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LE PRIX JEAN ARP DE LITTÉRATURE FRANCOPHONE

2010

Denise DESAUTELS

QUÉBEC

 Denise Desautels est née à Montréal en 1945. La promeneuse et l’oiseau, un récit poétique publié en 1980, est le texte libérateur qui déterminera l’ensemble de sa démarche poétique : « Il n’y a eu là, pendant des années, écrira-t-elle, que des blessures auxquelles on refusait de donner un nom. Et des pierres tombales qu’il ne fallait surtout pas déranger. Un jour ma mémoire s’est ouverte, et un cri en a jailli. »
 À partir des années 1980, elle fait paraître de nombreux textes dans des revues littéraires et des recueils de poésie, qui ont partie liée avec les œuvres d’artistes visuels, ce qui l’amène à participer à des événements d’envergure où littérature et arts plastiques se rencontrent.
 En 1998 paraît un récit « errant entre autobiographie et fiction », Ce fauve, le Bonheur, et en 2005 un abécédaire, Ce désir toujours. Pour la lettre E, le mot « Écrire » : « Signe noir après signe noir, mes inquiétudes ancrées, une à une, sur une portée où la gravité des vertiges humains se redessine. Sans faux délestement. Rien d’onctueux ni d’absolu au creux de ma paume. Rien de transparent dans cette matière mortelle qui a l’habitude de s’ouvrir un peu, puis de se refermer. Rien de définitivement acquis. »
 Parallèlement à sa poésie, elle écrit des dramatiques radiophoniques. La première, Le cri, est diffusée en 1982 à Radio-Canada. Suivront Les gitanes (1985), Voix (1987), Venise – variations sur l’utopie (1989), La violoncelliste (1990) et La répétition (1993), reprises sur les radios francophones.
 Un numéro de la revue Voix et Images, préparé par Louise Dupré, a été consacré à l’ensemble de son travail en 2001. Deux anthologies ont paru en 2004 et en 2007 : Mémoires parallèles, à Montréal, aux Éditions du Noroît, puis The Night Will Be Insistent, à Toronto, chez Guernica Éditions. 
 Son œuvre a été distinguée par une dizaine de prix littéraires, parmi lesquels le prix du Gouverneur général du Canada en 1992 et le prix de la Société des écrivains canadiens en 2000. Le gouvernement du Québec lui a décerné en 2009 le prix Athanase-David, la plus haute distinction littéraire du Québec. Denise Desautels est membre de l’Académie des lettres du Québec.

BIBLIOGRAPHIE

 ÉDITIONS EN LANGUE ORIGINALE
 Comme miroirs en feuilles, Éditions du Noroît, 1975
 Marie, tout s’éteignait en moi, Éditions du Noroît, 1977
 La promeneuse et l’oiseau
, suivi de Journal de la promeneuse, Éditions du Noroît, 1980 
 En état d’urgence, Éditions Estérel, 1982
 L’écran précédé de Aires du temps, Éditions du Noroît, 1983
 : dimanche, La nouvelle barre du jour, 1985
 Nous en reparlerons sans doute, Éditions Trois, 1986
 La répétition, La nouvelle barre du jour, 1986
 Écritures / Ratures, Éditions du Noroît, 1986
 Un livre de Kafka à la main, suivi de La blessure, Éditions du Noroît, 1987
 Le signe discret, Éditions Pierre-Alain Pingoud, 1987
 Mais la menace est une belle extravagance, suivi du Signe discret, Éditions du Noroît, 1989
 Leçons de Venise, Éditions du Noroît, 1990
 Le saut de l’ange, Le Noroît / L’Arbre à paroles, 1992
 Lettres à Cassandre, Éditions Trois, 1994
 Cimetières : la rage muette, Éditions Dazibao, 1995
 « Ma joie », crie-t-elle, Éditions du Noroît, 1996
 Ce fauve, le Bonheur, Éditions de l’Hexagone, 1998
 Tombeau de Lou, Éditions du Noroît, 2000
 Pendant la mort, Éditions Québec Amérique, 2002
 La marathonienne, Éditions de la Courte Échelle, 2003
 Mémoires parallèles, Éditions du Noroît, 2004
 Ce désir toujours : un abécédaire, Leméac, 2005
 The Night Will Be Insistent, Guernica Editions, 2007
 L’œil au ralenti, Éditions du Noroît, 2007
 Le cœur et autres mélancolies, Éditions Apogée, 2007.

 OUVRAGES PUBLIÉS DANS LE CADRE DU PRIX
 À l’occasion de la remise du Prix de Littérature Francophone Jean Arp à Denise Desautels le 12 mars 2011, un recueil inédit, L’angle noir de la joie, a été publié conjointement aux Éditions Arfuyen, partenaires du Prix, et aux Éditions du Noroît (Québec).

DISCOURS

DISCOURS DE RÉCEPTION DU PRIX DE LITTÉRATURE FRANCOPHONE JEAN ARP
PRONONCÉ PAR DENISE DESAUTELS
LE VENDREDI 11 MARS 2011
AU PALAIS UNIVERSITAIRE DE STRASBOURG


     Par où commencer ? Le Québec m’apparaît tout à coup si loin, bien que je le porte en moi et qu’il soit indissociable de cet événement.  Et le temps si long entre septembre 1966, moment où l’étudiante en lettres que j’étais entre à l’Université de Montréal et, quarante-cinq ans plus tard, ce bel aujourd’hui où, comme poète québécoise, je me retrouve ici, à Strasbourg, à la fois honorée et émue de recevoir ce prix de littérature francophone Jean Arp.   
     Par où commencer ? D’abord par d’heureuses coïncidences liées à deux hommes.
     Le premier, Jean Arp lui-même qui, comme l’écrivait Marcel Jean dans sa préface à Jours effeuillés, en 1965,  « a le désir de la communion des artistes, […] aime participer à la création d’œuvres collectives, plastiques ou écrites » ;  un désir que je partage avec lui, sans pouvoir comme lui passer tout naturellement, avec passion, d’un art à un autre. Quand, à côté de mon travail de poète en solitaire, je sens le besoin d’être accompagnée mais aussi bousculée, ce sont le plus souvent des œuvres d’artistes visuels qui viennent à ma rescousse, m’obligent à déplacer mon regard, à questionner les liens qu’entretiennent souvent à notre insu, l’intime et le politique. C’est Games, une sculpture de l’artiste québécois Michel Goulet, formée de quatre éléments  — une petite maison en acier noir, une vrille, un fusil, un dictionnaire — qui m’a un jour amenée à préciser ma démarche, avec les nombreux va-et-vient qu’elle me permettait de faire, armée d’un dictionnaire, entre le cœur de la maison, et la crosse du fusil qui passe tout près de la toiture, qui inquiète, et la vrille qui, elle, la traverse.
     Le second homme, Albert Le Grand. Ni celui qui vécut au 13° siècle, canonisé beaucoup plus tard, par Pie XI, ni l’écrivain qui mourut à Rennes à 1641, mais un professeur né en 1916 au Canada, à la Butte du Paradis en Saskatchewan. Albert Le Grand. C’est grâce à son initiative qu’existe, au moment où j’entre à l’Université de Montréal en 1966 – et ce, depuis à peine quelques mois – un certificat de littérature canadienne-française, qui accorde enfin une place, qu’on ne peut plus contestée, aux textes québécois dans l’enseignement et la recherche. Grâce à lui aussi que ces études commenceront à exister un peu partout en France,  lui qui a participé à la création – entre autres –, en 1968, de la chaire de littérature canadienne-française – épithète bientôt remplacée par québécoise – à l’Université de Strasbourg. Enfin, grâce à son enthousiasme que l’œuvre d’Anne Hébert, qui ne m’était pourtant pas inconnue, me rejoindra avec autant de force.
     Anne Hébert. Véritable figure du destin. Très tôt, alors que je ne soupçonnais pas l’importance que son écriture aurait dans ma vie, j’ai appris par cœur plusieurs de ses vers, dont ceux-ci extraits d’un poème du Tombeau des rois, recueil publié en 1953, dans un Québec qui était encore celui de la grande noirceur : « Il y a certainement quelqu’un / Qui m’a tuée  / Puis s’en est allé  / Sur la pointe des pieds  / Sans rompre sa danse parfaite ».  Liées dans ces vers, l’écriture et la mort. Comme une prémonition de ce qui se retrouvera un jour au cœur de mon propre travail d’écrivaine. L’écriture et la mort liées ici même, il y a deux ans, dans une des questions que posait Anise Koltz lors de son discours de réception de ce prix : « Chaque page blanche n’est-elle pas souillée d’avance par l’ombre de la mort ? »
     
     À l’origine, des faits. Plutôt banals. Je suis née au milieu de l’autre siècle, à Montréal, dans la partie francophone de la ville, la partie est, pauvre, démunie, catholique, ouvrière, dans un quartier, le Plateau-Mont-Royal, rendu célèbre par le dramaturge et romancier Michel Tremblay. Je parle encore français, un certain français, à l’autre bout du monde, et c’est un miracle – ou une aberration. Près de 400 millions de personnes aujourd’hui s’expriment d’abord en anglais sur ce continent, dont quelques-unes, tout de même assez nombreuses – et de plus en plus –, massées dans ma propre ville, dans ma propre rue. Or, j’aime penser  que, suite à une certaine déviation de l’histoire, je fais partie de ces gens, dont parle Édouard Glissant, ouverts « aux imaginaires des langues » et « davantage sensibles à leur problématique ».
     Au moment où l’on me remet ce prix de littérature francophone, je ne peux m’empêcher de revenir vers Anne Hébert et d’évoquer Gaston Miron, deux poètes québécois dont les œuvres sont marquées à la fois par un ardent désir de lutter contre les effets d’une trop longue absence à soi et aux autres, et par une quête urgente de langage et de sens. L’un et l’autre, chacun/chacune à sa manière, ont dénoncé au milieu du siècle dernier l’état lamentable de notre langue et par le fait même de notre pensée, et ses conséquences sur notre littérature.
     Dans un texte paru en 1960, qui a pour titre : « Quand il est question de nommer la vie tout court, nous ne pouvons que balbutier », Anne Hébert écrivait : « La langue puérile, équivoque et humiliée qui est la nôtre reflète parfaitement [notre] complicité avec l’informe. Nous craignons d’une terreur égale, la lumière en nous qui force la pensée, la suscite et lui donne forme, et le passage au grand jour de cette pensée devenue expression et langage. » Aux prises avec une religion qui nous tenait dans l’ignorance et proposait le Ciel comme solution à tous nos maux, aux prises également avec la langue de plus en plus envahissante du conquérant anglais, nous avons « pratiqué, ajoutait-elle, l’absence et le songe jusqu’à l’absurde ». 
     Heureusement les poètes québécois d’aujourd’hui n’en sont plus là, la lutte menée pendant plus d’un demi-siècle sur plusieurs fronts,  ayant été énergique et efficace. Or, certains de ces poètes, dont je fais partie, n’ont pas oublié d’où ils viennent, et ils « avance[nt] en poésie », pour reprendre les mots de Gaston Miron, c’est-à-dire au cœur du langage, curieux, rêveurs, chercheurs, obstinés, avec leur « dur désir de durer » collectif et surtout avec la conscience de l’extrême fragilité des acquis.
     En terre d’Amérique, égarée sur les « quelques arpents de neige » dont parlait Voltaire, la langue française sera toujours en péril. Et cette menace qui se propage partout, dont on discute partout, mais qui continue de peser au quotidien avec plus d’insistance qu’ailleurs sur nous et sur nos écritures, aujourd’hui pourtant nombreuses et diversifiées ; cette menace qui nous a rendus à la longue plus lucides et plus exigeants, n’est sans doute pas étrangère à l’avancée, dans ce texte, de mots comme blessure, audace, doute, déroute et entêtement. Ni étrangère au fait que ma voix de poète est celle d’une femme qui écrit, avec cette conscience tantôt inquiète, tantôt presque sereine, mais toujours vulnérable – que d’autres lui ont léguée –, d’être justement une femme qui écrit, parmi d’autres femmes et d’autres hommes, et cependant unique, avec son imaginaire, sa fougue, ses doutes, sa douleur et sa langue qui n’a par moments, il faut bien l’avouer, rien de maternel, son je féminin s’y sentant souvent en pays étranger ou dit autrement, avec les mots d’Aragon, « en étrange pays dans [s]on pays lui-même ». Paradoxalement le terrible silence des femmes, de ma mère comprise, qui a fini un jour par m’atteindre, m’a menée à l’écriture. Écrire donc, contre le repliement et la solitude, contre cette absence de vraie vie, de parole et de pensée, qui avait trop duré.
     Écrire. D’abord pour ne pas étouffer. Aux prises, avec une première mort – première blessure, inguérissable blessure.  Puis une deuxième, une troisième, une dizaine – peut-être plus – en autant d’années, qu’on dit d’enfance et de jeunesse, vécues sur un territoire douillet où la guerre n’a jamais eu lieu. Tout s’est passé dans l’ombre, les morts ont été refoulées, tenues à l’écart de la conscience. Dans ce contexte, inoubliables, deux citations. La première de Marguerite Duras, extraite de Emily L. : « Il me semble que c’est lorsque ce sera dans un livre que cela ne fera plus souffrir… que ce ne sera plus rien. » ; la seconde tirée de Tout près de Louise Dupré, à répéter comme un leitmotiv : « Écrire commence par une trahison. » Écrire mot dans lequel étrangement se retrouvent le cri et le rire. Écrire. Sortir du secret, du cela ne se dit pas maternel. Faire éclater le masque ou le bâillon. Laisser passer le cri. Parfois chargé de larmes. Le mettre en forme.
     J’ai mis un jour en exergue à un texte précisément intitulé La blessure, ce constat et cette question de Paul Chamberland : « J’ai su très jeune qu’il en irait toujours ainsi. Qu’était-ce au juste ce sentiment de l’inguérissable ? » Inguérissable. Douleur première que l’on reconnaît et à partir de laquelle quelque chose s’ébranle, et naît alors le désir de savoir, de comprendre et de tenter de dire ce mélange d’émotions et de passions qui, se développant dans le silence et l’ombre, pourrait devenir menaçant. Je m’engage dans l’intime et je reconnais là ma propre étrangeté : « Inquiétante, l’étrangeté est en nous », écrit Julia Kristeva avant d’ajouter : « Comment pourrait-on tolérer un étranger si l’on ne se sait pas étranger à soi-même ? »
     Est-ce présomptueux de penser que le monde est en soi, et qu’on écrit pour le voir et le donner à voir autrement ? de vouloir élargir et approfondir le champ du regard, de la pensée, de l’imaginaire, avec l’intention avouée de le faire bouger, ne serait-ce qu’un peu, un tout petit peu ? Est-ce de la présomption, de l’utopie ou de l’illusion de croire encore que le privé est politique et qu’une écriture qui tente de décaper l’intimité, qui en fouille les multiples strates — comme s’il s’agissait de galeries souterraines encombrées d’événements – n’est pas vaine ? Se retirer dans une « chambre à soi ». Apprivoiser la/sa solitude et le silence  pour entendre ce qui se passe à l’intérieur. L’extrême état de veille pour que les mots multiplient les points de vue, qu’ils les associent et les dissocient, qu’ils réinventent la courbe du temps et luttent férocement contre toute entrave, contre tout ce qui pourrait s’insurger contre la vie. L’écriture contre l’immobilité.
     L’archéologue manœuvre avec ruse contre les ruses de l’oubli, de l’enlisement ou de la fuite. Elle s’installe sur un terrain poreux, qu’elle sait poreux, dont elle accentue même les lignes de faille pour en éprouver l’impact sur ses désirs de connaissance et de reconnaissance. Après chaque remontée, elle cherche des mots, certains se montrent,  qui ne la convainquent pas toujours. Et pourtant elle s’entête. Car il faut tenter, toujours tenter, aujourd’hui plus qu’hier peut-être, de désencombrer le monde, de chercher des éclaircies à la marche sombre des corps. 
     Comment dire ? La poésie – celle à laquelle je crois –, qu’elle soit hurlement ou murmure, en vers ou en prose, déroute nos habitudes, et nos extravagants besoins de réponses et de certitudes immédiates. La poésie les affole, nous affole parce que ses mots, choisis un à un, avec intention et précaution, dénoués en quelque sorte par le projet qui les porte, vrillent l\'opacité du monde sans en chasser l\'inquiétude, sans en refuser la part troublante d\'informulable et d\'ambigu — liée à cette blessure première, si humaine, liée au flottement, au vertige, au manque, à l\'absence, à tout ce qui sans cesse se dérobe à nous. Poser un geste de résistant/résistante, aimanté par la moindre lueur qui ne soit pas un leurre.
     Être en quête de sens et cependant savoir, comme Sisyphe, qu’il se dérobera toujours, qu’il nous faudra recommencer, les reprendre un à un, les mots, oui, les reprendre, recommencer, toujours recommencer, avec une énergie, une pensée, une précision dans le langage, sans cesse à reconquérir, à renouveler. (Repenser ici à ce que dit Normand de Bellefeuille dans la neuvième leçon mallarméenne de Lancers légers : « Écrire vraiment, c’est se tromper de mots. ») Écrire. Nous installer dans une marge aux allures de tranchée. Et ainsi vivement souhaiter que l’écriture soit dévoilement – mais que de l’essentiel —, qu’elle nous force à nous voir tels que nous sommes et à voir le monde tel qu’il est. Sans doute est-ce ce qui me permet de jumeler désespoir et utopie, ce qui me donne l’élan nécessaire, quoique fragile, presque friable, pour affronter les limites bien réelles que le désespoir impose au quotidien à l’utopie.
     
     Oui, la poésie nous affole et nous déroute, et cette déroute, et cet affolement ne peuvent avoir lieu que parce qu\'en poésie la langue est mise à l\'épreuve, est déroutée, parfois même affolée et du même coup temporairement libérée de sa gangue à la fois rassurante et quotidienne. Essentiels, ces mots qui font la poésie, bien qu\'ils continuent d\'offrir une résistance, qu\'ils ne répondent pas aux questions que nous nous posons, qu\'ils n\'arrivent en fait qu\'à en soulever d\'autres et d\'autres encore, qu\'à proposer un riche inventaire, telle une architecture vibrante et polyphonique, de la terrifiante complexité de notre nature humaine. Or, ils arrivent parfois – et c’est ce qui donne son sens au geste poétique – à prendre la forme d\'une audacieuse avancée de la lumière.
     Rien de définitif ni d\'absolu cependant, juste ce qu\'il faut de clarté – souvent bien près du clair-obscur – pour ne pas nous perdre, pour ne pas être tentés d’abandonner le monde à lui-même.  Pour continuer de croire avec Camus  – et presque trois-quarts de siècle après L’été – qu’« une littérature désespérée est une contradiction dans les termes et d’espérer avec lui qu’« [a]u centre de [toute] œuvre, fût-elle noire, rayonne un soleil inépuisable ».

DOCUMENTS

INTERVENTIONS DES PARTICIPANTS
À L\'HOMMAGE RENDU À DENISE DESAUTELS
LE VENDREDI 11 MARS 2011
AU PALAIS UNIVERSITAIRE DE STRASBOURG



PASCAL MAILLARD
Denise Desautels ou la résistance à l\'écriture


     Denise Desautels est l\'une des voix les plus fortes des lettres québécoises. Son œuvre, reconnue dans la belle province et au Canada, est auréolée de prix prestigieux. Mais elle demeure trop peu connue du lectorat français, même de celui qui persiste à lire, contre vents et mauvaises marées de la littérature commerciale, la poésie. Le Prix de littérature francophone Jean Arp qui lui sera remis à Strasbourg ce 12 mars entend donner à cette auteure une plus juste reconnaissance et faire découvrir une œuvre ample et singulière, une écriture qui dérange nos habitudes et divers conforts, appelle à la lucidité et fait entendre une intimité profonde autant qu\'une inquiétante altérité.
     Il y a tant de résistances jusqu\'à l\'histoire vraie,
    l\'ossature grêle qui protège l\'âme.


     On voit son Ange, jamais l\'Ange d\'un autre (Rimbaud, Une saison en enfer)

     Au premier abord c\'est une œuvre âpre que nous découvrons, d\'une « mélancolie opiniâtre » comme disait Baudelaire au sujet de Delacroix, toisant de si près la mort que le lecteur peu familier d\'une telle écriture peut avoir le réflexe d\'un léger recul ou la faiblesse de détourner le regard. Il ne verrait pas alors la lumière que porte une voix puissante à soulever les voiles de l\'intimité, à descendre dans le palimpseste de la mémoire ou à disséquer le réel, dont on sait qu\'il prend souvent la forme de l\'impossible.
     Paul Chanel Malenfant, un autre grand de la poésie québécoise, a vu dans l\'œuvre de Denise Desautels « un vaste tombeau poétique », « une écriture qui ressortit au travail du deuil ». Il arrive parfois que des poètes assoient la mort sur leurs genoux. Quelques titres de livres de poèmes dessinent effectivement une thématique, ou plutôt une interrogation continue de la mort, que le poète n\'a pas choisi de devoir apprivoiser : Cimetière : la rage muette en 1995, Tombeau de Lou en 2000,  Pendant la mort en 2002, poèmes et proses autour de la mort de la mère, ou plus récemment Le cœur et autres mélancolies en 2007, bouleversant journal au père absent. Mais à rebours on pourrait citer « Ma joie », crie-t-elle en 1996, Ce fauve, le Bonheur en 1998 ou Ce désir toujours : un abécédaire en 2005. Ces deux veines qui courent dans tout le corps de l\'œuvre ne s\'opposent pas. La même encre y coule. L\'encre noire du deuil et de la mélancolie, mais l\'on sait la beauté que peut avoir la couleur noire quand elle est réinventée par un grand peintre ou un poète. Je songe à Soulages et à la lumière de ses noirs, je pense aussi à Quelque chose noir de Jacques Roubaud.
     Le livre de poèmes publié à la double occasion des 6es Rencontres européennes de littérature et de la remise du Prix Jean Arp associe dans son titre ces deux versants dialectiques de la mélancolie et de la joie : L\'angle noir de la joie. La joie n\'est plus ici l\'antonyme du malheur. Peut-être même est-elle la production de L\'Ange noir de la mélancolie que fait apparaître le titre si nous lui enlevons son « l ». Mais ce titre définit aussi la place de lamort : n\'est-elle pas cet « angle mort » de la joie, sa part cachée et secrète qui est aussi sa condition? Et nous percevons bien dans le recueil cette tentation d\'écrire du point de vue de la mort. Dans le poème « Penser ne pas penser », nous remarquons ces trois vers : « déjà l\'encre pénètre / à l\'intérieur de chacune des fosses / lieu d\'observation qu\'on voudrait habiter ». Voir la mort de l\'intérieur est bien l\'œuvre que se sont assignés quelques-uns de nos plus grands poètes. Mais Denise Desautels n\'en fait pas, n\'en a jamais fait, un programme. La poésie, comme la vie, est l\'improgrammable même.
     Elle est  aussi un combat. Toute une agonistique travaille l\'écriture de ce recueil, une œuvre de lucidité, une longue révolte aussi que traverse un dialogue continu avec Rimbaud. Elle passe par une écriture du cri, au-delà de « la rage muette », pour que renaisse du sens : « soudain j\'exige, je crie / un peu de sens /      mourir ». Et plus loin, plus profond, écrit « Sur fond d\'océan », nous lisons :
          crier
          d\'un bout à l\'autre de son crâne
          en pleine tempête, avec femmes et filles
          rivages et continents effrénés
          crier
          crier catastrophe et joie survivante


     Dans un « Liminaire » à L\'angle noir de la joie,  nous pouvions lire ceci, en italique au début du livre : « J\'écris comme on fait des fouilles, en archéologue de l\'intime, tâtonnant dans l\'ombre touffue d\'une mémoire, la mienne, si semblable à tant d\'autres, tiraillée entre détresse et utopie. Sous de multiples couches de protection, l\'obscurité d\'un monde à déminer, à nettoyer, puis à disséquer. »
     Denise Desautels invente d\'écrire, « tout en sachant résister, comme disait Duras, à l\'écriture ». Qu\'est-ce donc qu\'écrire en résistant à l\'écriture ? C\'est peut-être résister aux facilités du langage, à l\'emportement immaîtrisé de la plume et des sens, aux écritures bavardes du moi et aux modes qui font le culturel de la littérature. C\'est aussi savoir que l\'écriture est elle-même une résistance, l\'expérience d\'une douleur vécue et d\'une difficulté à « désencombrer le monde, la mémoire et les mots ». Mais résister à l\'écriture, n\'est-ce pas encore résister à la mort par un acte de lucidité : « on voit l\'autre qui meurt / on ne se voit pas ». C\'est que nous sommes souvent dans le mauvais angle.
     D\'où la quête obstinée de nouveaux points de vue, d\'un regard toujours neuf, d\'une « saisie d\'un autre angle », comme disait Cocteau, cet inventeur d\'anges hanté par l\'invisible. C\'est peut-être aussi ce qui explique la passion pour les arts plastiques qui anime la recherche de Denise Desautels et la fait tant écrire avec des artistes. Il est né de cette longue fréquentation l\'acuité d\'un regard qui fait la force d\'un langage, une puissance inédite du visuel dans les mots. Et quand nous lisons Denise Desautels il arrive parfois que notre écoute se mette à voir. À noir.


PAUL BÉLANGER
La voix et la joie


     J’ai la tâche de situer l’œuvre de Denise Desautels dans la littérature québécoise. Vaste sujet que j’appréhende modestement et dont je ne ferai évidemment pas le tour ici. Mais j’accepte d’emblée le jeu de circonscrire une œuvre que j’aime et que j’admire. Je fréquente cette œuvre, après tout, depuis près de trente ans, ce qui ne fait pas de moi un spécialiste mais plutôt un amateur fidèle. Comme, de plus, nous partageons une amitié qui dure et dans laquelle notre complicité d’auteure et d’éditeur se trouve à chaque livre confirmée, c’est un véritable plaisir de me saisir dans cette écriture.
     Denise s’inscrit d’emblée dans une génération d’écrivains et de créateurs qui furent animés par l’aboutissement de la révolution tranquille, moment romantique s’il en est, et révolution tout azimut : sociale, culturelle, sexuelle, littéraire. La lutte de femmes s’accentue durant cette période et s’enracine durablement dans notre culture.
     Mais cela demanderait un développement plus important pour vraiment rendre compte de ces années charnières. Pour la femme, mais aussi bien pour l’écrivain québécois, il aura fallu plusieurs générations pour raisonner une timidité de colonisé. Nous nous en sommes émancipés, si l’on veut –même si par moment le refoulé se manifeste. Jusqu’aux années 40, la littérature québécoise a eu une continuité difficile. Les appareils éditoriaux étaient déficients : la guerre paliera partiellement à cet état. La mainmise de l’église s’exerçait dans tous les domaines, comme une chape de plomb, forçant à l’exil les créateurs et les intellectuels vers la France. Cette situation existait aussi au Canada, mais pour d’autres raisons (quelque chose comme le grand vide canadien que Robertson Davis évoque parfois dans ses romans). Nombre d’intellectuels s’exilaient vers l’Angleterre. C’est dire comme nos racines, bien que plongées dans le temps, restent encore près de la surface. Cela a des répercussions encore aujourd’hui.
     Le manifeste du Refus global est venu ébranler, modestement dans un premier temps, les fondations, bientôt suivi par d’autres, dont Prisme d’Yeux d’Alfred Pellan. Tout cela a généré un éveil somme toute salutaire et assez brutal, si l’on considère la situation d’aujourd’hui. Cela n’est pas venu spontanément, et se préparait depuis plusieurs décennies. On pourrait cependant dire que les intellectuels, les artistes et les écrivains nés entre 1925 et 1935, ont eu une importance capitale. On les considère comme les pionniers de la modernité québécoise.
     Rappelons que la fondation des éditions de l’Hexagone (1953), par un groupe organisé autour de Gaston Miron, est peut-être le moment où l’appareil éditorial connaîtra une continuité fondée jusqu\'à aujourd’hui où nous sommes dans ce que Miron appelait une littérature complète.
     Il y a eu, au cours du vingtième siècle, une filiation générationnelle de femmes; disons, pour faire une histoire courte , à partir de Rina Lasnier, de Germaine Guèvremont, Anne Hébert, Gabrielle Roy, puis sont venus les Madeleine Gagnon, Marie-Claire Blais, etc. Denise Desautels appartient à ce mouvement qui commence à publier dans les années 70. Années, dans la foulée de la contre-culture et de la révolution tranquille, de l’expérience telquellienne ;  années de toutes les affirmations, dont celles des femmes et de la montée de l’indépendance politique du Québec.

     Pour aborder l’œuvre de Denise Desautels, toutefois, il faut situer le tout à partir du registre de l’intime, plus précisément d’une archéologie de l’intime, qu’elle évoque elle-même, dans le rapport qui s’établit avec le monde, avec l’art et avec soi ; entre la fiction et le biographique. Le point fondateur en est le « théâtre de la mémoire ».
     L’œuvre prend son envol, si l’on peut dire, à partir de La promeneuse et l’oiseau, en 1980; elle a 35 ans. Elle participe activement aux événements littéraires et du monde des arts en général, et tout particulièrement en art visuel, qui sera une constante dans son travail d’écrivaine et de poète. Elle reçoit des reconnaissances majeures  à partir des années 90 : Leçons de Venise, Mais la menace est une belle extravagance, Le saut de l’ange, Tombeau de Lou (Ces reconnaissances culmineront alors qu’elle a reçu le Prix Athanase-David –la plus haute distinction littéraire du Québec, en 2010. On peut remarquer, par ailleurs, que ce même prix a été attribué à cinq femmes au cours des dix dernières années) : autant de pierres qui jalonnent un trajet dont le mouvement de fond a été constant.
     Nous pouvons signaler, au passage, que, à l’instar de plusieurs poètes et écrivains de l’époque, elle a écrit plusieurs dramatiques radiophoniques qui ont fait entendre immédiatement une voix singulière. Cette dimension restera dans la forme –comme une théâtralisation de la voix.
     Paul Chamberland a fait bien ressortir le caractère théâtral de la voix de l’auteure, comme il l’écrit dans la préface de Mémoires parallèles, un choix de poèmes parue dans la collection « Ovale » des éditions du Noroît: « La métaphore théâtrale, écrit-il, fait de l’écriture une mise en scène grâce à laquelle elle peut se représenter, en se projetant en des lieux et en présence d’objets qui permettent à tout un réseau d’affects (…), ainsi intensifiés, dramatisés, de se frayer un passage dans le geste sans cesse réitéré de la main vers une fulgurante révélation. » Ce « théâtre de la mémoire » est l’une des pièces novatrices des motifs qui traversent ses livres. L’anthologiste l’a bien remarqué. Cet aspect de l’oeuvre s’équilibre avec le dialogue vis-à-vis des arts visuels, soutenu depuis les tout débuts. Osons dire : une archéologie du soi qui conduit l’écriture à explorer la relation intime avec le langage, avec le monde et avec soi. Comme si l’écriture les thématisait, d’une certaine façon. Qu’il s’agisse du poème ou de la prose, une poétique du regard et du sensible s’élabore, de l’immédiat et de l’inquiétude, une quête constante qui fait que cette voix est en chemin vers sa vérité. 
     Il est une autre valeur que nous aimerions souligner, quand on relit l’œuvre, soit celle d’un art du rythme qui conjugue le sentiment de l’existence (de la mort, tout particulièrement) avec l’engagement dans la connaissance d’un matériau pictural aussi bien que langagier. On doit aussi relier cette valeur au caractère sériel, au sens de la composition musicale, de l’écriture de Denise Desautels. À l’instar de plusieurs écrivains de cette génération, le pop art, la photo, l’installation –et encore les poèmes installations ont occupé une place importante dans les interventions de l’auteure. De sorte que ses livres sont reliés organiquement entre eux par un dialogue avec la mort, laquelle revient comme une basse continue. C’est dire l’unité que l’on reconnaît d’un livre à l’autre, voix familière et pourtant encore étrangère, et sa capacité à renouveler son langage. Nous sommes toujours dans une proximité reconnaissable, singulière. Travail mémorable, par conséquent, d’une volonté libre qui conquiert sa liberté.
     Un questionnement très large dans le rapport de l’être avec les objets du monde anime ses livres : pictural, bien sûr, mais aussi littéraire ou métaphysique. Ce questionnement s’inscrit dans la perspective élargie d’un rapport à la mort –ou à la vie fragile et distante-, intime, immédiate, qui nous ouvre l’intérieur comme un grand cri mélancolique. Non pas un apitoiement mais une recherche toute vulnérable d’un sens, malgré le peu de probabilité d’une vie meilleure, voire d’un autre monde. Cela ne donne pas pour autant une poésie matérialiste ou uniquement formaliste, au contraire, l’expérience humaniste n’est jamais exclue du trajet. Cette poésie nous connecte avec l’être, avec un intime vertigineux, comme s’il y avait dans le monde, une bascule.
     Si l’écriture de Denise Desautels, en son origine, s’inscrit dans la continuité des expériences textuelles propres aux années 70, autour de la Nouvelle barre du jour, notamment, moins marqué par Tel quel comme on l’a prétendu que par un ludisme ambiant conduisant la modernité littéraire de cette période. Plusieurs œuvres en sont marquées. De même les traces de l’expérience humaniste ne sont-elles jamais évacuées. La mort et l’art, deux paradigmes de l’œuvre, que l’on retrouve aussi
dans ce nouveau livre publié par Le Noroît / Arfuyen. Le titre même, L’angle noir de la joie ne peut constituer meilleur titre représentatif de la poétique de Desautels.
     La joie de DD nous ramène à celle de Saint-Denys Garneau, qui marchait à côté d’une joie, coincé dans le tragique de son existence, mais porté par un désir de lumière que l’on trouve dans l’oeuvre de DD. Une détresse soutenue par l’utopie en quelque sorte. La volonté de trouver sens dans la proximité de la mort. Ainsi, à côté du monde, une mémoire parallèle émerge, qui donne lieu aujourd’hui à cette belle reconnaissance. Cette manière d’entrer dans la langue lui est unique. La trame de ses mots, souvent en prose, et dont il est souvent difficile d’extraire une partie, impose une voix unique, individuelle, organique pour tout dire. Elle occupe ainsi toute sa place dans l’histoire de la littérature de langue française.
     Il y a, en tout moment de l’existence, une élégance de l’être qui parle dans le monde. La langue s’est nourrie de la réalité et a douté de surmonter ses difficultés – comme en un face à face avec l’échec et avec le silence, propre à un paradigme de la modernité. Position  assumée et toujours risquée à chaque fois. On réalise, la lisant, que le double foyer de l’intime et de l’universel ne cesse, comme en un va-et-vient perpétuel, de creuser le sens de sa présence au monde.
     On ne peut pas dire qu’elle tient un discours sur l’art ou en expose une théorie –sinon dans la contemplation même qui peut en ressortir. L’objet d’art lui sert plutôt, et tout à la fois, de leitmotiv et de paradigme fictionnel. La présence du féminisme et du formalisme, propre aux années 70, a été dans son œuvre une présence discrète en ceci qu’elle est incarnée dans le mouvement même des textes. Nous savons toujours que c’est une femme qui écrit, qui regarde au-dehors et trouve dans les œuvres la beauté, forte, mélancolique qui irradie en chaque phrase.
     Le lecteur remarquera, par ailleurs, les nombreuses dédicaces-exergues dans ses livres, comme des appels à la reconnaissance d’un engagement partagé par les créateurs et les poètes, en toute liberté. D’une parole sœur qui soit un écho à son engagement, le signalement d’une appartenance à une communauté inavouable. Ces mentions d’écrivains et de poètes lus, fréquentés, admirés, les artistes rencontrés sont le fait d’un dialogue constant entre la vie et l’art, entre l’artiste et son œuvre. Car ce qu’elle voit la questionne bien davantage qu’elle ne la conforte, et provoque en tout cas un désir puissant de réponse qui se répercute dans tous les champs de la connaissance ; -la présence de l’amitié semble comme un humanisme affirmée, palliant, si c’est possible, à la douleur du monde. Les ami-e-s sont une présence constante. L’amitié est une valeur de la rencontre toujours à portée de sens. Amitié des écritures et des engagements. Comme si l’autre était sommé d’être témoin.
     La constance de la mort et du tragique est aussi présent dans l’angle noir de la joie, qui est vraiment un titre éponyme de l’œuvre entière. De même le ludisme,       comme dans la suite « Vers quelle bouche te tourner », demeure pour l’auteure une inspiration. « J’écris comme on fait des fouilles, dit-elle en ouverture de ce plus récent ouvrage, en archéologue de l’intime, tâtonnant dans l’ombre touffue d’une mémoire, la mienne, si semblable à tant d’autres, tiraillée entre détresse et utopie. »
     Se trouve résumée l’histoire d’un combat, d‘une époque et d’une poète. Elle est témoin à son tour des métamorphoses. Œuvre inquiète, mais aussi curieuse de connaître, d’aller vers des rencontres qui la bouleversent et la renouvèlent. Denise Desautels participe du renouvellement des paradigmes qui se poursuit encore aujourd’hui dans notre littérature, et dont il est difficile de cerner tous les enjeux. Certes, le lectorat demeure un problème, tant il est réduit et qne se renouvelle qu’à la force des bras. La poète, quant à elle, demeure, dans le monde, la présence fondatrice de nos transformations, de la constitution de nos images, de nos mythes, de notre appartenance au monde et de notre dialogue avec le temps.
     Et pourtant, « à chaque pas / l’énigme » se poursuit. À nous de prolonger ses propositions dans la lecture assidue et généreuse comme la poète l’est dans son œuvre.

REVUE DE PRESSE

Archéologie de l’intime
DNA Dernières Nouvelles d’Alsace par Antoine Wicker

 La Canadienne Denise Desautels est lauréate 2010 du Prix de littérature Jean Arp décerné à Strasbourg par l’Association Capitale européenne des littératures. À ce même palmarès, le Britannique Tony Harrison (DNA/Reflets du 5 mars) est lauréat du Prix européen de littérature – hommage est rendu à l’un et l’autre écrivains, ce prochain week-end à Strasbourg, à l’occasion des Rencontres européennes de littérature.
 Et s’agissant de Denise Desautels, c’est une grande voix de la littérature de langue française qui est ici – après par exemple Henri Meschonnic et Marcel Moreau, ou Anise Koltz et Pierre Dhainaut– distinguée : est à cette occasion édité un nouveau recueil de Desautels, L’angle noir de la joie, où cette « archéologue de l’intime », comme elle se définit elle-même, et « écrivaine de la douleur », tâtonne encore une fois « dans l’ombre touffue d’une mémoire », la sienne, qu’elle n’envisage que si semblable à tant d’autres, et « tiraillée entre détresse et utopie ».
 Bibliographie imposante, témoignage de haute exigence, œuvre signalée par des distinctions majeures – mais c’est littérature d’outre-atlantique, et l’être est extrêmement pudique, quand ses textes depuis tant d’années suggèrent tant de conflits et de blessures, qu’après d’autres textes déjà révéla, en 1980, La promeneuse et l’oiseau.
 Une vingtaine d’ouvrages de poésie, un récit, Ce fauve, le Bonheur, en 1998, qui erre, dit-elle, entre autobiographie et fiction, et un abécédaire, Ce désir toujours, en 2005, après des Mémoires parallèles en forme d’anthologie poétique. Et il y avait eu, en 2000, Tombeau de Lou, avant Pendant la mort  : c’est à l’enseigne d’une mémoire d’enfance marquée par la mort en effet, et par la mort d’abord du père, que cette œuvre s’engagea. « Il y a eu là, pendant des années, dit-elle en songeant à cette enfance, que des blessures auxquelles on refusait de donner un nom. Et des pierres tombales, qu’il ne fallait surtout pas déranger. Un jour ma mémoire s’est ouverte, et un cri en a jailli ».
 Un cri que dès lors elle affronta. Elle publie poèmes et livres d’artistes, signe des dramatiques radiophoniques, crée des événements avec des artistes visuels, partage aujourd’hui sa vie entre Montréal et Paris, est invitée en résidence à la Maison de la poésie de Rennes comme à la Maison Rimbaud de Charleville-Mézières. Cite volontiers, en exergue à ses méditations poétiques, cet extrait d’une lettre de Kafka à Oskar Pollack : « Si le livre que nous lisons ne nous assène un coup de poing en plein crâne et ne nous réveille, à quoi bon lisons-nous alors ce livre ? »



DENISE DESAUTELS ou la résistance à l’écriture
Mediapart par Pascal Maillard

  DENISE DESAUTELS est l’une des voix les plus fortes des lettres québécoises. Son œuvre, reconnue dans la belle province et au Canada, est auréolée de prix prestigieux. Mais elle demeure trop peu connue du lectorat français, même de celui qui persiste à lire, contre vents et mauvaises marées de la littérature commerciale, la poésie. Le Prix de littérature francophone Jean Arp qui lui est remis à Strasbourg ce 12 mars entend donner à cette auteure une plus juste reconnaissance et faire découvrir une œuvre ample et singulière, une écriture qui dérange nos habitudes et divers conforts, appelle à la lucidité et fait entendre une intimité profonde autant qu’une inquiétante altérité.
  « Il y a tant de résistances jusqu’à l’histoire vraie, / l’ossature grêle qui protège l’âme. » (Denise Desautels, L’angle noir de la joie, 2011)
 « On voit son Ange, jamais l’Ange d’un autre » (Rimbaud, Une saison en enfer)
 Au premier abord c’est une œuvre âpre que nous découvrons, d’une « mélancolie opiniâtre » comme disait Baudelaire au sujet de Delacroix, toisant de si près la mort que le lecteur peu familier d’une telle écriture peut avoir le réflexe d’un léger recul ou la faiblesse de détourner le regard. Il ne verrait pas alors la lumière que porte une voix puissante à soulever les voiles de l’intimité, à descendre dans le palimpseste de la mémoire ou à disséquer le réel, dont on sait qu’il prend souvent la forme de l’impossible.
 Paul Chanel Malenfant, un autre grand de la poésie québécoise, a vu dans l’œuvre de Denise Desautels « un vaste tombeau poétique », « une écriture qui ressortit au travail du deuil ». Il arrive parfois que des poètes assoient la mort sur leurs genoux. Quelques titres de livres de poèmes dessinent effectivement une thématique, ou plutôt une interrogation continue de la mort, que le poète n’a pas choisi de devoir apprivoiser : Cimetière : la rage muette en 1995, Tombeau de Lou en 2000, Pendant la mort en 2002, poèmes et proses autour de la mort de la mère, ou plus récemment Le cœur et autres mélancolies en 2007, bouleversant journal au père absent. Mais à rebours on pourrait citer « Ma joie », crie-t-elle en 1996, Ce fauve, le Bonheur en 1998 ou Ce désir toujours : un abécédaire en 2005. Ces deux veines qui courent dans tout le corps de l’œuvre ne s’opposent pas. La même encre y coule. L’encre noire du deuil et de la mélancolie, mais l’on sait la beauté que peut avoir la couleur noire quand elle est réinventée par un grand peintre ou un poète. Je songe à Soulages et à la lumière de ses noirs, je pense aussi à Quelque chose noir de Jacques Roubaud.
 Le livre de poèmes publié à la double occasion des Rencontres européennes de littérature et de la remise du Prix Jean Arp associe dans son titre ces deux versants dialectiques de la mélancolie et de la joie : L’angle noir de la joie (Arfuyen/Le Noroît, 2011). La joie n’est plus ici l’antonyme du malheur. Peut-être même est-elle la production de L’Ange noir de la mélancolie que fait apparaître le titre si nous lui enlevons son « l ». Mais ce titre définit aussi la place de lamort : n’est-elle pas cet « angle mort » de la joie, sa part cachée et secrète qui est aussi sa condition ? Et nous percevons bien dans le recueil cette tentation d’écrire du point de vue de la mort. Dans le poème « Penser ne pas penser » nous remarquons ces trois vers : « déjà l’encre pénètre / à l’intérieur de chacune des fosses / lieu d’observation qu’on voudrait habiter ». Voir la mort de l’intérieur est bien l’œuvre que se sont assignés quelques-uns de nos plus grands poètes. Mais Denise Desautels n’en fait pas, n’en a jamais fait, un programme. La poésie, comme la vie, est l’improgrammable même.
 Elle est aussi un combat. Toute une agonistique travaille l’écriture de ce recueil, une œuvre de lucidité, une longue révolte aussi que traverse un dialogue continu avec Rimbaud. Elle passe par une écriture du cri, au-delà de « la rage muette », pour que renaisse du sens : « soudain j’exige, je crie / un peu de sens / mourir ». Et plus loin, plus profond, écrit « Sur fond d’océan », nous lisons : « crier / d’un bout à l’autre de son crâne / en pleine tempête, avec femmes et filles / rivages et continents effrénés / crier / crier catastrophe et joie survivanter ».
 Dans un « Liminaire » à L’angle noir de la joie, nous pouvions lire ceci, en italique au début du livre : « J’écris comme on fait des fouilles, en archéologue de l’intime, tâtonnant dans l’ombre touffue d’une mémoire, la mienne, si semblable à tant d’autres, tiraillée entre détresse et utopie. Sous de multiples couches de protection, l’obscurité d’un monde à déminer, à nettoyer, puis à disséquer. »
 Denise Desautels invente d’écrire, « tout en sachant résister, comme disait Duras, à l’écriture ». Qu’est-ce donc qu’écrire en résistant à l’écriture ? C’est peut-être résister aux facilités du langage, à l’emportement immaîtrisé de la plume et des sens, aux écritures bavardes du moi et aux modes qui font le culturel de la littérature. C’est aussi savoir que l’écriture est elle-même une résistance, l’expérience d’une douleur vécue et d’une difficulté à « désencombrer le monde, la mémoire et les mots ». Mais résister à l’écriture, n’est-ce pas encore résister à la mort par un acte de lucidité : « on voit l’autre qui meurt / on ne se voit pas ». C’est que nous sommes souvent dans le mauvais angle.
 D’où la quête obstinée de nouveaux points de vue, d’un regard toujours neuf, d’une « saisie d’un autre angle », comme disait Cocteau, cet inventeur d’anges hanté par l’invisible. C’est peut-être aussi ce qui explique la passion pour les arts plastiques qui anime la recherche de Denise Desautels et la fait tant écrire avec des artistes. Il est né de cette longue fréquentation l’acuité d’un regard qui fait la force d’un langage, une puissance inédite du visuel dans les mots. Et quand nous lisons Denise Desautels il arrive parfois que notre écoute se mette à voir. À noir.
 
 À écouter sur Mediapart le fichier audio de l’entretien de Patrice Beray avec Denise Desautels et Paul Bélanger enregistré dans le cadre des 6es Rencontres Européennes de Littértaure à Strasbourg :
 http://blogs.mediapart.fr/edition/edition-des-rencontres-europeennes-de-litterature-strasbourg-erels/article/280311/entre