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LE PRIX JEAN ARP DE LITTÉRATURE FRANCOPHONE

2013

Marcel COHEN

FRANCE

Marcel Cohen est né en 1937 à Asnières dans une famille originaire de Turquie et qui, à la maison, parlait encore le judéo-espagnol de ses ancêtres chassés d’Espagne au XVe siècle.

« Enfant caché » pendant la guerre, selon l’expression consacrée, il est au nombre des Juifs qui ont vu toute leur famille proche disparaître dans les camps. Dès le lycée, il parcourt l’Europe en auto-stop, notamment grâce à une bourse de la Fondation Zellidja. Après des études d’art et de journalisme, il part seul et presque sans argent vers l’Inde, toujours en auto-stop, attiré par ses confins himalayens et assamais. Journaliste, il est envoyé spécial en Afrique du Nord, en Amérique Latine, au Moyen-Orient et aux USA, où il séjourne comme boursier d’une université du Middle West et correspondant d’un quotidien parisien.

Depuis une vingtaine d’années, il voyage avec sa femme, pendant les vacances, sur les porte-conteneurs qui sillonnent les océans, transportant à peu près tout ce que nous consommons, des ordinateurs aux régimes de bananes. Parce que les grands ports, les navires qui y relâchent et les immenses zones de non-droit que constituent les océans sont le théâtre d’une guerre économique à outrance, il a l’impression de voir se lever là un ultime voile.

Il a consigné ces expériences de la mer dans plusieurs textes de sa trilogie Faits, publiée entre 2002 et 2010 chez Gallimard ainsi que dans un petit livre très documenté intitulé À des années-lumière (Fario).

 Dans Sur la scène intérieure (Gallimard), il a consigné par ailleurs tout ce dont il se souvient et tout ce qu’il a pu apprendre sur sa famille, disparue dans les camps en 1943 et 1944. Marcel Cohen a beaucoup écrit sur l’art contemporain pour des revues, des galeries, des musées, des centres d’art. Ses textes sur Antonio Saura ont été réunis sous le titre Quelques faces visibles du silence par les éditions L’Échoppe (2000).

BIBLIOGRAPHIE

Marcel Cohen a publié depuis 1981 huit livres aux Éditions Gallimard : Miroirs, 1981 ; Je ne sais pas le nom, 1986 ; Le grand paon-de-nuit, 1990 ; Assassinat d’un garde, 1998 ; Faits, Lecture courante à l’usage des grands débutants, 2002 ; Faits II, 2007 ; Faits III, Suite et fin, 2010 ; Sur la scène intérieure, Faits, 2013.

Chez d’autres éditeurs ont paru de nombreux autres ouvrages : Galpa, 1969 ; Malestroit, Chroniques du silence, 1973 ; Voyage à Waïzata, 1976 ; Murs, 1979 ; Hostinato Rigore, 1986 ; Ultima Thule, 1996 ; Quelques faces visibles du silence, 2000 ; Du désert au livre. Entretiens avec Edmond Jabès, 1981 ; Tombeau de l’éléphant d’Asie, 2002 ; Métro, 2004 ; Être là, avec Didier Demozay, 2007 ; L’Ombre nue, photographies d’A. de Sousa, 2008 ; Tauromachie, 2008. ; Trente-cinq minutes, 2008 ; Doxa, 2008 ; À des années-lumière, 2013.

 Marcel Cohen a publié en 1985, à Madrid, un ouvrage écrit en judéo-espagnol : Letras a un pintor, avec des illustrations d’Antonio Saura (éditions Almarabu). Ce livre a paru quelques années plus tard en version bilingue judéo-espagnol et français sous le titre : Lettre à Antonio Saura (L’Échoppe, 1997).

 À l’occasion de la remise du Prix Jean Arp de Littérature Francophone le 22 mars 2014, un ensemble de textes en prose (récits, réflexions et entretien) a été publié aux Éditions Arfuyen, partenaires des Grands Prix Littéraires de Strasbourg, sous le titre L’Homme qui n’aimait pas les livres. 

DISCOURS

DISCOURS DE RÉCEPTION DU PRIX JEAN ARP DE LITTÉRATURE FRANCOPHONE PRONONCÉ LE 20 MARS 2014 AU COLLÈGE DOCTORAL DE L'UNIVERSITÉ DE STRASBOURG

En rédigeant le texte que je m’apprête à vous lire, comme il est d’usage, j’avoue avoir eu l’impression qu’il s’agissait de ma participation à une manifestation dadaïste.

Permettez-moi de m’expliquer : vous venez de décerner le Prix Jean Arp de Littérature Francophone à un homme né à Asnières, aux portes de Paris, dans une famille séfarade originaire de Turquie et qui, à la maison, parle encore l’espagnol du XVe siècle, celui de ses ancêtres chassés d’Espagne en 1492. Or nous sommes à Strasbourg, siège du Parlement européen et ma famille s’est toujours considérée comme profondément européenne, bien avant que l’on songe à une Europe politique. Et elle était francophone bien avant que le mot « Francophonie » ait le sens que nous lui connaissons aujourd’hui.

Né à Istanbul, mon père était turc sans avoir une goutte de sang turc dans les veines et ma mère italienne sans parler un mot d’italien. Ma grand-mère maternelle, pour sa part, était originaire de Salonique et avait quitté la Grèce encore enfant. Elle ne parlait donc pas plus grec que son mari ne parlait italien. La nationalité, aux yeux de ma famille, était une question purement administrative. La seule réalité, c’était la vaste Europe et ce que chaque pays avait d’unique et d’irremplaçable.

Par ailleurs, on aurait beaucoup fait rire mes grands parents en leur expliquant que la Turquie ne faisait pas, depuis toujours, partie de l’Europe. Ils auraient fait remarquer qu’Ephèse se trouve en Turquie et qu’à force d’unions avec de belles Géorgiennes, les derniers sultans avaient la peau plus blanche et les cheveux plus blonds que la plupart des Grecs et des Italiens. D’autre part, rentrer chez soi le soir, en prenant le bateau pour traverser le Bosphore, ne suffisait pas, aux yeux de ma famille, à faire de vous un asiatique.

Si mes parents parlaient turc et espagnol, ils passaient au français dès que la conversation prenait un tour intellectuel. Quoi de plus normal puisque tout le monde, dans ma famille, avait été scolarisé dans des écoles primaires catholiques françaises. À cette époque c’était, à Istanbul, les meilleures écoles de la ville. Avant-guerre, les sœurs de Notre-Dame de Sion pour les filles, les frères de Saint Benoît, et les frères maristes de l’Immaculée Conception pour les garçons, avaient jusqu’à 70 à 80% d’enfants juifs dans leurs classes. Lorsque je suis entré en sixième à Paris, ma grand-mère maternelle tenait à me prouver qu’elle connaissait les fables de La Fontaine bien mieux que moi. J’étais très vexé, mais je devais reconnaître qu’elle avait raison.

Après les écoles primaires catholiques françaises, ma famille avait le choix, à Istanbul, entre le Lycée français de Galatasarail, que fréquentèrent mon père et mes oncles, et les écoles de l’Alliance israélite universelle, juives mais non religieuses, qui dispensaient un enseignement général et professionnel de très haut niveau, et en français elles aussi. Fondée en 1860 à Paris, l’Alliance avait pour vocation de tirer les Juifs orientaux des ghettos où ils croupissaient souvent dans la plus grande misère. Ces écoles eurent un succès considérable et immédiat. En 1897, cent mille hommes et femmes, dans l’Empire ottoman, avaient appris le français grâce à elles. Aujourd’hui encore, ces écoles restent l’un des deux ou trois plus importants maillons de la Francophonie dans le monde.

Il y a un élément qui a contribué à l’extraordinaire succès des écoles de l’Alliance, et il peut paraître paradoxal aujourd’hui. C’est l’Affaire Dreyfus. Ma grand-mère me racontait que, jeune fille, elle brodait des coussins à l’effigie de Dreyfus et de Zola. Si, sur les bords de la Seine, l’Affaire paraissait si nauséabonde, sur les rives du Bosphore, c’était le contraire. Comment ? se disait-on. Un obscur capitaine est accusé d’espionnage. Personne ne peut dire s’il est, ou non, coupable, et voila la France au bord de la guerre civile ! Presque partout ailleurs dans le monde, le capitaine aurait été fusillé après un procès sommaire, ou pas de procès du tout.

Je n’imagine pas une seule seconde que mes parents et mes grands-parents lorsqu’ils apprenaient les fables de La Fontaine sur les rives du Bosphore, auraient rêvé de plus beau destin, pour leur fils et petit-fils, que celui d’être couronné en tant qu’écrivain francophone.

Je vous remercie vivement de l’honneur que vous me faites aujourd’hui.


DISCOURS PRONONCÉ PAR MARCEL COHEN LE 20 MARS 2014 LORS DE LA SÉANCE D'HOMMAGE À LA LIBRAIRIE KLÉBER

Je voudrais rappeler ce qu’écrivait en 1966 Giuseppe Ungaretti à propos d’Henri Michaux. Je le cite : « Il s’est produit dans le monde après la guerre, un changement si profond qu’il nous a coupés de ce que nous étions et de ce que nous avions fait avant, comme si étaient passé d’un coup des millions d’années. D’un coup, les choses se sont trouvées vieillies, tout juste bonnes pour le musée. Aujourd’hui, tout ce qui est enfermé dans les livres s’écoute encore comme témoignage du passé, mais ne peut plus être accepté comme moyen d’expression propre à notre temps. »

On a rarement évoqué, me semble-t-il, notre culture de manière plus pertinente et, personnellement, comment pourrais-je oublier que 1937, l’année de ma naissance, est aussi celle où les bombardiers de la Légion Condor rasaient Guernica. C’était la première fois que des militaires assassinaient délibérément des civils. Les pilotes allemands venaient d’inventer l’abattage de masse. La méthode a fait école. Aujourd’hui, presque partout dans le monde, dès que l’on a une kalachnikov, ou des explosifs, c’est sur les civils que l’on s’empresse de tirer. Pendant le siège de Sarajevo, un dessin de Plantu, à la « une » du journal « Le Monde », montrait deux snipers serbes visant une cour de récréation avec leur bazooka. Le premier disait au second : « L’ennui avec les enfants, c’est qu’ils bougent tout le temps. »

Lorsque j’ai commencé à vouloir écrire, j’avais le sentiment très vif, comme le notait Ungaretti, que la plupart des livres que j’aimais appartenaient, en effet, à un passé révolu. Cela ne m’empêchait pas d’y prendre un immense plaisir. En fait, ce que je lisais semblait avoir quelque chose en commun avec nos photos d’enfance : nous nous reconnaissons, mais sans retour en arrière possible.

Pire : je découvrais, à travers les livres, que la Shoah qui avait vu disparaître une bonne partie de ma famille dans les chambres à gaz, n’était pas un pur accident de l’histoire. « Le nazisme ne résume pas l’Occident, écrivaient Jean-Luc Nancy et Philippe Lacoue-Labarthe, et il n’en est pas non plus l’aboutissement nécessaire. Mais il n’est pas non plus possible de simplement l’écarter comme une aberration ni comme une aberration simplement passée ». En d’autres termes : notre culture, et pas seulement la culture allemande, ne pouvait pas être déclarée totalement innocente de ce qui s’était passé. Et je n’oubliais pas non plus que la passivité des autorités avait été totale dans l’Europe entière au moment des crimes, à de très rares exceptions près. Les seuls actes de courage, avaient été des actes individuels.

Un homme de ma génération avait donc bien des raisons de se méfier aussi de la littérature. Je ne pouvais pas oublier qu’encore au lycée, j’avais été transporté d’enthousiasme à la lecture d’un auteur qui semblait résumer toute ma révolte quand, en réalité, et comme je devais le découvrir plus tard, il n’avait de cesse de m’envoyer à la chambre à gaz. La littérature, qui était censée donner une image aussi véridique que possible du monde, parce qu’on prenait le temps de peser chaque mot, chaque virgule, pouvait donc être à la fois séduisante, haineuse et délétère. Elle pouvait n’être qu’une forme raffinée de la perversité, de la dissimulation et du mal. Et l’on pouvait très bien passer des journées, des semaines, des mois entiers, à ressasser sa haine, phrase après phrase, en choisissant soigneusement ses mots pour qu’ils sonnent bien. Du coup, bien des qualités humaines élémentaires me semblaient plus respectables que le talent de l’écrivain. Et je ne voyais pas pourquoi tant de gens s’extasiaient à ce point devant le talent de quelqu’un qui voulait obstinément ma mort.

Je me demandais, du même coup, s’il fallait dissocier qualités humaines et qualités artistiques, et si même ces qualités sont séparables. Après tout, Kafka affirmait que toute démarche artistique ne se justifiait qu’en fonction de la stratégie suivante. Je le cite : pour parvenir à « une parole enfin vraie d’homme à homme. » Il me semblait que bien des livres n’allaient pas du tout dans le sens de cette exigence. Et le grand poète américain Louis Zukofsky rappelle cette évidence : la littérature est un art basé sur, je cite, le « langage en tant que créateur d’illusions. » Or le mot « illusion » est presque synonyme de mensonge.

Par ailleurs, vouloir séparer éthique et esthétique, me semblait être une idée relativement récente. Dans l’un des très rares passages où il parle de littérature dans ses Carnets Leonard de Vinci déclare que la bonne littérature est le fait d’hommes doués, je le cite, de « probité naturelle ». Et il ajoute qu’il convient, en littérature, de louer l’honnêteté intellectuelle beaucoup plus que l’habileté.

Plus près de nous, Stendhal fait, lui aussi, un lien très net entre le style et les valeurs morales. Pour Stendhal, note Claude Roy, « les phrases boursouflées, la syntaxe à bourrelets (...) sont toujours le signe d’une faiblesse d’âme. » Stendhal lui-même déclare hésiter parfois un quart d’heure pour savoir s’il placera l’adjectif avant, ou après son substantif, car il cherche, je le cite « I° la vérité. 2° la clarté. » Plus près de nous encore, c’est Paul Celan qui écrit : « Seules des mains vraies écrivent de vrais poèmes. Je ne vois pas de différence de principe entre une poignée de main et un poème.»

Après deux guerres mondiales, qui ont fait soixante-dix millions de morts, est-ce qu’on ne pouvait pas envisager une littérature qui bannirait les effets trop gros, qui serait un peu moins tape-à-l’œil, et chercherait à informer beaucoup plus qu’à impressionner le lecteur ? Après tout, comme l’affirme Sartre dans Qu’est-ce que la littérature ?, la littérature est censée être le lieu de la conscience. Et je rappelle qu’en latin informare signifie tout à la fois donner une forme et instruire.

Trouver d’autres formes, explorer d’autres couches de notre sensibilité, c’est le grand espoir que l’on pouvait nourrir à l’époque de ce que l’on a appelé « le Nouveau Roman ». C’est tout aussi vrai des « Avant-gardes » des années 1960-70-80. On estimait que bien des choses n’étaient plus possibles, qu’il fallait trouver d’autres logiques au récit, quitte à décontenancer un peu les lecteurs. Tout cela se faisait au nom d’une éthique, puisqu’il s’agissait d’évacuer tout ce qui paraissait suranné et empêchait désormais les réalités d’apparaître. Il s’agissait en somme de rendre à la littérature un peu de sa crédibilité passée.

On semble, le plus souvent, bien loin de ces ambitions aujourd’hui, sauf en poésie, et c’est la grandeur de celle-ci que d’honorer le lecteur « en ne lui concédant rien », pour paraphraser l’expression qu’Adorno emploie à propos de la musique de Schoenberg. Ce renoncement à toute ambition littéraire, au sens noble de ce terme, semble si bien consommé qu’en janvier dernier, le journal « Le Monde » publiait, sur une page entière, un violent pamphlet de l’essayiste Marie Gil dénonçant ceux qui, je la cite, « pensent que la littérature pense trop ».

« Nous avons forcé les écrivains à avoir honte de penser, écrivait-elle. Nous avons stigmatisé les poètes expérimentaux, les accusant d’éloigner l’homme commun de la lecture. La littérature n’est plus aujourd’hui qu’une chose vague, qui évoque le moi, les brumes et le sexe. »

Si je tente de recenser les impossibilités qui m’apparaissaient, lorsque j’ai commencé à vouloir écrire, je trouve autre chose encore : je ne voyais pas sur quoi j’aurais pu écrire. Que nous soyons nés avant la guerre, pendant la guerre ou après celle-ci, ne change rien au fait suivant : nous sommes tous des « contemporains par ouï-dire », selon l’expression d’Alain Finkielkraut. Ce que nos avons appris de la Seconde Guerre mondiale, de la Shoah, du Goulag, nous l’avons appris dans les livres. À moins d’être historien, ou philosophe, nous n’avons aucune autorité pour parler de ce qui se passait lorsque nous étions encore enfants, et à plus forte raison lorsque nous n’étions pas nés.

C’est une différence considérable avec les écrivains du XIXe siècle. Pour leur part, ils étaient tout à fait fondés à utiliser toutes les formes de connaissance pour écrire des romans. Lorsque Flaubert écrit Madame Bovary, personne, sans doute, n’en sait plus que lui sur le pied bot. Et lorsqu’il dénonce les mœurs de province et explore les mécanismes psychologiques d’Emma Bovary, il est tout à fait fondé à le faire parce que n’existent à l’époque ni la psychanalyse ni les sciences humaines, et que seule la littérature à ce violent désir de dévoiler ce qui est caché.

Exactement à l’opposé, lorsque j’ai commencé à vouloir écrire, j’ai compris, et comme beaucoup d’écrivains de ma génération, que je ne pouvais ni parler de la Shoah ni ne pas en parler. Parlant de la Shoah, je me serais fait l’effet d’un imposteur n’ayant strictement rien à ajouter aux travaux des historiens et des philosophes. Et en n’en parlant pas, j’aurais eu l’impression de tomber dans la futilité. Quel que soit le sujet que j’envisageais de traiter, je me voyais condamné à une sorte de demi-mensonge, ou de demi-vérité, puisque ce n’était jamais l’essentiel à mes yeux.

En d’autres termes encore : je me sentais condamné à ne pouvoir ni parler ni me taire, tout en ayant conscience de la gravité de la chose écrite. Et, de même, j’avais bien conscience que ma biographie ne me représentait en rien. Elle paraissait écrasée par les évènements. Après la Catastrophe, que je sois devenu écrivain, plombier ou délinquant n’avait aucune importance au regard de la réalité profonde de ma vie. Il ne me serait donc pas venu à l’idée de parler de moi pour raconter, par exemple, mes premières aventures amoureuses. Cela aurait signifié que la Catastrophe n’avait été qu’une parenthèse, et que je pouvais très bien la refermer pour parler d’autre chose.

Il y avait d’autres raisons encore à mon impuissance face à l’écriture : le roman ne me convenait pas. Le héros de roman agit en fonction de sa personnalité, de son caractère. Le roman laisse donc entendre que les déterminations intérieures d’un homme décident de son destin. Or le XXe siècle nous a convaincus du contraire. Pour les sept cent mille morts de Verdun, les trois cent mille morts du Chemin des Dames, les six millions de morts de la Shoah, l’idée d’un destin individuel n’avait plus le moindre sens. Tout ce qui fait qu’une homme est différent d’un autre homme s’était volatilisé. Or le roman, par sa forme même, son enchaînement de faits, la psychologie des personnages, etc, tente de nous prouver le contraire.

C’est sans doute pourquoi la fiction elle-même, quelle que soit sa forme, me semblait hautement suspecte. Après Freud, les romanciers n’avaient plus grand chose à nous apprendre sur nous-mêmes. Et les déterminations extérieures étaient devenues si prégnantes que notre destin ne dépendait plus de nous. Si, aujourd’hui encore, nous pouvons avoir l’illusion du contraire, c’est parce que nos avons la chance de vivre dans une vieille démocratie et que nous n’appartenons pas aux milieux les plus défavorisés.

En d’autres termes, le roman qui, au XIXe siècle avait eu pour fonction de dévoiler les réalités, et avec souvent une détermination farouche, semblait avoir pour fonction inconsciente, un siècle plus tard, de rendre les réalités plus tolérables. La mort du roman, est quelque chose que l’on annonce depuis un demi-siècle au moins. C’est une banalité que de le rappeler et il y a sur ce sujet une littérature critique très abondante.

Précisément, tout semble se passer, pour la majorité de nos contemporains, comme s’il s’agissait là d’une vérité que nous ne voulons pas entendre. Ou que nous ne pouvons pas regarder en face. En tout cas, notre besoin de fiction reste intact, comme s’il s’agissait d’un refuge, ou d’une drogue. Il serait très intéressant d’étudier le roman, non plus comme un mode de représentation sur lequel nous savons à peu près tout, mais comme un masque auquel nous serions incapables de renoncer.

Louis-René des Forêts est, à cet égard, d’une lucidité parfaite. Je le cite : « Il arrive qu’une forme, tenue longtemps pour efficace, ne réponde plus aux aspirations de l’esprit, le pire étant qu’on y persiste néanmoins faute d’en trouver une autre à lui substituer ».

Quant à Chalamov, lorsqu’il rend compte de son expérience du Goulag dans Les Récits de la Kolyma, c’est au nom de la vérité qu’il exige, je le cite, « l’authenticité d’un procès-verbal ou d’un récit scientifique pour fixer une réalité et une situation exceptionnelle 11. » Chalamov ajoute, lui aussi, comme Jean-Luc Nancy et Philippe Lacoue-Labarthe, que ces « réalités » ne sont étrangères ni à l’âme humaine ni à l’histoire et il conclut, je le cite : « Seul celui qui a connu cette expérience hors du commun, cette situation morale exceptionnelle, est en droit de la formuler ». Pour Chalamov, toute fiction est donc bannie au nom d’un interdit moral.

C’est aussi ce que dit Georges Perec lorsqu’il parle de Robert Antelme et de son livre L’espèce humaine dans lequel ce dernier rend compte de son expérience de déporté dans les camps de travail nazis. À propos d’Antelme, Perec ne parle pas du tout d’un témoin. Il parle bien d’un « écrivain » et affirme que cet unique livre fait partie de ce que la littérature a donné de mieux dans la seconde moitié du siècle. Aux yeux de Perec l’écrivain, en effet, est celui qui sait trouver une forme, et les mots, pour nous faire saisir ce que nous n’aurions pas su voir sans lui. Ce n’est pas du tout quelqu’un qui sait écrire. C’est quelqu’un qui veut désespérément écrire, parce que c’est le seul moyen d’informer.

Je voudrais citer, et pour terminer, trois faits utilisés dans deux de mes textes et qui font un peu figure de ce qu’un écrivain n’oserait certainement pas inventer s’il écrivait une fiction. Et pour deux raisons, au moins : il trouverait, et à juste titre, ces faits beaucoup trop énormes pour être crédibles. Et, ils lui paraîtraient aussi terriblement kitsch. En inventant de tels détails, l’auteur, en fait, aurait peur de passer pour un très mauvais écrivain. Voici ces faits :

En 1942, dans le Ghetto de Varsovie, un prestidigitateur professionnel se produisait dans les rues surpeuplées. Sans doute avait-il eu du succès avant-guerre dans les cabarets de la ville. Un jour, la colombe apprivoisée, qui sortait de son chapeau avant de revenir se poser sur son bras, s’envola pour de bon. Les larmes aux yeux, l’assistance la regarda longtemps qui s’élevait de plus en plus haut dans le ciel avant de franchir définitivement le mur du ghetto et de disparaître dans les nuages. Quant au prestidigitateur, qui s’était courbé en attendant les applaudissements, et le retour de la colombe, il pleurait lui aussi.

Qui oserait utiliser une colombe, symbole de paix, qui choisit la liberté pour évoquer une situation où il n’y a plus ni liberté ni espoir ? J’ai trouvé ce fait dans la revue « Les Temps Modernes » et, bien entendu, la revue avait rédigé une note en bas de page pour prévenir qu’il ne s’agissait en aucun cas d’une fiction.

Sensiblement à la même époque, la Kommandantur de Calais placardait un arrêté sur les murs de la mairie interdisant, les jours de marché, et par respect élémentaire pour les animaux, de transporter les poulets tête en bas et pattes liées, comme c’est l’usage à la campagne. Ce mode de transport était jugé beaucoup trop cruel par la Kommandantur. Juste à côté, un second avis était affiché mentionnant l’exécution de huit hommes à titre de représailles. À la même date encore, en Pologne, un général SS, responsable de l’acheminement vers l’Allemagne des biens saisis, s’insurgeait contre la façon dont les vaches réquisitionnées étaient entassées dans les wagons à bestiaux. Dorénavant, si on ne traitait pas les bovins avec plus d’humanité, prévenait le général SS, ses subordonnés seraient passibles de sanctions disciplinaires.

En fin de compte, peut-on dire que la littérature, pour rester fidèle à elle-même, doit se méfier de la littérature, et au point de s’en détourner, s’il le faut ? Maurice Blanchot estimait que la littérature commençait avec la question «Qu’est-ce que la littérature ? ». Quant à l’écrivain, s’il a l’ambition d’écrire, il doit renoncer au «don d’écrire», faute de quoi, ajoute Blanchot avec une ironie cinglante, il ne réussit qu’à devenir « notable ».

Je m’empresse d’ajouter que j’aurais préféré, et de beaucoup, écrire des livres très différents, et à une autre époque. De beaux et gros romans, par exemple.

DOCUMENTS

EXPOSÉ PAR PASCAL MAILLARD DES MOTIVATIONS DU JURY DU PRIX JEAN ARP DE LITTÉRATURE FRANCOPHONE

Comment dire en quelques mots les motivations qui ont conduit le Jury à distinguer l’œuvre de Marcel Cohen ? Il me semble tout d’abord que le Jury du Prix Jean Arp de littérature francophone a voulu distinguer, selon une orientation qui lui est chère, une œuvre probablement trop discrète, qui ne brille pas sous les feux de la rampe, mais dont la qualité exceptionnelle exige certainement qu’elle attire l’attention d’un plus large lectorat. C’est ensuite une œuvre riche, lentement et méticuleusement élaborée depuis maintenant plus de 40 ans. C’est enfin et surtout une œuvre qui a élevé l’art de la prose à un degré de simplicité nue, de justesse et de précision telles que chacun des ses fragments frappe le lecteur au coin d’une terrible ou d’une énigmatique vérité, et le laisse à son tour nu devant le réel.

Ce dénuement devant l’épreuve du réel, cette épreuve même du vide et de l’absence trouvent leur origine dans cet innommable au cœur du 20e siècle que nous appelons la Shoah. Cette origine est pour Marcel Cohen un ici et un maintenant. Il y a probablement beaucoup de sens à ce que l’écrivain des « faits » ait mis plus de 40 ans avant de consigner en 2013, dans un livre intitulé Sur la scène intérieure, les portraits lacunaires des membres de sa famille disparus à Auschwitz en 1943 et 1944. Les « faits » seraient alors à l’image de ces êtres chers disparus : rien d’exemplaire et pourtant ce qui résume l’obsession et le travail de toute une vie.

L’œuvre de Marcel Cohen débute à la fin des année 60 et dans les années 70 par trois livres qui forment après coup un triptyque, peut-être non prémédité : Galpa, Malestroit et Waïzata sont trois villes. Malestroit, nom d’une petite ville de Bretagne, choisie au hasard, est un livre nourri par des matériaux issus d’entretiens avec les habitants. Cette écoute de la vie des hommes est aussi celle du journaliste que fut Marcel Cohen. Mais ce serait une erreur d’imaginer que son écriture emprunte aux techniques journalistiques. Elle en devient même tout le contraire. En effet, à partir de Murs et de Miroirs, deux livres publié à l’entour des années 80, Marcel Cohen semble expliciter davantage une allégorie fondamentale qui régit secrètement son œuvre : l’écrivain est, par sa vie et son histoire, mis face à un mur, qui est celui du réel qu’on peine à comprendre, qui est bien là et qui contient pourtant en lui une absence. Il renvoie certainement au Mur des lamentations qui figure à la fois une absence et une présence. « Ce mur, dira Marcel Cohen, est un obstacle contre lequel on ne fait que rebondir ». D’une certaine façon chacun des fragments de l’œuvre de Marcel Cohen, qu’il soit anecdote, récit bref, événement de la vie ordinaire, nous renvoie à la réalité double de ce mur. Il est la répétition de faits que nous devons inlassablement interroger. Dès lors, Marcel Cohen dans les livres de ces dernières années, en particulier la série des trois volumes de Faits, a inventé une forme littéraire unique qui donne prise sur l’impensable. Il nous réapprend à penser, dans le doute et l’incertitude.

Marcel Cohen a parcouru le monde en tous sens, pour ramener de ses nombreux voyages les précieux fragments qui forment une œuvre en éclat, mais profondément unie par le souci de l’humain, qu’il se manifeste dans une histoire, les petits riens de l’homme ordinaire ou dans des allégories plus littéraires, entre Kafka et Walter Benjamin. Il a aussi ouvert notre regard sur la peinture, en particulier à travers ses écrits sur le peintre et écrivain espagnol Antonio Saura. En définitive, il nous parle de l’homme, et cet homme est chacun de nous. Merci Marcel Cohen, de faire du singulier un universel.

C’est là la condition d’une œuvre infiniment réappropriable, infiniment partageable.


DISCOURS DE REMISE DU PRIX JEAN ARP DE LITTÉRATURE FRANCOPHONE PRONONCÉ LE 20 MARS 2014 AU COLLÈGE DOCTORAL PAR ALAIN BERTTZ, PRÉSIDENT DE L'UNIVERSITÉ DE STRASBOURG

C’est pour moi un grand honneur, au nom de l’Université de Strasbourg, et en association avec la DRAC Alsace, de pouvoir distinguer une grande voix de la littérature francophone, une voix peut-être trop discrète, une voix qui mérite le respect, la reconnaissance et aujourd’hui une diffusion encore plus large. C’est ce à quoi entend contribuer le Prix Jean Arp de littérature décerné par le Jury d’EUROBABEL, doté et soutenu par l’Université de Strasbourg. Je voudrais d’ailleurs en féliciter à nouveau les principaux animateurs Gérard Pfister, Jacques Goorma et Pascal Maillard.

C’est aussi avec une émotion particulière, cher Marcel Cohen, que notre université vous accueille et vous honore. L’université de Strasbourg a incarné dans son histoire des valeurs de résistance, et cette histoire universitaire rencontre aujourd’hui dans votre œuvre la mémoire à vif de ce qui continue de défier la pensée, à savoir le plus grand génocide du siècle passé. Cette époque douloureuse de notre université, vous en pouvez en avoir témoignage en entrant dans le palais universitaire et en passant devant la plaque qui commémore le martyre de plus de 150 des nôtres, déportés à la fois, pour beaucoup d’entre eux parce que juifs, mais aussi, surtout, pour chacune et chacun d’entre eux, pour leur attachement aux valeurs fondamentales de l’université, la liberté, la recherche de la vérité, ces valeurs qui agressaient l’occupant et contre lesquelles ils voulaient se défendre. Oui les allemands n’acceptaient pas que l’université soit l’école de la différence, ils ont voulu faire le vide, effacer, éradiquer.

Toute une part de votre œuvre, cher Marcel Cohen, s’est aussi construite sur ce vide et cet impensable auquel vous avez donné une forme vivante, en particulier dans les bouleversants portraits de votre livre Sur la scène intérieure. Les membres de votre famille disparus à Auschwitz en 1943 et 1944 revivent dans votre souvenir, à la fois précis et partiel. On est ainsi profondément ému par la force du vide et du silence que votre écriture sait imprimer à la vérité des faits.

Dans les quelques textes de vous que j’ai eu l’occasion de découvrir à l’occasion de ce prix, je ne peux m’empêcher de retrouver des correspondances, des résonances. Ainsi la force symbolique ou évocatrice des chiffres. Dans « Made à China », ce compteur de voiture qui, quand il marque le chiffre de 77777,77, je cite, « déclenche une conscience si vive des minutes qui s’écoulent », conscience que vous reliez à une forme de détresse congénitale. Et justement d’autres chiffres cette fois-ci dans «Sur la scène intérieure», cette fois-ci chiffres de détresse et chiffres de l’horreur, les numéros des convois. Votre famille a fait son dernier voyage par les convois 59, 63, et 75. Le 75, un des derniers convois de 1944, dans ce convoi était aussi mon grand-oncle, sa femme et leur fille. Dans « Made à China », vous vous demandez si cet intérêt pour de si petites choses ne masquerait pas une (ou votre, ou notre ?) capacité à aller à l’essentiel. Mais comme vous, je dis non : cet essentiel, a priori insaisissable, il n’y a justement peut être qu’à travers ces petites touches, ces détails qu’il y aura moyen de l’approcher. Le numéro du convoi, c’est la réalité même de convoi, de son horreur, de sa barbarie première.

Ainsi nous sommes saisis par ce courage et cette force vitale qui vous traverse. Le poète Didier Cahen écrivait ceci dans un numéro de la revue Europe, et que je reprendrai à mon compte : « Dans sa nudité même la prose de l’écrivain transforme en force vitale, affirmative, l’incertitude de la recherche ; ce n’est plus l’homme qui donne son sens à l’œuvre, mais l’œuvre qui donne sa vie à l’homme. » Par votre œuvre, cette vie vous la donnez à tous les hommes, à toutes vos lectrices et lecteurs. La poétique des faits que vous avez inventée est votre façon de voir le monde et de nous le faire voir et vivre autrement. Merci de faire aussi profiter de cette vision du monde à nos étudiantes et étudiants, elles et eux qui sont notre avenir, elles et eux à qui à l’université a justement l’ambition d’apprendre aussi à chercher dans le doute et l’incertitude.

Vous avez parcouru le monde jusqu’à ses confins et en tous sens, pour ramener de vos nombreux voyages les précieux fragments qui forment une œuvre en éclats mais profondément unie par le souci de l’humain, qu’il se manifeste dans une histoire, les petits riens de l’homme ordinaire ou dans des allégories plus littéraires. Vous avez aussi ouvert notre regard sur la peinture, en particulier à travers vos écrits sur le peintre et écrivain espagnol Antonio Saura. Que le Prix Jean Arp vous soit décerné n’en a alors que plus de sens. Comme vous il pensa et vécut l’art avec les plus hautes exigences. Comme lui, qui fut aussi poète, vous croyez passionnément aux pouvoirs de l’écrit. Et vous savez nous transmettre cette passion de la plus forte manière, en remettant en cause de l’acte littéraire pour en réinventer la nature.

Merci, cher Marcel Cohen, de nous avoir invité dans votre bibliothèque idéale, celle que vous décrivez dans « L’homme qui avait peur des livres », cette bibliothèque idéale qui n’est rien d’autre que « le lieu où les auteurs trouvent enfin leurs interlocuteurs » Merci pour ces livres qui « tissent des liens invisibles ».

Vous distinguer aujourd’hui par ce Prix Jean Arp de littérature francophone est d’abord un honneur. C’est aussi une fierté et une joie. C’est donc avec beaucoup de respect, et avec aussi beaucoup d’émotion que je vous remets le Prix Jean Arp de littérature francophone , ce prix qui vous rend l’hommage qui vous est dû.