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EUROPEAN PRIZE FOR LITERATURE

2006

Bo CARPELAN

FINLAND / FINLANDE

Bo Carpelan a été le deuxième Lauréat du Prix Européen de Littérature. Le Prix lui a été décerné en novembre 2006 et remis en mars 2007 dans le cadre des 2es Rencontres Européennes de Littérature à Strasbourg.

Écrivain finlandais de langue suédoise, Carpelan est l’une des figures dominantes de la littérature nordique contemporaine : c’est pour un livre de poésie Dans les pièces obscures, dans les claires que Carpelan a obtenu en 1977 le Grand Prix Littéraire du Conseil nordique, mais c’est pour son plus récent roman, Berg (2005), que Carpelan a remporté pour la deuxième fois – ce qui n’était encore jamais arrivé – le Prix de Littérature de l’État finlandais.

Romancier, critique, dramaturge, poète, Carpelan pratique presque tous les genres littéraires et toujours sa voix reste entre toutes reconnaissable. Rien d’abstrait ni de vague, et pourtant une impression d’étrangeté, presque angoissante.

Vaste roman centré sur la personnalité de son grand-oncle Axel Carpelan et de son ami le compositeur Jean Sibelius, Axel, publié en Finlande en 1986 et traduit en 1989 chez Gallimard, manifeste avec force l’univers extrêmement singulier de Carpelan.

Dès les premières lignes, on est saisi par une ambiance qu’on ne saurait mieux définir que par référence aux films d’Ingmar Bergmann. Simplicité, économie extrême de moyens. Et un sentiment de mystère qui plane avec une discrète insistance...

Bo Carpelan est né à Helsinki le 25 octobre 1926. Son père, descendant d’une des plus anciennes familles de Finlande, renonce en 1916 à une carrière d’ingénieur chimiste pour travailler dans une banque.

Durant la crise des années 30, la famille vit dans la gêne. Puis vient la guerre, qui frappe durement la Finlande. Tous ces souvenirs imprimeront profondément leur marque dans l’oeuvre à venir.

Carpelan entreprend des études de lettres mais aussi de philosophie, de psychologie et d’histoire. Il séjourne en Angleterre, aux États-Unis et en France. Il consacre sa thèse au poète dadaïste Gunnar Björling (1887-1960). Il découvre ceux qui seront ses maîtres : John Keats, Wallace Stevens, George Trakl, Edith Södergran. Marié en 1954, il aura deux enfants.

Depuis cette date, la famille a vécu à Esbo, à 10 km du centre d’Helsinki. L’été, elle se rend sur l’île de Masku, sur la côte ouest de la Finlande. Carpelan travaille successivement dans une banque, dans une librairie, puis à la bibliothèque municipale d’Helsinki, qu’il a quittée en 1980.

Carpelan a pratiqué les genres littéraires les plus différents. Critique, traducteur, Carpelan a aussi écrit des livrets d’opéra, des pièces pour radio et télévision, ainsi que des livres pour la jeunesse. 

Bo Carpelan est mort à Helsinki le 11 février 2011.

BIBLIOGRAPHIE

L’œuvre de Bo Carpelan a été traduite dans une vingtaine de langues.

ROMANS
Rosterna i den sena timmen (Voix dans l’heure tardive), 1971 ; Din gestalt bakom dörren (Ta forme derrière la porte), 1975 ; Vandrande skugga (Ombre qui marche), 1977 ; Jag minns att jag drömde (Je me souviens que je rêvais), 1979 ; Armbandsuret, 1986 ; Axel, 1986 ; tr. L. Albertini et C. G. Bjurström, Axel, Gallimard, 1990 ; Urwind, 1993 ; tr. L. Albertini et C. G. Bjurström, Le vent des origines, Gallimard, 1998 ; Benjamins bok (Le Livre de Benjamin), 1997. Berg, 2005.

POÉSIE
Som en dunkel värme, 1946 ; tr. Ph. Bouquet et P. Grouix, Telle une sombre chaleur, 2006 ; Du mörka överlevande (Toi, sombre survivante), 1947 ; Minus sju (Moins sept), 1951 ; Objekt för ord (Objets de paroles), 1954 ; Landskapets förvandlingar (Transformations du paysage), 1957 ; Den svala dagen, 1961 ; tr. P. Grouix, Le jour frais, Rafael de Surtis, 2006 ; 73 dikter, 1966 ; tr. L. Albertini et C. G. Bjurström, 73 poèmes, Obsidiane, 1984 ; tr. P. Grouix, 73 poèmes, Rafael de Surtis, 2005 ; Gården, 1969 ; tr. P. Grouix, La Cour, La Feugraie, 2000 ; Källan, 1973 ; tr. P. Grouix, La Source, Rafael de Surtis, 2002 ; I de mörka rummen, i de ljusa, 1976 ; tr. P. Grouix, Dans les pièces obscures, dans les claires, Atelier La Feugraie, 2003 ; Dikter från tretto år (Poèmes de trente ans), 1980 ;
Dagen vänder, 1983 ; tr. L. Albertini et C. G. Bjurström, Le jour cède, Arfuyen, 1989 ; Marginalia till grekisk och romersk diktning (En marge de la poésie grecques et latine), 1984 ; År som löv, 1989  ; tr. P. Grouix, L’année, telle une feuille, Grèges, 2004 ; Namnet på tavlan Klee målade, 1999 ; tr. P. Grouix, Le nom du tableau peint par Klee, Grèges, 2007 ; Diktamina, 2003 .

A l’occasion de la remise du Prix Européen de Littérature à Bo Carpelan a été publié aux Éditions Arfuyen, partenaires du Prix, Dehors suivi de Credo de novembre , traduction du suédois par Pierre Grouix du recueil Diktamina.

DISCOURS

DISCOURS DE RÉCEPTION DU PRIX EUROPÉEN DE LITTÉRATURE PRONONCÉ AU NOM DU LAURÉAT BO CARPELAN PAR TUA FORSSTRÖM LE 17 MARS 2007 À STRASBOURG (traduit du suédois – Finlande – par Pierre Grouix)

Je suis profondément honoré par cette distinction et regrette infiniment que la maladie m’empêche d’être physiquement des vôtres à l’occasion de la remise de ce prix. Je me console pourtant en me disant que celui qui l’a rendu possible, mon cher traducteur Pierre Grouix, est présent, lui aussi distingué par un prix mérité. Nul ne connaît mieux un écrivain que son traducteur – ou sa traductrice. J’ai moi-même traduit des poèmes du finnois en suédois : je connais les grandes difficultés de ce travail, sa valeur.

J’appartiens à la minorité suédoise de Finlande : j’écris par conséquent en suédois de Finlande. En tant qu’écrivain membre d’une minorité, je suis partie prenante de deux cultures : cette richesse entraîne son lot de responsabilités. Le langage est devenu pour moi une question d’identité : il s’agit de le maintenir vivant.

Il y a soixante ans, lorsque j’ai commencé à écrire des poèmes, je ne m’imaginais pas pouvoir vivre de ma plume. Dès mon enfance, j’avais déjà compris la valeur de la lecture. Elle précède toujours l’écriture : elle en est le terreau. La Bibliothèque Nationale d’Helsinki était le paradis où tous les fruits de la joie et de la connaissance mûrissaient. La même année – en 1946 – alors que paraissait mon premier recueil, j’ai été engagé dans l’ancienne et labyrinthique bibliothèque de Richardsgatan à Helsinki. J’y suis resté trente-quatre ans, les dernières années en tant que bibliothèque en chef adjoint. En 1980, l’État finlandais m’a accordé le grade de Professeur en arts et je suis devenu, avec bien des doutes et des efforts, ce qu’il est convenu d’appeler un « écrivain libre ». Depuis mes débuts, j’ai publié une vingtaine de recueils de poèmes, une dizaine d’ouvrages en prose, des livres pour enfants et adolescents, une thèse de doctorat consacrée au moderniste finlandais de langue suédoise Gunnar Björling. J’ai travaillé pour la scène, la télévision et la radio. De Björling, j’ai appris ma morale d’écrivain. Pour citer le grand moderniste, elle revient à ceci : « accomplir son orientation, autrement notre vie et nos efforts auraient été un non-sens ». « Non-sens » : c’est l’une des propres créations de Björling, un mot juste auquel s’en tenir lorsque le doute assaille celui qui écrit.

Que m’ont appris soixante ans d’écriture ? Quels idéaux et quels fils conducteurs ont donc été cristallisés au cours de toutes ces années et m’ont aidé dans mes efforts pour atteindre un langage propre, individuel ? En tout cas, l’intuition que l’écriture implique une quête inaboutie, un effort vers une expression de plus en plus claire. Au milieu des années cinquante, j’ai trouvé dans l’entrepôt de ma bibliothèque un livre au titre symptomatique : L’appareil photo du poète. Pourquoi symptomatique ? Parce que, lorsque j’écris, je vois avec l’œil d’un appareil photo, en images. Pour cette raison, je me sens proche de toutes les formes d’art visuel. Dans L’appareil photo du poète, j’ai trouvé l’ancienne pensée bouddhiste qui dit : « Lorsque l’on est jeune, l’arbre est un arbre, la montagne une montagne et l’eau est de l’eau. Quand l’homme a mûri et appris quelque chose de la vie, l’arbre n’est plus un arbre, la montagne n’est plus une montagne et l’eau n’est plus de l’eau. Mais quand, à la fin, on a compris quelque chose, l’arbre est à nouveau un arbre, la montagne à nouveau une montagne, et l’eau à nouveau de l’eau ». Ces mots m’ont profondément marqué. L’arbre qui est à nouveau un arbre : n’était-ce pas un but à poursuivre, une clarté dans le dicible qui n’excluait pas le mystérieux et l’inexplicable ? Quand l’arbre est à nouveau un arbre, il est pourtant passé par une métamorphose, dont les branches sont les nerfs de l’expérience, dont les racines tirent leur nourriture d’années de lutte avec le langage. Après quatorze ans de tentatives, j’ai pensé qu’en 1960, dans le recueil Le jour frais, j’avais trouvé un langage que je pouvais appeler mien, une « simplicité » qui était le fruit de ce que Keats, dans une de ses lettres sur l’essence de la poésie, appelle l’« attente », l’effort qui consiste à ne pas analyser sans accueillir, sans faire spontanément des expériences, sans rester ouvert à la fois à la lumière et à l’ombre de notre vie. Poursuivons avec Keats. Sa phrase souvent citée, usée : « A thing of beauty is a joy for ever », contient deux mots qui – à notre époque où l’on cherche un bonheur matériel – demandent à recevoir un nouvel éclairage : beauté et joie. À cette paire beaucoup trop romantique aux yeux de beaucoup, permettez-moi d’ajouter le mot d’expérience. Avec ces trois mots, peut-être est-il possible de construire un poème qui tient. On pense aux mots qu’un jeune – et éternellement vieux – Mozart a répondus à un très jeune compositeur en herbe, qui lui demandait ce qu’il fallait pour bien composer. De manière aussi abrupte que les finales de ses œuvres pour orchestre, Mozart rétorqua : « une tête froide et un cœur chaud ».

      Il en est ainsi. C’est ainsi que le poète cherche une harmonie entre l’intelligence et le sentiment, sans oublier que les mathématiques de la poésie ont leurs propres règles, leurs propres tables, dans lesquelles 2 et 2 font souvent 5 : la totalité d’un poème qui tient est quelque chose de plus que la somme de ses parties. Là se cache le mystère, ce qui permet à un poème de résister aux orientations de la mode. Il me semble qu’un langage vivant et plein de richesse a des traits d’autant plus universels qu’il est plus personnel, subjectif. Ce langage tire sa morale et sa valeur esthétique de sa franchise, de sa quête, de son ouverture. Et cette ouverture résulte d’une distance maximale par rapport à tout culte du moi : chez le poète, l’émotion est la forme que prend un regard universel. Ce que j’ai écrit est important, pas ce que je suis. Je suis vide, je suis rempli de mes expériences. Dans le recueil 73 poèmes, j’ai tenté de synthétiser ma poétique en quatre vers :

pas de toit
pas de murs
un plancher
minutieusement arpenté

     En d’autres termes : lorsque le poète, après bien des tentatives épuisantes, obtient une sorte de sol ferme, un langage personnel qui est aussi celui des autres, il peut se mouvoir dans différentes directions. La pratique richement artisanale se trouve là : c’est un soutien. Le poème ressemble à une pièce, le résultat d’une architecture aérienne, toujours ancré dans l’expérience, aussi solide que les faits sont solides, ceux que notre cœur et notre regard rassemblent au cours d’une vie de recherche. Pour citer un grand  artiste des images, Paul Klee : « L’art ne rend pas le visible, il rend visible ». En d’autres termes, le poème n’est pas un reflet de la réalité ou plutôt des réalités, la mienne et la vôtre, le poème crée lui-même la réalité. C’est l’imagination, la force d’illusion qui sauve la science de la stérilité, de la mort à petit feu.

Pour résumer, le poème est pour moi une forme d’expérience où le sentiment et l’intelligence travaillent ensemble et se complètent mutuellement. Dans un essai intitulé Credo de novembre, je tente de synthétiser mes efforts par les mots suivants : « Ce que je cherche est un noyau d’expérience dans l’espace à partir duquel le poème qui est un chant inéluctable et une réponse de tous les jours peut naître, comme un arbre, dans deux directions : la cime vers la lumière, l’espace ; les racines vers les ténèbres, le sol. Un chant qui est un espace, un paysage ». J’ajoute : un chant est difficilement explicable d’un point de vue scientifique. Il unit beauté et consolation. Il est une part du mystère de la réalité de nous tous. Permettez-moi de citer un extrait de mon recueil L’année, telle une feuille :

Quand j’étais plus jeune, je cherchais la réponse aux questions.
Le silence était une réponse. Si je tendais l’oreille,
j’entendais le vent en mouvement, une porte qui battait.
Les gens allaient et venaient, je me réjouissais
de l’inconnu, j’oubliais vite
et la joie et la stupeur : j’y étais comme chez moi.
À présent, j’ai commencé à parler pour moi-même,
comme si je voulais connaître celui qui parle
et écoute si mal à l’intérieur de mes pensées.
Quelques mots se cherchaient loin en moi
en quête d’un refuge contre quelque chose
de trop difficile à voir. Je les ai couchés sur le papier.
Voilà ce que m’ont appris les mots qui sont venus :
l’adieu est une part de tout ce qui vit
et, quand je rêvais de plus belle,
un retour.
 

     Retour : c’est un mot qui contient bien de la nostalgie, il contient nos rêves, la vision d’un tout plus ample que la somme de ses éléments, quelque chose vers quoi nous tendons et que nous ne cessons jamais de repousser, même si cela reste inexplicable et même plus encore. Sans vision, pas de vie créatrice. Un court poème de mon recueil Dans les pièces obscures, dans les claires conclura ce discours de remerciement pour le prix qui vient de m’être accordé. Ce poème, je l’espère contient une note claire de ce qui est inexplicable et, en même temps, évident :
 La lumière tombe sur les ailes des oiseaux
qui les étendent, glissent au loin
et bâtissent l’espace.

DOCUMENTS

TROIS POÈMES DE BO CARPELAN
Extraits de Nya dikter (2007)
Traduit du suédois – Finlande – par Eva Sauvegrain et Pierre Grouix


Le chêne

Le tronc sombre
de son propre crépuscule,
branches griffues
noueuses, douloureuses,
sève d’un noir de sang
et à travers la cime du ciel
le ciel.

*

Paysage

L’enfant enroule la forêt comme un ruban, tourne
en rond jusqu’à ce que tous les nuages tourbillonnent.
Le pré continue tout droit dans le ciel,
le chien aboie sauvagement entre les arbres
où se tient un étranger qui s’essuie le front.
Loin, très loin, quelqu’un court
vers l’enfant que la peur pourchasse.
Tout est presque comme dans un tableau de Bruegel.
C’est pourquoi le petit enfant devient vieux,
se souvient comme la peur flanqua par terre
le soleil joyeux, tous les étés lumineux.

*

Les êtres

Les jours sont frais
les nuits longues
les êtres
où sont-ils partis
sans laisser de traces
de bon matin
dans le vent que seuls les arbres voient ?


REVUE DE PRESSE

Bo Carpelan, le poète d’Helsinki
La Vie par Marie Chaudey

Une petite maison basse, silencieuse sous son manteau de neige. Un vieux monsieur au regard très bleu nous fait entrer dans la chaleur du salon dont la baie donne sur un jardin immaculé. Des rangées de livres, un piano ancien, une table basse, l’arôme d’un café et une botte de tulipes jaunes pour réveiller l’hiver qui s’éternise sur la banlieue d’Helsinki. Nous sommes chez le grand poète finlandais Bo Carpelan, 81 ans, gloire nationale et monument d’érudition, qui se présente sans façon comme un modeste « architecte des mots ». Voilà soixante ans que Bo - prononcez Bou - Carpelan a publié son premier recueil, Telle une obscure chaleur, ne cessant ensuite d’écrire non seulement des poèmes mais aussi des romans, des livres pour enfants, des essais, des pièces pour le théâtre, la radio et la télévision, des livrets pour l’opéra, des traductions. Talent prolifique et multiforme, Bo Carpelan reste fidèle à la légendaire simplicité des gens du Nord, mais fait mentir leur côté taiseux et distant, aux antipodes de l’homme des bois popularisé par un autre écrivain finlandais, Paasilinna, et son Lièvre de Vatanen...

Fin lettré, Carpelan goûte l’art de la conversation qu’il aime pimenter de pointes d’humour. Avec le visiteur, il s’exprime en anglais, mais maîtrise tout aussi bien six ou sept langues. Signe particulier : le poète appartient à la minorité suédophone de Finlande, qui comptent 300 000 personnes sur les 5 millions de citoyens finlandais. Héritage de l’Histoire – les Suédois ont occupé leur voisin pendant huit siècles -, la petite communauté constitue une élite intellectuelle très active. Et c’est en toute harmonie nordique que les écoliers du pays des lacs sont aujourd’hui éduqués dans les deux langues nationales : le finnois et le suédois, idiomes sans parenté aucune, l’un de la famille finno-ougrienne (plein de voyelles doubles), l’autre germanique... « C’est une responsabilité de maintenir vivante notre langue et une richesse de posséder deux cultures qui s’enracinent dans le même sol », confie Carpelan, lui-même issu d’une très ancienne famille aristocratique.

Son père, modeste employé de banque, n’ouvrait jamais un livre. C’est sa mère qui lui a donné dès le plus jeune âge le goût de la lecture et celui des mots. Durant les années de vache maigre de son enfance, puis sous les bombardements de la Seconde Guerre mondiale, le garçon solitaire trouva refuge dans les histoires imaginaires, à la Bibliothèque nationale : y travailler devint son ambition. En 1946, à l’heure de ses premiers poèmes, il se fit donc bibliothécaire et le resta en toute modestie pendant presque quarante ans... On note que la Finlande compte le réseau de bibliothèques le plus dense au monde. Une vraie nation de lecteurs. Et pour Carpelan, une vie entière à respirer les livres. « Ils sont ma vraie maison », sourit l’écrivain, qui donne le sentiment de les avoir tous lus.

Parler avec lui, c’est voyager dans la culture européenne à travers toutes les langues : de Keats, le poète anglais, à Hölderlin, l’Allemand, de Paul Valéry à Max Jacob, de Kafka à Camus. Sur les étagères du salon, l’écrivain a regroupé tous les romans chers à son cœur : les sept volumes de la Recherche du temps perdu, tels qu’il les a lus pour la première fois dans les années 1950 : en danois. Proust voisine avec l’Irlandais Joyce et son Ulysse dans une traduction suédoise, découverte à l’âge de 20 ans, ou le Chant du monde, de Jean Giono, dans une version anglaise de 1947... Carpelan relit aujour-d’hui Virgile - « je change et les bons livres changent avec moi » -, mais n’en dédaigne pas pour autant les polars, Chandler ou Simenon – « ]e rêve de rencontrer Philip Marlowe ou Maigret... »

L’écrivain réserve les recueils de poésie à sa chambre à coucher, au plus près de son intimité. Et c’est dans son minuscule bureau – une sorte de placard tout en longueur, doté d’une antique machine à écrire – qu’il entrepose les essais, ceux de Bachelard et de Barthes en bonne place : « J’ai besoin d’être reclus pour écrire, l’espace et les images sont dans ma tête. » Carpelan, c’est d’abord un œil, un regard sur le monde, clair et affûté, qui se métamorphose ensuite en visions intérieures.

Le poète a le sens du quotidien - il a élevé deux enfants, dépeint comme personne les saisons, les gestes familiers, se remémore dans ses poèmes les cours des immeubles de sa jeunesse et la vie des gens de peu. Il s’appuie sur une expérience intense de la vie et sur un travail drastique de la langue : « J’ai commencé à écrire avec des torrents de mots. J’ai ensuite appris lentement à me débarrasser du superflu, à enlever la chair, à ne garder que l’os. »

Élaguer, épurer, tendre vers le moins : Carpelan est fasciné par la forme brève et donc, sans surprise, par le haïku japonais : « Trois vers sur le geste d’un pêcheur renferment 5 000 ans de pensées et d’expérience ! » Dans son recueil 73 poèmes, Carpelan a défini ainsi sa poétique : «  Pas de toit / pas de murs / un plancher / minutieusement arpenté. » Au charme suranné de sa vaste culture classique se superpose ainsi un goût très moderne des formes. « Écrire un poème, c’est bâtir une chambre à soi, où pouvoir vivre et inviter les autres à vivre. »

À l’ivresse des cinq sens, l’écrivain nordique ajoute la mesure du sens de l’équilibre et le vertige du sens métaphysique. Il admire la complexe simplicité de la pensée bouddhiste : « Quand l’homme a mûri et appris quelque chose de la vie, l’arbre n’est plus un arbre, la montagne n’est plus une montagne et l’eau n’est plus de l’eau. Mais quand, à la fin, on a compris quelque chose, l’arbre est à nouveau un arbre, la montagne, à nouveau une montagne et l’eau, à nouveau de l’eau. » De toutes les saisons, c’est l’automne que Carpelan préfère sans conteste : « On peut compter sur ses couleurs et sa lumière. Contrairement à l’été qui risque de décevoir, au printemps bien trop court, à l’hiver bien trop long, l’automne ne promet rien de trop... »

Le poète a écrit un Credo de novembre et chanté la douce saison de la mélancolie qui imprègne aussi ses romans, le Vent des origines (1993) mais surtout Axel (1987). Dans cette œuvre maîtresse, il évoque l’amitié qui lia son grand-oncle Axel Carpelan, solitaire et marginal, au compositeur et héros national finlandais Jean Sibelius. Même dans ses écrits en prose, la langue demeure très lyrique : « la poésie reste la source », répète l’écrivain, tout comme la mémoire de l’en¬fance, territoire qu’il retourne perpétuellement visiter. Ainsi dans son prochain roman et son recueil à venir. Bo Carpelan aime comparer ses poèmes à des arbres, enracinés dans l’obscurité, les frondaisons tournées vers la lumière. Il demeure hanté par le journal de Cézanne.

Par cet acharnement de l’artiste, jusqu’à la fin, à s’approcher de sa vérité en peignant à l’infini la montagne Sainte-Victoire. « Nous vivons du contraste entre l’ombre et la lumière, même si, parfois, la ligne entre les deux paraît bien confuse », murmure le poète en regardant le jour s’éteindre sur la pâleur de la neige. Saviez-vous qu’en finnois il existe une infinité de nuances pour dire la lumière, entre l’aube et la nuit ?



Bo Carpelan, Prix Européen de Littérature 2007
Dernières Nouvelles d’Alsace par Antoine Wicker

C’est le Finlandais Bo Carpelan (Reflets/DNA du 11 mars 2006) qui se verra remettre, avec son traducteur français et nancéien Pierre Grouix (Arfuyen publie en édition bilingue Dehors, dernier recueil poétique de l’écrivain), le Prix européen de littérature.

La voix la plus remarquable de la littérature suédophone de Finlande, et l’oeuvre déjà d’une vie, qui s’épanouit en poésie avant de céder aussi à la forme romanesque : Axel, où Carpelan dit son amour éperdu de la musique à travers le récit de l’amitié qui avait uni son grand-oncle Axel, violoniste et musicologue mais compositeur raté, et le lumineux et triomphant musicien Jean Sibelius. Ou Berg, qui évoque le retour, 55 ans plus tard, d’un enfant réfugié de guerre dans la maison où il avait été recueilli pendant que les bombes pleuvaient sur Helsinki.

La maison poétique de Carpelan est ouverte aussi à l’art de la traduction, des classiques grecs, des russes Ossip Mandelstam et Marina Tsvetaïeva, comme d’écrivains suédophones et finnois - Le livre de Benjamin, qu’il publie en 1997, est le journal fictif d’un traducteur qui au terme d’une vie consacrée à la langue et à la pensée des autres est rattrapé soudain par sa propre existence. Oeuvre donc et vie, bel et bien, où affleurent la mémoire d’une enfance pauvre et difficile, une vive conscience du malheur intime et de l’injustice sociale.



Faire comprendre
Matricule des Anges par Marta Krol

« Le vieil espoir est coriace, et il fait l’affaire. » Si cette phrase est loin de résumer le propre de l’écriture d’un homme de plus de 80 ans, elle la représente fidèlement, en sa compacité, sa clarté et son exacte sincérité. (...)

En apparence, tout se joue dans les intérieurs familiers d’une cuisine ou d’une chambre, parmi meubles, objets et actions de tous les jours : vaisselle, faire son lit, attendre. Bref, « Rien dont faire grand cas ». Énième éloge du retrait dans une « vie intestinale » ? Eh non, car toujours y advient et bourgeonne un événement – ou son illusion ? – insolite et voulu.

Curieuses assemblées autour de la lampe d’un insomniaque, « banlieues » intimes des êtres solitaires, arrivée d’une « puissance qu’(on) sentait toute proche », échappée nocturne parmi les ombres, vastitude d’un silence à vous « rendre fou, égaré ». Territoires de vies intérieures, ou de la vie tout court, où « quelque chose frotte pour percer ensuite ».

Et on est touché autant que friand de ces énoncés de sagesse de fin de vie, dont la modestie épouse au plus près leur vérité. Non, il n’y aura point de grande « clôture de comptes ». Tout était déjà contenu, dans le « rêve éveillé », dans le « repos attentif », et dans le tourment mesuré à la capacité de nos jours.



Instantanés de vie
Magazine Littéraire par Jean-Yves MASSON

C’est à Carl-Gustav Bjurström et Lucie Albertini qu’on doit la découverte en France, dans les années 1970 et 1980, de Bo Carpelan. Né à Helsinki en 1926, il appartient à la minorité suédoise de Finlande ; cette situation n’ôte rien à son attachement à son pays, comme le prouve Axel, roman paru en 1986 (traduit chez Gallimard en 1990), qui est une « histoire intime » de la Finlande autant qu’un hommage au génie musical finlandais incarné par Sibelius.

Fruit de seize ans d’écriture, Axel a rendu Carpelan (auteur de huit autres romans, dont Le Vent des origines) célèbre dans le monde entier ; mais avant de devenir romancier (à partir de 1971), Carpelan a été et reste un poète dont l’oeuvre, aujourd’hui en cours de traduction dans son intégralité par Pierre Grouix, a connu une notable évolution, du resserrement extrême des débuts (1949) à l’expansion lyrique très maîtrisée de la maturité.

C’est pour un recueil de poèmes, Dehors, écrit en 2003, qu’il vient de se voir décerner en mars dernier, à Strasbourg, le Prix Européen de Littérature. Dans le message de remerciement envoyé pour la remise du prix, il a notamment évoqué la parenté de son art avec la photographie ; et les poèmes de ce livre font penser, en effet, à des instantanés.

Si Carpelan est profondément poète dans ses romans, il se fait aussi volontiers narrateur dans sa poésie : la plupart des poèmes de Dehors mettent en scène un personnage, surpris à un moment crucial de sa vie, mais au sein de la réalité la plus banale ; on pense à un condensé de nouvelle, à un chapitre de roman en raccourci.

Le regard de Carpelan sur les êtres est un regard d’amour. La beauté tout intérieure de sa poésie est profondément liée à son humilité spirituelle, à son sens aigu du mystère d’autrui. Plus d’une fois, en écoutant « chanter » ces vers dans les superbes traductions de Pierre Grouix, on se surprend à songer au grand compositeur estonien Arvo Pärt, à son austérité sans sécheresse, à son extrême économie de moyens.

Poète de « l’incantation quotidienne » (pour citer le Credo de novembre traduit à la fin du présent ouvrage), Bo Carpelan est assurément l’une des grandes voix européennes d’aujourd’hui.