Otero. Depuis ma naissance à Zamora, en 1934, jusqu’à maintenant [1988] on peut la résumer à un Prix Adonais, à mon intervention dans les soulèvements étudiants de 1956, à mon séjour comme lecteur d’espagnol en Angleterre [un exil volontaire, de 1958 à 1964, à Nottingham puis Cambridge, où il lit les poètes métaphysiques et les romantiques – on pense bien sûr à Cernuda, et à Valente], puis mes cours [à l’université Complutense de Madrid, et dans un institut international accueillant des universitaires américains], et les cinq livres. »
    En Espagne, Claudio est un poète connu, reconnu, et pas seulement par les Prix qu’il a reçus : Premio Adonais en 1953, à 19 ans (un an avant que José Ángel Valente ne le reçoive à son tour pour A modo de esperanza, En guise d’espérance – Valente avait alors 25 ans – un premier recueil lui aussi, placé d’emblée sous le signe de la cendre et du désert, dans le souvenir de Quevedo, un monde extrêmement différent de celui de Claudio, tant par le dépouillement de sa vision que par son écriture), puis le Premio Nacional de Poesía en 1983, le Premio de Poesía Iberoamericana Reina Sofía en 1994, et d’autres encore.
    Claudio est aussi un poète aimé. Il a laissé l’héritage presque magique d’une double lumière, celle qui émane d’une personne et d’une voix poétique, l’existence même du Seminario Permanente le prouve. Un Séminaire extrêmement actif, qui a une revue, Aventura, un nom claudiano s’il en est, et un site web CR d’une extraordinaire qualité, qui sert d’archives perpétuellement réactualisées pour les chercheurs et les amis de Claudio. Il est certain qu’au-delà de ce cadre privilégié pour de réelles convergences, les poètes espagnols d’aujourd’hui continuent à écrire dans le sillage de Claudio.
    C’est assurément la lumière qui s’associe au nom de Claudio, qui émanait de sa personne, mais aussi lumière qui jaillit de sa voix poétique, qui en est comme le principe, dans son énigme, dans sa précarité aussi, toujours menacée, la sœur très proche du doute :
        Et je le comprends, les ombres ainsi
        offrent leur lumière, l’offrent tant et tant
        que le matin jaillit sans commencer
        ni finir, éternel dès le couchant.


    Ces vers appartiennent au deuxième chant de Don de la ebriedad, le recueil que Claudio a commencé à écrire en 1951, à 17 ans. Un recueil qui est comme un miracle, celui d’une lumière d’aube, dans les années noires de l’Espagne de l’après-guerre, où la poésie « sociale » porte la marque de l’âpreté, du désespoir, et ne saurait chanter pour vaincre le silence de la censure – une réalité de l’époque que l’on ne saurait oublier.
    Or dans ses images et dans sa matérialité sonore, la voix de Claudio Rodríguez nous offre ce chant impossible, c’est la « cristalina fuente », « cristalline fontaine » (on pense bien sûr au Cántico espiritual de Jean de la Croix) dont l’étrange pouvoir demeure en nous gravé, ou plutôt « [en las] entrañas dibujad[o] » – nul hasard si je cite ici le Cántico espiritual, puisqu’avec Rimbaud, Jean de la Croix est le nom qui aimante constamment les lectures de Claudio (avec assurément d’autres noms, Rilke en particulier, lu avec attention en Espagne, mais plutôt dans les années 60 – « filiación entrañable », disait Cernuda  –, la tradition lyrique anglaise, Leopardi, Valéry, outre les noms de Fray Luis de León, santa Teresa, et pour les poètes espagnols contemporains, sans doute le nom de Miguel Hernández, à qui est consacré le discours d’entrée à la Real Academia Española en 1987).
   
     J’ai découvert l’œuvre de Claudio en 1988, par la poète de Valence Amparo Amorós, grâce à qui j’ai rencontré Claudio en septembre 1989. Nous avons parlé dans un café, puis il est parti par une rue un peu montante, sa silhouette se détachait sur le ciel intensément clair de Madrid, et son corps, très curieusement mobile, aérien, semblait danser la rue, bailaba la calle, et j’ai pensé à ce moment que ses poèmes étaient ainsi, très corporels et étrangement intangibles, dotés d’un centre opaque, immobile, qui irradie un dynamisme mystérieux, insituable, jusqu’à ses marges – et le profond travail de Claudio sur l’enjambement n’est pas loin, qui rend si manifeste la vocalité de son écriture.
    Le premier recueil, Don de la ebriedad, composé de trois livres et de dix-neuf chants en tout (neuf, deux, huit), a été écrit entre Zamora et Madrid, où il est publié, et où il stupéfie la critique de l’époque par la jeunesse de son auteur, mais surtout par sa différence, autant de ton que de vision. Le rythme en est donné par les pas d’un poète-marcheur, comme l’était Rimbaud – mais la terre mère, charnelle, est espagnole, c’est la Castille, en son étendue inouïe, où Claudio se perdait pendant des jours, c’est aussi le paysage intérieur des mystiques espagnols. Le poète doit savoir contempler : « La poésie est un mystère et une aventure. » C’est en son essence l’art poétique de Claudio .
    Sans s’éloigner du pouvoir d’exaltation de la parole poétique, mais en y ajoutant des nuances, déjà contenues dans les marges d’ombre de Don de la ebriedad, traversé par de nombreuses interrogations qui en dérobent aussi l’éclat, lui donnant sa gravité, Claudio publie en 1958 Conjuros, Conjurations, son livre sans doute le plus enraciné dans une terre ancestrale, avec ses rites et sa magie, encore que la portée en soit universelle. Alianza y condena, Alliance et condamnation, en 1965, puis la voix se fait de plus en plus méditative, la quête métaphysique et la recherche morale se fondent en une poétique de la réflexion dans El vuelo de la celebración, Le vol de la célébration, de 1976, et Casi una leyenda, Presque une légende, de 1991. Cinq recueils, une œuvre brève, écrite selon un rythme intérieur assez lent, comme aimait à le dire Claudio, mais où la ferveur de l’élan (impulso, dit Claudio pour qualifier son premier chant) devient parfois une fulgurance, où est dite la présence, dans sa difficile évidence : « Regarde, c’est toi sur le linteau de l’aube. »

    Je propose brièvement ici, en préparation de mon dialogue avec Marjolaine Piccone, quelques éléments de réflexion sur la traduction de Don de la ebriedad, et de façon plus générale, sur les problèmes que soulève la traduction de poésie.
    Au départ, s’impose un attachement profond à l’acte de traduction de poésie, puisque traduire est un geste, peut-être le seul en littérature, qui engage à la fois le lecteur et le critique, qui les réunit dans le même acte de possession d’un texte : traduire est un acte où se rejoignent la lecture et l’écriture. Une lecture écrite.
     J’ai très vite été requise par la présence du don à travers chacun des recueils de Claudio Rodríguez – dans la mesure où le don, cette ébriété initiale et jamais tarie, est un geste en mouvement, plutôt que la chose donnée. Dans chaque recueil, chaque poème, bien différencié, gravite sur lui-même, et de cette énergie intime naissent les échos qui finalement unissent chaque livre et les livres de Claudio entre eux.
    Je pense au titre du cinquième recueil de Lezama Lima, Dador, de 1960, qui fait apparaître le poète comme celui qui donne, dont le poème est peut-être, selon les mots de Rilke, « un souffle de l’Ouvert », ou comme le dit Claude Esteban dans D’une couleur qui fut donnée à la mer, « une faveur de l’immédiat, un don imprévisible mais souhaité depuis toujours »  – et cette attente antérieure au don du poème s’y cristallise et lui donne son énergie infinie, bien qu’il soit une force toujours menacée. Texte en mouvement, le poème de Claudio est mouvement. Jusque dans sa lumière – ses lumières bien plutôt, ses clartés, plurielles, qu’il faut entendre, comme la voix. C’est sans doute là que doit se situer l’écoute du traducteur, en ses différente étapes. De l’écoute flottante qui doit tout embrasser, au travail le plus minutieux sur le vers, puisque Don est écrit en hendécasyllabes (686), que j’ai voulu respirer sur le rythme du décasyllabe français, comme il a été assoupli par Rimbaud, dont Claudio a été un des lecteurs de langue espagnole les plus attentifs sans aucun doute.
    J’aime à ma souvenir de la définition “technique’ qu’offre le Robert du « traducteur » : « TRADUCTEUR : Techn. Dispositif servant à transformer un courant électrique en impulsions lumineuses ou inversement. Radio : Dispositif servant à transformer des variations de courant en impressions sonores. »
    C’est assurément en terme de réponse « électrique » au chant de l’ébriété – ce « rêve d’existence incarnée », pour reprendre les mots décisifs, définitifs, d’Yves Bonnefoy sur le « projet de la poésie » –, qu’il faut ici trouver une parole, qui soit une action, même et différente. Répondre, dans la « fidélité la plus crucifiée », selon la très belle expression de Jean Bastaire. Il faut rappeler le vif intérêt de Claudio, en 1953, pour le travail rythmique de Rimbaud sur l’alexandrin et la rime. Il a écrit un mémoire de maîtrise à l’époque, extrêmement précis, sur l’évolution de la rythmique rimbaldienne, vers le « vertige rythmique » des Illuminations et ses « brèches opéradiques » (« Nocturne vulgaire »). Son approche était centrée sur la « déconstruction de l’alexandrin » dans les Premiers poèmes, par le travail sur la césure, sur l’enjambement, vers un « ton personnel », un « rythme affectif pur », « [qui] incendie des zones occultes ».  C’est là qu’il m’a fallu me souvenir de ce travail d’écoute de Rimbaud, changé en art poétique par son apllication au grand vers espagnol, l’hendécassylable, pour revenir au décasyllabe français sur le mode de l’assouplissement accentuel.

    Comment rassembler en peu de mots ce que la traduction de ce livre, profondément incantatoire, en son élan d’offrande, entre possession et dépossession, m’a appris ? J’y ai sans doute entendu (« entender » en espagnol, c’est comprendre, ce qui n’est pas expliquer, il y a là une saisie d’un ordre profond, assurément un peu en marge de la stricte appréhension rationnelle) la matérialisation du revers toujours énigmatique de l’obscur, aussi bien que de la clarté : « el eterno reverso enigmático » –ce sont des mots du grand poète cubain José Lezama Lima, « tanto de lo oscuro y lejano como de lo claro o cercano ». Sans doute Don est-il un des grands poèmes de l’expérience de la poésie, l’expérience comme « ex-periri », la traversée d’un danger, comme l’a dit Philippe Lacoue-Labarthe. Un chant qui plus encore qu’un chant de l’aube, est un chant du crépuscule, ce crépuscule du matin qui se souvient de la nuit, présente en ses marges. Les lignes des assonances, qui dans la poésie espagnole dessinent la marque vocale d’une emprise du destin, s’estompent bientôt dans les chants qui structurent le recueil. tout commence à changer à partir du mot « mystère ». Puis elles disparaissent dans le deuxième livre, pour laisser place à la « liberté libre ».
    Celle que j’ai voulu laisser respirer encore plus peut-être dans le passage au français, depuis le respect d’une logique profonde. C’est précisément grâce à la fermeté du cadre métrique régulier des 686 pierres de ce temple lumineux que le corps métrique devient un corps rythmique, celui qui dit un tremblement, né de l’ébriété : certaine et fragile. Les marges sont incertaines, instables, imprévisibles, les enjambements ouvrent la finitude du vers en disant la finitude de la vie. La disposition libre des jeux phoniques épouse les pas du corps qui se perd dans la terre de la Castille : il se joue un combat contre toute fatalité, c’est lui que j’ai tenté d’écouter.

DOCUMENTS

INTERVENTIONS DES PARTICIPANTS
À L\'HOMMAGE RENDU À LAURENCE BREYSSE-CHANET
LE SAMEDI 12 MARS 2011
À LA LIBRAIRIE INTERNATIONALE KLÉBER À STRASBOURG



MARJOLAINE PICCONE
Laurence Breysse-Chanet, traductrice de Don de la Ebriedad

     Laurence Breysse Chanet, aujourd\'hui agrégée d\'espagnol et maître de conférence à l’Institut d’Études ibéro-américaines de l’université de la Sorbonne-Paris IV, nourrit depuis toujours une passion pour la littérature hispano-américaine – et plus particulièrement la poésie. Poésie qui semble rythmer sa vie, sereinement, à chaque cillement, chaque inspiration, chaque pulsation, chaque pas.
     Élève de l\'Ecole Normale Supérieure, elle se dédie très tôt à la traduction, en témoigne la parution en 1990 d\'une traduction exhaustive des trois premiers recueils du poète valencien Jaime Siles, appartenant à la très complexe génération dite des Novísimos.
     Laurence Breysse cisèle une traduction rigoureuse et subtile, épousant la métrique, honorant les rimes, fusionnant avec cette vision du monde silésienne si particulière : à la fois anéantissement et renaissance.
     Une traduction qui accède à la fulgurance du sens, qui s\'écrit dans la continuité de la plume du poète et déborde les mots, et qui déborde le poème, va au-delà, dans le blanc de la page. Une traduction qui sait aussi être transfiguration de la parole poétique jusqu\'au silence.
    Elle soutient ensuite en 1992 une thèse de doctorat sur l\'oeuvre du poète espanol Manuel Altolaguirre, intitulée « L\'écriture itinérante de Manuel Altolaguirre. Poésie et poétique. ». Un titre qui préfigurait déjà peut-être cette passion pour les poètes « en mouvement », et plus particulièrement pour le promeneur solitaire qu\'était Claudio Rodriguez.
    Et parallèlement à ses travaux de recherche, elle fait partie du comité de rédaction de la revue de poésie Polyphonies de 1986 à 1997, pour laquelle elle traduit de nombreux poètes de langue espagnole: Amparo Amorós, José Infante, Jaime Siles, Vicente Aleixandre, García Lorca, et Claudio Rodríguez.  Elle en publie certains dans des revues comme Voix d\'encre ou Europe. 
    Se dégage alors nettement un vif intérêt pour la poésie du XX° siècle, et par voie de conséquence, celle du XXI° siècle. Et cette passion pour la poésie contemporaine, Laurence Breysse souhaite aussi la partager et choisit d\'enseigner à l’Université François Rabelais de Tours et à l’ENS, avant de devenir en 1993 maître de conférences à Paris IV.
     Elle adhère alors au CRIMIC -Centre de Recherche Interdisciplinaire sur les Mondes Ibériques Contemporains- qui propose aux chercheurs une approche pluridisciplinaire (Historique, Idiomatique, Littéraire, Artistique) d\'un même objet d\'étude : à savoir la péninsule ibérique et l\'Amérique Latine des XIX° et XX° siècles. Plus spécifiquement, elle y partage avec Ina Salazar la direction de la composante Poésie.
     Je mets l\'accent d\'ailleurs sur un ouvrage qui est issu d\'un séminaire du CRIMIC, écrit donc en collaboration avec Ina Salazar mais aussi Henry Gil, intitulé Écrire sur la poésie (paru en 2005) qui revient sur les enjeux de cette démarche : au fil des témoignages de ces hispanistes, on découvre toute la difficulté d\'écrire sur la poésie et de persister dans la lecture, l\'analyse et l\'étude de ce genre si singulier et mouvant. Émouvant aussi. En deux mots comme en un seul.
     Et justement, écrire sur la poésie n\'est-ce pas une variation de la traduction ? La traduction ne se calque-t-elle pas sur la poésie originelle comme une nouvelle écriture en transparence ? Non pas une réécriture, mais une écriture qui se grefferait sur celle du poète : non pour la recouvrir mais pour faire corps avec et devenir son porte-voix ?
   
     Toujours est-il que Laurence Breysse-Chanet ne saurait éclipser ses premières amours et revient à maintes reprises sur le poète qui a inspiré sa thèse, notamment en publiant une nouvelle version de celle-ci, cette fois traduite en espagnol : En la memoria del aire. Poesía y poética de Manuel Altolaguirre (Dans la mémoire de l\'air. Poésie et poétique de Manuel Altolaguirre), en 2005.  Ouvrage succèdant à de nombreux articles sur ce poète en marge de la génération dite de 27, dont il était le plus jeune représentant. Une précocité qui n’est pas non plus sans rappeler celle de Rodríguez.
    Éditeur et imprimeur passionné (il fonda avant ses 20 ans sa première revue littéraire), Altolaguirre fut, comme je le disais, un poète souvent dépeint comme précoce et dont la poésie, introspective et intimiste, se construit autour de Malaga, la ville mythique de son enfance : un peu à la manière de Rodríguez, bercé par la Castille et Zamora, sa ville natale.
    Au-delà d’un profond coup de cœur (car c’est ainsi que très humainement vous fonctionnez…) ,c\'est peut-être cette différence discrète, ce renouveau en marge, qui attire notre traductrice littéraire et l\'amène ces dernières années à s\'intéresser à la poésie de Claudio Rodríguez tout comme à celle d\'Antonio Gamoneda (auteur de la préface inédite de Don de l\'ébriété) ou à l\'oeuvre de l\'écrivain cubain José Lezama Lima (pour le centenaire duquel, je le précise, elle a organisé à l’Université de Paris IV un colloque international les 28 et 29 mai 2010. Les Actes de ce colloque paraîtront aux Éditions Le Manuscrit, sous le titre Gravitaciones en torno a la obra poética de José Lezama Lima. Gravitations autour de l\'oeuvre poétique de José Lezama Lima).
    Ces trois poètes ont un commun de ne pas avoir pu être associés à une « génération », ou un mouvement : tous trois ont évolué en dehors des codes littéraires de leur époque, et pour cela n’ont été parfois reconnus que tardivement. Gamoneda  en raison d’une définition sans appel de la poésie dite « récit de la manière dont on va vers la mort » (in Description du mensonge) et du franquisme aggravant les choses, et Lezama Lima en raison d’une poésie complexe voire hermétique, pour qui n’ose s’y aventurer à corps perdu. Quant à Rodríguez, c’est sans nul doute pour son lyrisme à la fois explorateur et clairvoyant, chantant la nature et le plaisir qui découle de la contemplation, tout en n’excluant pas l’ombre de la finitude qui plane sur chaque paysage.
     Mais si l’éclat inédit de leur poésie a rayonné au-delà des écoles et des tendances, c’est parce qu’ils ont su déjoué les attentes formatées du public et des critiques. Et ce renouveau se mue en mystère pour Claudio Rodríguez (que vous qualifiez d’ailleurs « d’homme étrange » dans votre article « L’ivresse et la clarté du chant »).  En témoigne aussi l\'un des titres de vos  multiples articles : « Doble cuerpo en doble sombra » (Un corps double dans une ombre double).
     Et l\'on retrouve cette dualité, cette énigme, dans les différentes études que vous consacrez à la voix dans l\'oeuvre de Rodríguez. Deux m’ont particulièrement interpellée: « Depuis l\'autre voix » et « Pas d\'une voix ». Mais quelle est-elle cette voix ? La parole poétique semble ainsi impossible à appréhender, comme si elle se dérobait sans cesse aux yeux et aux oreilles du lecteur, tout comme sous chacun des pas du poète- promeneur.
    C’est d’ailleurs, comme vous le soulignez, autour du mot « misterio » (chant VI, livre I) que bascule le poème Don. Il est la charnière sur laquelle se rompt la régularité de la métrique et où vient s’insérer ce que vous nommez « une perturbation », « une déviation », qui n’est autre qu’une transgression vers la liberté de la parole poétique.
     Cette parole furtive qui, sur le point de s’épanouir, se referme, se protégeant d’un soudain accomplissement instantané qui lui serait fatal. Cette parole impulsive et instinctive qui progresse à tâtons dans l’aurore et fait l’apprentissage douloureux du crépuscule. Cette parole-semence répandue à travers une errance circulaire, et qui empêche le néant d’asphyxier totalement la lueur d’espoir, permettant au chant de triompher de la mort.
     La voix germée ressuscite l’être et le monde et se réinvente constamment en d’autres voix. Cette parole-fleuve qui fluctue vertigineusement entre les nuées et le sol. Cette parole-équilibriste aussi qui oscille entre l’intime au-dedans et l’inconnu au-dehors.
    Serait-ce alors l’idée d’un travail sans filet au bord de ce précipice étincelant de l’éphémère qui vous aurait enivrée à votre tour et aurait achever de vous conquérir ?
L\'exigence que réclamait cette oeuvre pour se dévoiler allait trouver en vous la personne idéale : capable de pénétrer dans la profondeur incandescente et aérienne de chaque vers, et de suivre la marche funambule de ce poète « pélerin ».

REVUE DE PRESSE

Traduire Claudio Rodriguez
DNA Dernières Nouvelles d’Alsace par Jean-Claude Walter

 Pour la première fois, un livre de poèmes de Claudio Rodríguez (1934-1999) est traduit en français, avec une préface d’Antonio Gamoneda qui salue en son prédécesseur l’un des grands écrivains espagnols du XX° siècle.
 Grâce à Laurence Breysse-Chanet, qui vient d’obtenir pour ce magnifique travail le Prix de traduction Nelly Sachs 2010 – désormais associé au palmarès strasbourgeois de l’Association Capitale européenne des littératures –, voici que cette œuvre prend place dans la collection Neige chez Arfuyen à côté de prestigieuses signatures : Arp, Blake, Sinisgalli, Hopkins, Katz, Rilke, Lagerkvist, etc.
 On est pris dès le premier vers – « Siempre la claridad viene del cielo » –, entraîné et séduit par ce cantique d’une vingtaine de chants. Un long poème qui, par ses images, sa syntaxe, son souffle, nous étourdit et nous ravit. « C’est fait : l’air d’aujourd’hui a son cantique ». Où le lecteur ne peut que s’incliner devant la beauté, la justesse, l’originalité de l’inspiration. À suivre ces chants à la fois amples et serrés en hendécasyllabes, on a l’impression non seulement de suivre la voix du poète, mais d’entendre sa marche, sa respiration, et de découvrir ces paysages de la Castille, de tenir à portée de nos sens « le linge étendu de la neige ».
 Rodríguez « a besoin de vivre dans les choses », et d’abord dans la nature, qu’il interroge jusqu’à plus soif. Il sait nous faire entendre « la musique de novembre » et celle des autres saisons, et celle de sa langue. Rythme et richesse de l’image, en quoi il approche parfois le Rilke des Sonnets à Orphée, et surtout Rimbaud, à qui il a consacré un mémoire universitaire en 1953 – l’année de la parution du Don de l’ébriété, le premier de ses cinq recueils couronnés par de grands Prix en Espagne.
 Le poète est à l’écoute de l’univers - jusqu’à en saisir le corps à travers ses mots, et sentir de la sorte « mille battements qui l’illuminent ». « Aube, source, mer, colline » – tout fait image dans son regard, et nous fait partager cette ivresse, cette musique de la vie et de la nature, en une « ébriété » lyrique que l’on ressent comme une incantation.