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LE PRIX JEAN ARP DE LITTÉRATURE FRANCOPHONE

2009

Pierre DHAINAUT

FRANCE

Pierre Dhainaut a été le sixième Lauréat du Prix Jean Arp de Littérature Francophone. Le Prix lui a été décerné en novembre 2009 et remis en mars 2010 dans le cadre des 5es Rencontres Européennes de Littérature à Strasbourg.

Forte de quelque 30 ouvrages publiés depuis plus de 40 ans, l’œuvre de Pierre Dhainaut, inaugurée avec Le poème commencé (Mercure de France, 1969) apparaît, avec le recul, comme l’une des œuvres majeures de la poésie française contemporaine.

L’anthologie parue au Mercure de France en 1996 et la monographie de Sabine Dewulf en 2008 (éd. des Vanneaux) en sont la confirmation. Un important colloque lui a été consacré à la Sorbonne les 27 et 28 avril 2007 sous la direction de Jean-Yves Masson et Aude Préta de Beaufort sous le titre : Pierre Dhainaut, la passion du précaire.

Pierre Dhainaut est né le 13 octobre 1935 à Lille. S’il aime le Nord, c’est moins celui des banlieues ouvrières où il passa son enfance et son adolescence que celui de la plaine des Flandres et surtout celui de la mer : dès 1957, après sa rencontre avec Jacqueline, il vit à Dunkerque, où s’est déroulée toute sa carrière de professeur. Mais d’autres lieux lui sont nécessaires, pour lesquels il écrira également, en particulier la Chartreuse et l’Aubrac.

Après avoir subi l’influence du surréalisme, il publie en 1969 son premier livre. La ferveur qui l’animait sera remise en cause avec violence entre 1970 et 1977 dans Jour contre jour, Le regard, la nuit blanche, Efface, éveille, Au plus bas mot.

La crise dénouée, il aspire à une expression qui interroge autant qu’elle célèbre. L’âge du temps et Le retour et le chant ouvrent cette période nouvelle. Une voix s’affirme, reconnaissable entre toutes, fragile, frémissante. À l’écoute du monde, dans une position de totale réceptivité, d’effacement.

« Une manière d’aller entre silence et lumière, écrit Richard Blin, d’épouser le corps aimé du vent, d’offrir rivage à l’écho et accord au passage, c’est tout cela la poésie de Pierre Dhainaut. Refusant les séductions du langage et animé par la rare exigence d’être à la hauteur de ce qui n’a pas de parole, il est ce poète à l’écoute, accueillant en s’effaçant l’appel des mots. »

Pierre Dhainaut a donné des livres ou numéros spéciaux de revues sur certains des écrivains qui l’ont marqué : Octavio Paz, Bernard Noël, Jean-Claude Renard et Jean Malrieu.

BIBLIOGRAPHIE

Pierre Dhainaut est l’auteur d’une œuvre considérable : Le poème commencé, Mercure de France, 1969 ; Bulletin d’enneigement, Sud, 1974 ; Efface, éveille, Seghers, 1974 ; Jour contre jour, Oswald, 1975 ; Coupes claires, Le Verbe et l’Empreinte, 1979 ; Au plus bas mot, J.-M. Laffont, 1980 ; Le retour et le chant, Thierry Bouchard, 1980 ; Le regard, la nuit blanche, Vrac, 1981, et EST, 2006 ; L’âge du temps, Sud, 1984 ; Terre des voix, Rougerie, 1985 ; Pages d’écoute, Dominique Bedou, 1986 ; Chemins d’Aubrac, éditions du Rouergue, 1987 ; Fragments d’espace ou de matin, Hautécriture, 1988 ; Un livre d’air et de mémoire, Sud, 1990 ;  Prières errantes, Arfuyen, 1990 ; Le don des souffles, Rougerie, 1991 ; Mise en arbre d’échos, Motus, 1991 ; Fragments et louanges, Arfuyen, 1993 ; Dans la lumière inachevée, Mercure de France, 1996 ; Passage par le chœur, La Bartavelle, 1996 ; Paroles dans l’approche, L’Arrière-Pays, 1997 ;  À travers les commencements, Paroles d’Aube, 1999 ; Introduction au large, Arfuyen, 2001 ; Relèves de veilles, Alain Benoit, 2001 ; Entrées en échanges, Arfuyen, 2005 ; Au-dehors, le secret, Voix d’encre, 2005 ; Pluriel d’alliance, L’Arrière-Pays, 2005 ;  Dans la main du poème, écrits du Nord, 2007 ; Levées d’empreintes, Arfuyen, 2008 ; Sur le vif prodigue, Éditions des Vanneaux, 2008.

À l’occasion de la remise du Prix Jean Arp de littérature francophone le 14 mars 2010, un recueil inédit, Plus loin dans l’inachevé, a été publié aux Éditions Arfuyen, partenaires du Prix.

DISCOURS

DISCOURS DE RÉCEPTION DU PRIX JEAN ARP DE LITTÉRATURE FRANCOPHONE PRONONCÉ LE SAMEDI 14 MARS 2010 À STRASBOURG

Remercier, remercier de grand cœur, je le fais tout de suite, rien de plus légitime que d’avouer combien je suis reconnaissant, mais ce n’est pas le fait de recevoir personnellement un prix qui compte à mes yeux, c’est la place qu’il accorde à travers mes livres à la poésie.

Un prix qui justement porte le nom de Jean Arp, il n’est pas permis de le recevoir sans essayer de dire quelques mots sur Jean Arp lui-même. Son œuvre, je la fréquente depuis ces années où, très jeune, je découvrais avec enthousiasme Dada et le surréalisme : alors que tant d’autres œuvres de cette période ne sont plus pour moi que des témoignages qui font partie de l’histoire, je persiste à l’admirer. Autant que vers les sculptures ou les reliefs peints ou les papiers déchirés, je me tourne vers les poèmes : j’ai eu la chance de pouvoir lire de bonne heure, quand en France personne ne s’y intéressait, Le Siège de l’air. Mais, parlant de Jean Arp, comment éviter le didactisme ?  Il n’était épris que d’absolu, il avait l’exigence la plus haute, faire de l’art, quels que soient les moyens qu’il emprunte, même le langage verbal, une force comparable à celle que la nature emploie pour donner aux pierres, aux fruits, aux ventres ou aux épaules une même courbe parfaite. Les bois rongés recueillis sur une plage sont également dignes d’être conservés : La trousse des naufragés, on aurait tort de la réduire au rôle d’icône du seul art moderne. Rien que pour ce geste de respect à l’égard des choses que nous méprisons, j’aimerais Jean Arp. C’était un mystique, et jamais il ne manqua d’humour. Sa mystique ne correspondait pas à un besoin de fuir, il ne cherchait qu’à manifester, concrètement, l’un – ou le tout – dont nous ne sommes pas exclus. Son humour ne dénigrait pas, il n’enlevait à l’art que l’esprit de sérieux, il l’allégeait. Et c’est ce qui rend exceptionnelle l’œuvre entière de Jean Arp, pour qui la genèse était continuelle. Ses mots en particulier sont libres de prendre élan, de se renouveler, ils ignorent la malédiction qui depuis si longtemps a frappé tous les poètes, ou presque, ce soupçon qui les contraint à douter de leur langage, puis à douter des pouvoirs de la poésie, voire à la rejeter. Sans réticence, sans mauvaise conscience, mais sans se conformer à des modèles, Jean Arp nous montre que l’art n’a rien d’une activité honteuse.

Au lieu de commenter, mieux valait le citer : « Celui qui veut abattre un nuage avec des flèches épuisera en vain ses flèches. Beaucoup de sculpteurs ressemblent à ces étranges chasseurs./ Voici ce qu’il faut faire : on charme le nuage d’un air de violon sur un tambour ou d’un air de tambour sur un violon. Alors il n’y a pas long que le nuage descende, qu’il se prélasse de bonheur par terre et qu’enfin, rempli de complaisance, il se pétrifie./ C’est ainsi qu’en un tournemain le sculpteur réalise la plus belle des sculptures » – ou pourquoi pas ? que le poète écrit le plus beau des poèmes. Mais l’adjectif beau est-il toujours de mise ?

Et si nous disons poèmes, osons-nous dire poésie ? C’est un vocable que, pour ma part, j’emploie fort peu. Je comprends que certaines religions qui interdisent toute représentation de leur Dieu interdisent aussi de le nommer. Cette comparaison procure à la poésie une importance qu’elle n’a pas ou du moins qu’elle n’a plus, mais dès que je constate que l’on dédaigne la poésie ou, pire, que l’on en est venu au point d’oublier qu’elle existe, j’en fais l’éloge. Seul cependant, face aux esquisses qui se multiplient, il ne me viendrait pas à l’esprit de définir ce que je suis en train de faire, cette définition me serait une gêne, ce n’est qu’après coup, en public, que je me résous à confier que j’écris cette sorte de textes que selon toute apparence – des lignes inégales, de nombreux intervalles, de grandes marges – on est en droit d’appeler poèmes.  Ce mot a l’avantage de la discrétion, il ne suffit pas néanmoins puisqu’il ne renvoie qu’à un objet littéraire. Je vous dois, je me dois d’être plus explicite, fût-ce trop brièvement, en laissant de côté trop de problèmes.

En règle générale, je ne décide rien, et surtout pas d’écrire un poème. Décider, gouverner, le meilleur moyen de rester soi-même et de ne rien découvrir. Dans le silence je me débarrasse des ambitions qui alourdissent, j’apprends à me concentrer ainsi qu’à me dilater, un mouvement s’ébauche, que ne mesurent plus les limites individuelles : c’est alors que le désir s’éveille (projet serait un terme excessif) de permettre à quelques mots de s’attirer, de se rassembler, de respirer en commun. Aucun sujet donc déjà établi qu’il resterait à développer ou à traduire. S’il existe un sujet, l’acte même d’écrire l’inventera, je ne le reconnaîtrai qu’en chemin. Sinon, je ne ferais de cet acte qu’un instrument, je l’empêcherais d’être fécond. Je suis à son service, ce qui ne signifie nullement que je demeure passif. Il s’exerce pleinement, ce qui ne signifie pas qu’il soit autonome et qu’il enferme. Au contraire.

Je ne me fie ou plutôt le poème ne se fie qu’à certaines expressions que je n’ai pas cherchées, venues à l’improviste dans ces moments de distraction ou de détente, disons : entre deux portes, ou dans les minutes qui précèdent le sommeil, parfois qui lui succèdent. (Sur ce point, je le note en passant, je suis resté proche du surréalisme de ma jeunesse.) Ces expressions, seraient-elles liées à des événements ou à des lieux de l’existence quotidienne, me surprennent par leur étrangeté, et parce qu’elles sont lacunaires, elles m’obsèdent, elles ne me lâcheront pas tant que je ne les aurai pas reprises. Trouver, selon des affinités de sens comme de sons dont je ne connais pas le code, le rythme et le ton qui leur feront dire ce qu’elles ont à dire, en cela consiste le travail du poème. Le travail dans la double acception de ce nom, un effort, une parturition. Il faut que je me tienne à l’écoute, être la vigilance même, et à la fois intervenir le moins possible. Il est si tentant, si commode d’orienter, d’interpréter, de nous ajouter. Ce qui importe, ce qui importe uniquement, que naisse le poème. Dans cette perspective il va de soi que je me sers de mes souvenirs et de mes rêves, jamais cependant je ne les évoque pour eux-mêmes, s’agirait-il des plus chers, et du reste, à peine l’écriture les a-t-elle intégrés qu’elle les transforme, ils vont du connu, de ce que je croyais connaître, à l’inconnu. Le poème serait vain s’il ne nous faisait entrer dans cette dimension où nous n’avons plus de repères.

Avec lui, tout n’est que paradoxe, ce qui pour bien des lecteurs, des auteurs aussi, est inadmissible. Ils prétendent distinguer entre l’essor et le pas à pas, entre l’énergie et la patience. Sans une disponibilité totale, rien n’arriverait. Je ne vis si intensément lorsque j’écris que si je donne vie. N’est-ce qu’à un objet littéraire ? Une fois mis au net, il ne m’est pas permis de tourner la page et de passer sans transition à une autre activité. Cette ardeur que le poème a convoquée pour naître ne peut d’un coup s’interrompre. Il n’y a pas de chute, il n’y a pas de contentement : elle me fait comprendre qu’avec le dernier vers la tâche n’a pas été menée à bien, je dois l’aider à rayonner encore, à se ramifier encore, j’en suis responsable. Je ne serai à sa hauteur qu’en avançant vers ce que l’on ne parvient pas à circonscrire, auquel les mots ont préparé, qui n’a plus besoin de mots. Vient le temps de la mise à l’épreuve : je verrai si le poème est juste, je verrai si je le mérite. Qu’on me permette ici une parenthèse autobiographique. Savais-je pourquoi jadis j’ai intitulé mon premier livre Le Poème commencé ? Plus tard, pour une anthologie, ce titre s’est imposé, Dans la lumière inachevée. Aujourd’hui paraît, à l’occasion du prix Jean Arp, Plus loin dans l’inachevé. Souvent je me suis demandé quelle est l’unité de tout ce que j’ai publié durant presque cinquante ans, voici au moins une constante : « commencé », « inachevé », les deux adjectifs en témoignent, que je n’ai pas seulement employés dans des titres, écrire un poème, ce n’est pas aboutir à un résultat, c’est en effet accomplir la moitié d’un geste. Et peut-être est-ce alors que débute le plus important, le plus difficile, rester fidèle à l’ardeur initiale, m’ouvrir grâce à elle : ce mouvement-là, je me risque à le qualifier en me servant du nom de poésie. Telle est la grande question qui n’a cessé de m’inquiéter, le passage du poème à la poésie. Le poème n’en est un vraiment que s’il est l’épiphanie de ce qui le déborde. Ses mots ne vibrent, ils ne sont présents que s’ils sont prêts à se libérer de leur prestige même, s’ils aspirent à une autre présence. Ils s’effacent, semble-t-il, mais nous resterons dans leur aura. Une image le dira plus efficacement que cette explication maladroite : l’arbre n’est pas seul à s ‘épanouir dans la cour ou sur la colline, il a aimanté l’espace, nous n’avons plus à le voir pour trembler en lui. Au-delà du poème avec le poème, les frontières s’abolissent, nous réunissons la chair et le sens comme sur un visage, nous ne devenons les hôtes de ce monde que si nous sommes assez attentifs, frémissants, semblables ainsi à ces mots que le poème a rendus solidaires, délivrés de notre opacité, si nous avons perdu toute prétention de retenir, de posséder, si nous ne ménageons plus nos forces, si nous sommes insoucieux de la durée. L’arbre et le poème se ressemblent, et comme eux la vie plus vaste que la vie.

Est-il pertinent de tirer d’une pratique telle que l’écriture des conséquences qui ne concernent pas seulement l’art ? Mais que serait la poésie si elle n’excédait pas l’écriture, si elle n’était en permanence au-devant du poème ? On l’a considérée comme une évasion ou une régression vers on ne sait quel état bienheureux où ce qui d’ordinaire nous accable disparaît par magie, alors qu’elle révèle la soif et la faim qui nous fondent, qu’elle les ranime. « Mieux dire », répétait un poète auquel je dois tant, l’auteur de Préface à l’amour, Jean Malrieu, « mieux dire », aller à la rencontre, nous étonner, ne jamais nous satisfaire : « une joie comblée, disait-il, n’est plus une joie », mais sur les chemins de « vertige » où il nous emmenait, l’insatisfaction et l’exaltation sont indissociables. Il a évité les pièges de la complaisance, quand on ne s’attache qu’à soi, quand on n’entend que ses mots. Inévitablement il a parlé de lui-même, il ne l’a fait que pour ne plus s’appartenir, et ses mots dans le chant ont brûlé jusqu’à dégager l’horizon, la terre augurale, la terre pour laquelle nous retrouvons les regards, l’écoute, les souffles d’un enfant.

Jean Arp comparait ses œuvres à des fruits mûrs, il ignorait l’angoisse qui a rongé la plupart des artistes de notre temps, et nous sommes évidemment plus proches, pour citer un sculpteur qui fut l’ami de nombreux poètes, d’Alberto Giacometti qui mettait en cause le moindre de ses gestes, mais l’un et l’autre me sont nécessaires. Je voudrais associer l’interrogation et la confiance, humblement, dans la même passion. Oui, nous pouvons toujours prononcer le oui qui nous élargira, et si rien ne garantit notre acquiescement, il n’en est que plus vif. La beauté, la poésie, quel est le mot le moins contestable qui désignera ce qui nous incite à progresser ? Il ne peut qu’être synonyme de générosité. Nous n’avons pas oublié notre finitude, nous n’avons pas cherché à la vaincre, mais le don est infini.

De nouveau, merci.

DOCUMENTS

INTERVENTION DE JUDITH CHAVANNE LORS DE L'HOMMAGE RENDU À PIERRE  DHAINAUT LE SAMEDI 14 MARS 2010 À STRASBOURG


Nous voici réunis aujourd’hui pour couronner une œuvre, l’œuvre d’un poète. Une cérémonie bienvenue, légitime et cependant paradoxale. Pourquoi ? Car voilà bien un mot, « œuvre », propre à effrayer le poète ; loin de son sens étymologique – travail, ouvrage –, ce mot a pris dans notre langue une mesure imposante, celle du monument. Or Pierre Dhainaut a justement écrit : « trop de poètes, trop longtemps, ont eu cet orgueil, faire du livre un monument qui serait intangible, qui leur survivrait, un tombeau. »  Loin de ces poètes altiers, Pierre Dhainaut consent au contraire à « l’imperfection », sans prétendre même que ce soit « la cime » , aussi bien qu’à l’impermanence.

C’est sans doute pour la même connotation assez solennelle que Pierre Dhainaut a toujours employé avec réticence le mot poésie , lui préférant celui de « poème». Il faut dire que le mot « poésie », par-delà la désignation d’un genre  – genre poétique –, ramène à l’œuvre : « poesis », œuvre poétique.  Or, si Pierre Dhainaut devait reconnaître avoir bâti quelque château, ce ne serait que château d’air. Et s’estimerait-il véritablement le bâtisseur, lui qui si souvent s’est demandé : d’où vient le poème ? Lui qui ne prétend même plus à l’effacement, décelant dans ce vœu encore trop d’orgueil, trop de souci de soi, acceptant au contraire avec simplicité d’inscrire une trace toute provisoire, que balayera un autre essai, un autre poème, un autre accomplissement toujours temporaire.

De poème en poème
L’unité de cette œuvre (employons le mot par commodité) est le poème, le poème qui par sa mesure modeste détermine un ton et appelle un prolongement : un autre poème, des notes… Imparfait, inachevé, le poème ouvre sur une écriture, une parole inachevables. S’appelant les uns les autres, les poèmes se multiplient en de nombreux recueils désormais, parfois composés de pages non reliées, de simples cartes : « ne confier plutôt que quelques feuilles, toujours prêtes à se soulever au moindre vent, à trembler avec le lecteur tremblant »  suggère Pierre Dhainaut, en opposition au modèle de l’œuvre monument. Tout se passe comme si le poète essaimait ses poèmes, comme un autre poète, autre marcheur, qui, lui aussi, « égrenai(t) dans (s)a course / Des rimes. »  Le poète, Pierre Dhainaut, en Poucet, moins « rêveur »  cependant qu’attentif.  L’image est naïve, très partielle, et l’analogie trouve rapidement ses limites, sans compter que Pierre Dhainaut ne convoque pas lui-même les grandes figures et symboles de notre littérature. Mais, dans sa naïveté même, elle signale par contrecoup ce que la démarche de Pierre Dhainaut a de profondément humble, ce qu’elle doit aussi aux enfants, à l’attention que le poète leur accorde, tout en distinguant ce geste fondateur, l’essaimage de jalons sur le chemin poursuivi, quand bien même il n’est pas le même pour Pierre Dhainaut et pour Poucet.

Les poèmes, ces petits cailloux, loin des stèles magistrales ou mortuaires, sont donc l’unité de cette poésie : des haltes offertes au pérégrin (le poète comme le lecteur) dans l’apprentissage et la quête de la vie. En effet, Pierre Dhainaut définit le poème comme un « lieu de conscience »  en lequel il rejoue sa présence au monde et celle du monde à soi, en lequel il renouvelle sa ferveur. Qu’un poème ressemble à un autre auquel il succède de plus ou moins près dans le temps n’est dès lors nullement le signe d’un tarissement ou d’un ressassement ; la ferveur, le « seul sacré », selon l’expression du poète, l’anime-t-elle ? Le poème alors est vif, et la transmission de la ferveur, sa justification. Il y a un secours et un regain d’être à tirer de cette parole en laquelle il est bon de se vivifier, se tremper, se retremper comme si c’était la même et en sachant que c’est une autre parce qu’elle a pris, dans sa continuité, la forme d’un nouveau poème.


Une parole secrète.
À cette parole, il faut s’abandonner, il faut consentir. Car il arrive que le poème nous déroute ; les phrases peuvent y sembler juxtaposées sans exactement de suite. Il s’agit cependant de rien moins que d’une déconstruction du langage, moins encore du sens ; cette juxtaposition est plutôt le témoin d’une attention en éveil, qui essaye de redonner au réel une nouvelle chance d’être dans et par  la langue au-delà des rapports convenus ; il s’agit donc par là d’éviter une stricte articulation logique qui réduirait le rayonnement du réel pour en arrêter définitivement le sens. Pierre Dhainaut laisse du jeu et du possible au rythme comme à la signification ; ainsi dans un poème de Prières errantes :
Leurs doigts faisaient mûrir le feu comme les fruits.
Ils se replient d’une saccade à de brefs intervalles,
le poing n’amassant que le poing,
ne montrant que des os, mais la paume confiante,
ce qui résiste de chaleur et d’horizon
dans un corps humilié se presse là, 
juste la place d’un caillou, juste le temps
de s’arrondir, ils ne repoussent pas la mort,
ils lui défendent de crier.


Puissance des êtres et en même temps du vers, le premier, qui s’organise autour d’une métaphore, soulignant la capacité des individus, sortes de magiciens créant ou transformant à volonté le réel : le bois en feu, la graine en fruit. Puissance, puis dénuement de ces mêmes êtres qui, bientôt, ne saisissent plus qu’eux-mêmes et leur prochaine mort. Mais loin que la phrase mette en exergue cette misère nouvelle par un déploiement discursif, elle juxtapose les constats, mêlant passé et présent, souvenir et observation, comme il arrive dans nos conscience que se télescopent les temps, que le passé soit appelé par le présent. Au lecteur, cette phrase longue, souple et continue n’impose aucune réaction ; loin de requérir sa compassion qu’elle suppose néanmoins mais traverse, elle lui demande d’aller au-delà de lui-même et de ses sentiments pour observer, et découvrir ce qu’un geste peut lui apprendre qu’il n’a pas encore réalisé en lui-même.

Cette parole ne capte donc pas l’attention car elle ne s’exhibe pas comme le ferait un joyau ciselé. Chaque poème, comme celui-ci, se donne pour une suite de phrases ou de propositions, dont le poète a pris soin, semble-t-il, de gommer les prestiges, rassemblées autour d’un centre plus ou moins secret. De cette unité qui aimante les mots, nous vivons, nous lecteurs, mais elle ne nous éblouit pas d’un éclat qui, nous impressionnant, pourrait nous laisser dépossédés et démunis, une fois le poème lu. Car pour le poète comme pour le lecteur, la poésie doit être fondatrice, le poème « augural » : il doit mettre en route. C’est à cette aune qu’il sera apprécié en dernière analyse : Ouvre-t-il un chemin ? Ouvre-t-il au monde ? Car la parole qui s’y fait entendre est une parole incarnée, de chair et d’air mêlés.

La voix de la chair et de l’air inséparables
Si l’on a pu, faisant des cailloux la métaphore des poèmes, rapprocher le poète de Poucet, on doit néanmoins les distinguer en ce que pour l’un le caillou est un moyen, un instrument, pour l’autre un objet d’attention en tant qu’élément du monde : « Au lieu de contempler les cimes, ramasser un caillou, l’arracher à la poussière ou à la boue, à l’anonymat, sans choisir néanmoins celui dont la forme est la plus étrange ou le dessin des veines : ne pas voir dans cette préférence je ne sais quel symptôme de vieillissement, ces gestes, les enfants les connaissent. J’ai vu Guillaume prendre ainsi des cailloux et les porter à l’oreille comme ces coquillages où l’on entend la houle. Il commençait à peine à marcher. »

Les cailloux auxquels le poète comme l’enfant accordent leur attention témoignent que les poèmes ont leur « lieu »  dans le corps ; ils font l’objet d’une appréhension charnelle et sensorielle du réel d’où provient le poème. Une évidence, qui ne l’a pas toujours été pour Pierre Dhainaut. Celui-ci a en effet déclaré s’être longtemps détourné de l’épaisseur quotidienne pour et par les mots. Une évidence dont il doit la prise de conscience à Bernard Noël. Pas plus que l’enfant, le poète désormais ne distingue dans la matière opaque et indifférenciée des jours, au contraire. Pierre Dhainaut n’a de cesse de rappeler ce que sa poésie doit à l’élémentaire – sable, herbe, écume, craie, samares, aubier –, et de rapporter ainsi le  poème à son origine terrestre, à la banalité et au quotidien dont le poème précisément révèle qu’ils n’ont rien de banal ni de quotidien au sens désenchanté de ces termes, tant il est vrai qu’il les éclaire, les rend lumineux. Ce faisant, le poète transpose dans son travail poétique un autre geste enfantin, celui, après avoir prélevé des cailloux, de les « lance(r) un à un » ; un geste qu’il emprunte à son petit-fils Quentin et dont il dégage la portée tout à la fois existentielle et poétique : l’enfant « rend » ainsi aux cailloux « l’horizon sonore » , il leur offre la possibilité et la chance d’une vibration. Un jeu d’enfant qui rejoint un autre rituel, d’enfant toujours : tenir « dans la paume/ un caillou jusqu’à ce qu’il soit transparent »  L’un et l’autre gestes éclairent, symbolisent presque le travail du poète qui prélève en ce monde un objet quel qu’il soit, qui s’attarde sur un mouvement, un visage, lui accorde temps, attention et parole dans la mesure où il le porte au chant. Faut-il voir là un souci partagé avec Rilke qui, dans sa neuvième élégie, enjoignait chacun à porter secours aux choses périssables et singulièrement par la parole? Peut-être. Mais il s’agit plus encore pour Pierre Dhainaut de conférer aux choses, gestes, aux menus événements de cette vie leur véritable portée ; de leur rendre leur résonance et leur rayonnement : leur « horizon sonore ». Les poèmes tentent ainsi d’offrir du monde et de ses éléments une vision toujours inédite ; car, grâce au poème, écrit Pierre Dhainaut, « ce qu’il a évoqué, que nous croyions connaître, nous sommes mis en sa présence pour la première fois. »

Une parole, donc, qui va chercher dans la terre, dans la chair de la terre et de l’expérience, mais aussi une parole d’air, telle est celle de Pierre Dhainaut. Car les poèmes, Pierre Dhainaut, les conçoit, le lecteur les reçoit comme la forme transitoire d’un flux qui les dépasse, les transcende, les conduit à se refondre et se recomposer lorsque sont écrits de nouveaux poèmes. Ils sont débordés par quelque chose qui leur assure, au-delà de leur singularité, leur unité. Tout en honorant une mesure poétique héritée, Pierre Dhainaut n’a de cesse d’insuffler au poème une vibration qui le transcende, de refondre sa mesure dans un flux, un rythme plus fondamental qui, écrivait-il en commentant Octavio Paz, est puissance « au fond de toute langue » , et dans le monde lui-même.

Ainsi la « parole incessante » , en laquelle s’est engagé le poète est-elle, elle-même, l’expression d’une respiration plus ample que celle des mots, qui y participent, mais aussi bien nos actes. Ce souffle est la condition de la poésie de Pierre Dhainaut, mais il en est de surcroît la visée : « nous reprenons l’haleine,/ nous ne consentirons vraiment que si nous la changeons,/ de lèvre en lèvre, si nous l’offrons en parole incessante. »  Il s’agit d’offrir une respiration, et par elle la naissance, renaissance ; il s’agit, encore une fois, par le poème et au-delà de lui, dans son sillage, de permettre à chacun de connaître la présence.

De cette respiration fondamentale, le feuillage au vent et la lame qui remue la mer depuis ses profondeurs, offrent l’expérience et l’exemple cruciaux : « Tout ce que j’écris comme tout ce que je vis, j’en ai découvert la raison, la lumière, auprès de l’arbre et devant la houle »  a déclaré Pierre Dhainaut. La poésie est donc pour Pierre Dhainaut affaire de rythme. Le rythme en effet est depuis ses débuts, fussent-ils tâtonnants, quand Pierre Dhainaut croyait pouvoir associer sa quête avec celle des surréalistes, ce qui le « réclame » . Le rythme, c’est-à-dire tout à la fois un souffle et ses modulations. On ne peut qu’être frappé, de fait, par les variations de mesure des poèmes et des proses : monostiches, tercets ou grandes laisses, notes… Et le seul critère, sinon de réussite, du moins d’adéquation du poème à l’intention qui l’anime, est, pour Pierre Dhainaut, qu’il procure alors « le sentiment d’un feuillage qui palpite » , quelle que soit l’intensité selon laquelle le vent ou la brise s’insinue parmi les feuilles en nombre, et en module le tremblement, depuis le brassage jusqu’au susurrement.


La voix de l’écoute
Car, qui écoute ce froissement quasi continu des feuilles frémissant encore alors même que  rien ne semble bouger, qui écoute donc ce froissement s’interroge : qui bruisse, qui initie la parole ? Vent et feuilles se tressent de sorte qu’on ne sait plus à qui appartient la parole sans langage qui en résulte : est-ce le vent qui se révèle par les feuilles ? Est-ce les feuilles qui s’ébruitent sous le vent ? De même, qui parle dans cette poésie dont la voix prétend avoir traversé d’autres voix, avoir effectué, selon le titre d’un recueil de Pierre Dhainaut, un « passage par le chœur ». Qui est le poète ?

À cette question, Pierre Dhainaut, sans goût particulier du paradoxe, mais fidèle à l’expérience, répond l’écoute ; c’est, de fait, l’expérience qui est la sienne depuis qu’il s’est détourné du surréalisme, de son cortège de rêves, et du primat qu’après le surréalisme il a continué à accorder au langage dans le morcellement même auquel, alors, il le soumettait . C’est l’écoute qui parle, non le rêve ni même les mots dans la mesure où c’est par elle seule que le poète entre en relation avec le monde, ce monde désormais premier, source et destination de la parole : « Que l’herbe soit plus frêle, la craie plus tendre / et l’air plus vif quand nous avons parlé… »  

Pierre Dhainaut a toujours privilégié l’écoute, en raison tout d’abord de la spécificité du sens de l’ouïe par rapport à celui de la vue, mais en raison aussi du sens particulier qu’il donne au terme « écoute ». Le regard, sens intellectuel, est enclin spontanément à saisir et ce faisant à interpréter, à dominer, donc. L’ouïe est plus accueillante, contemplative si l’on peut dire ; si ce qu’elle perçoit doit se traduire en paroles, ce sera par infusion lente et mûrissement. Elle est plus généreuse. « J’appelle écoute, expliquait Pierre Dhainaut en 2005, ce sens qui n’est jamais acquis de la générosité. »  Aussi l’écoute n’est-elle pas en ce sens le fait exclusif de l’ouïe ; elle peut, dès lors que le regard ne se fait pas « rapace » , mais attentif et aimant, devenir un mode de la vue elle-même : « Tu invoques la lumière, le poème veut plus, que tu l’entendes. »  Car l’écoute respectueuse et patiente réalise l’ « entrée en échanges ». Et le lecteur reçoit une parole tournée à la fois vers le monde et lui, vers le monde pour le lui donner ; il est bientôt lui-même le peuplier bruissant de feuilles et des « pages d’écoute » de Pierre Dhainaut.

Car Pierre Dhainaut, on l’aura compris, est de ceux pour qui l’art est toujours autre chose que l’art, et la poésie au sens commun du terme, autre chose qu’une œuvre. Soucieux du lieu du poème qu’il tient à situer dans l’incarnation, il l’est tout autant de sa destination : « D’où vient le poème (…) Que devient-il ? »  La seconde question est « aussi pressante »  que la première, indique Pierre Dhainaut. Et s’il consent néanmoins au terme « art », c’est après lui avoir ajouté un complément : « art de vivre », « de vivre la poésie ». Car il assume finalement cet autre terme, « poésie », mais en infléchissant son sens, entendu comme ce qui excède le poème, le prolonge, lui est fidèle : « La poésie, ce serait ce qui déborde le poème. Il est toujours trop tôt pour employer ce nom-là. »  La poésie est ce que le poème aura initié de juste et de large ; la poésie est cette « relève prodigue » dans la vie ou l’écriture, « sur le sol » ou « sur la page » , cette relève qui succède au poème, pour lequel le poème a été écrit.

Le poème n’est jamais qu’un passage  dans un cheminement de parole et de vie. Le poème est une invite, une invite à rayonner. Car le poète qui sait et dit la suffocation, l’oppression, les insomnies et la fermeture qui menacent les corps comme les cœurs, offre néanmoins à son lecteur ce qu’il cherche : la confiance, qu’il aura trouvée, retrouvée lui-même un tant soit peu par le poème, dès lors que celui-ci est écoute, est résonance, échange :

 Nous l\'ignorons d\'abord, mais la confiance nous habite,
depuis longtemps ce bruit nous saisit, qui ruisselle,
qui s\'accroît sur les murs où le lierre est inerte encore,
quelle source en avril est plus intense? Une journée
comme une année s'ébranle avec le chant des grives.
La maison s'en imprègne, se rassemble, se déploie.
Quand les yeux s'ouvriront sans être avides,
ils n\'auront rien à vérifier, ils croiront la parole
et la parole transmettra l'inépuisable.

Et si la confiance est conférée au lecteur dans le sillage et l’élan du poème, c’est que celui-ci précisément se veut augural. C’est aussi – et les deux sont liés – qu’il entreprend de nous conserver « l’âge de la surprise ». Cet âge est naturellement celui de l’enfant que le poète n’a de cesse d’observer, de suivre et d’imiter. Mais cet âge est par conséquent celui que Pierre Dhainaut tente d’entretenir par les poèmes et au-delà par la vie qu’inspirent les poèmes, un âge, donc, qui ignore les années. L’âge de l’éveil, l’esprit du débutant selon le bouddhisme, le regard ouvert de Rilke selon la huitième élégie : un regard qui regarde si l’on peut dire, ne craignant pas l’apparente tautologie qui n’a d’autre but que de le démarquer du regard commun ; un regard qui écoute, avant de savoir ; en ce sens là, un regard innocent. On a souvent qualifié – et le poète lui-même – la poésie de Pierre Dhainaut de poésie des commencements. Encore faut-il préciser que le commencement ne désigne pas le moment d’une relation, il est une attitude, une posture devant le monde ; il provient de ce regard ouvert et se concilie avec la fidélité et l’approfondissement. Par lui, en effet, il s’agit de redécouvrir le même : lieu de sables et de dunes, de gorges et de crêtes, lieu d’air, de prairies et de forêts, visages aussi, et corps, gestes.

Redécouvrir ces mêmes présences, oui, mais en éprouvant devant elles une ferveur intacte.


REVUE DE PRESSE

Pierre Dhainaut fut initié par André Breton
La Voix du Nord par Claire Lefèbvre

 Pierre Dhainaut est poète. L’œuvre de ce Nordiste, riche de plus de trente recueils, est majeure dans la poésie contemporaine. En 1959, sa rencontre avec André Breton, le père du surréalisme, est décisive.
 À l’encre verte, sur la page d’un livre jauni : « Dimanche 6 septembre 1959, 10 h 20-11 h 40. À Pierre Dhainaut qui brûle, en très vif signe d’accueil, André Breton ». La dédicace d’une figure de l’art et de la littérature du XX° siècle, pour l’apprenti poète de 23 ans venu le voir dans son atelier parisien.
  « Je cherchais un maître à penser », se souvient Pierre Dhainaut. Quand il rencontre André Breton, il vient d’avoir son premier fils. Il perdra son père quelques mois plus tard. À Dunkerque, à quelques rues de la mer du Nord qui l’inspire, il vit dans une maison où les livres escaladent les murs jusqu’au grenier. Ceux qu’il a accumulés avec sa femme, Jacqueline, professeur de français comme lui. Ceux qui nourrissent depuis toujours la poésie de ce fils d’instituteurs. Parmi eux, Nadja, L’Amour fou et les Manifestes du surréalisme d’André Breton, qu’il a découvert lycéen : ils ont ouvert la voie aux générations suivantes. Avec un credo : l’écriture automatique, l’imagination tenant la plume entre rêve et réalité.
 L’été 1959, à 23 ans, Pierre Dhainaut, qui s’essaie à la poésie, écrit à André Breton. « J’ai osé. Un besoin, viscéral. » Moins d’un mois plus tard, le maître, qui a 63 ans, lui répond de sa surréaliste plume : « Cher Pierre Dhainaut, vous êtes des nôtres. » II l’invite à venir le rencontrer chez lui.
 Pierre Dhainaut sonne au 42 rue Fontaine, dans le IX° arrondissement. André Breton lui ouvre son antre où sont accumulés livres et objets, statuettes de Giacometti et tableaux du Douanier Rousseau, de Picasso ou Kandinsky. « II était très cérémonieux, comme si tout était mis en scène » : le maître des lieux et son hôte s’installent de part et d’autre d’une immense table. « J’aurais dû être paralysé par la peur. Mais en tête-à-tête, il avait l’art de mettre à l’aise. » Ils parlent de la guerre d’Algérie et d’érotisme... Mais aussi, surtout, de choses « très concrètes ». André Breton veut tout savoir de son visiteur, de ses origines à sa récente paternité : « Le surréalisme n’échappait pas aux nécessités de la vie quotidienne. C’est une très belle leçon qu’il me donnait là ! »
 Tout au long de la rencontre, Pierre Dhainaut se sent jugé par une statuette de l’île de Pâques trônant sur le bureau, qui le regarde fixement. Mais l’entretien fini, André Breton propose à son nouveau disciple de participer aux revues surréalistes et à ses célèbres cafés. Pierre Dhainaut fréquente le Cyrano ou la Promenade de Vénus : « C’était très protocolaire. On n’intervenait qu’après avoir tourné dix fois sa langue. On était placé selon son âge, sa notoriété... »
 Mais il aura droit à d’autres dédicaces personnelles d’André Breton. Lorsqu’avec Jacqueline, ils le recroiseront, par hasard, en avril 1961 sur le Pont-Neuf : « À Pierre Dhainaut, le printemps au bras et dans les yeux venant à ma rencontre sur le Pont-Neuf » ! Le couple sera aussi invité dans sa maison de vacances de Saint-Cirq-Lapopie, dans la Vallée du Lot. « II était alors très disponible. Mais, amer face aux récupérations commerciales du surréalisme, il n’écrivait plus. »
 À 74 ans, Pierre Dhainaut écrit toujours. Après s’être rapproché de son ami, le poète ]ean Malrieu, de graveurs et de peintres. Dos aux surréalistes : « Ils ont forgé mes goûts esthétiques, mais je n’avais pas besoin, comme eux, d’inventer un autre monde. » II préfère la poésie de ce monde-ci : « Moins qu’une phrase, plus qu’un murmure, / nous ne marchons que pour apprendre / la langue des roseaux » (Dans la lumière inachevée, Mercure de France), Une langue qui lui vaut le prix Jean Arp. Créé il y a cinq ans, il récompense une œuvre visionnaire, bâtie en dehors de la pression commerciale et médiatique. Dans la lignée d’André Breton.



Il y a le temps qui passe et puis le reste
Critiques Libres par Sahkti

 Pierre Dhainaut est certainement l’une des plus belles voix de la poésie française contemporaine. Une plume qui se décline depuis quarante ans (et trente ouvrages), gagnant en maturité mais également en originalité dans la vision du monde qui est exposée au fil des recueils.
 Plus loin dans l’inachevé, Prix de littérature Jean Arp 2010,se compose de trois parties : Perpétuelle éphéméride, Rituel de l’imprévoyance et À toi qui commence. Le tout est suivi d’un récit en prose, Journal des bords. Autant de textes pour mieux saisir toute la subtilité dont peut faire preuve Pierre Dhainaut lorsqu’il évoque les émotions.
 « Infirmes, nos gestes, / ils se détachent / les uns des autres, / accumulent / les saccades, plus / acérées, urgentes, / mais ce qui les attire, / qu’ils réussissent / à ne pas le cerner, ils s’aèrent, / ils se suivent, / laissant à vif ces lèvres / que rien ne fermera / d’une blessure : à nous / maintenant de répondre, / d’accomplir leur rôle, / sans prudence / ils ont rendu l’espoir » (page 21).
 L’écriture est musicale, elle dit le temps qui passe, qui va et vient, tout comme ces petites émotions de la vie composées d’amour, d’interrogations aussi (« Tendresse de la paume / confiance de l’oreille » ou encore « Ce temps est le tien, de ne pas cueillir / la fleur nommée patience »).
 Une des facettes de la poésie de Pierre Dhainaut qui me touche est cette manière d’aborder notre parcours de vie, avec espoir et lucidité, avec familiarité également. Des mots dans lesquels nous nous retrouvons avec aisance tout en ayant matière à creuser, à chercher comment observer ce quotidien qui nous entoure et l’apprivoiser pour en tirer le meilleur.
Des poèmes en guise de main ouverte, tendue vers un futur à venir ou un présent à capturer, sans pour autant l’enfermer. Les mots respirent, tout comme nous.
  « Comme en forêt le long des routes, nous allons / d’arbre en arbre, nous avons l’âge des rameaux / où se plaisent les fruits, le givre, / qui ne s’alarment pas de ce qu’ils durent, / l’humus et l’air, ensemble ils les célèbrent, / à l’ombre, l’accueil nous enracine » (page 36).
 Superbes lignes dans un recueil qui l’est tout autant !



Levées d’empreintes
Dernières Nouvelles d’Alsace par Veneranda Paladino

  Arpenteur de l’inachevé, poète de la présence qui semblablement efface et éveille, Pierre Dhainaut est le récipiendaire du Prix de littérature francophone Jean Arp 2010.
  « Arides, ainsi, tant que les mots sont seuls, qualifions-nous les rues, les murs, aucun ne nous dira ce qui manque aux regards ». Ne pas davantage choisir entre le soir et l’aube, et si le chant de l’alouette cesse, rester en alerte. Pierre Dhainaut a pour passion la poésie du précaire, coule sa langue dans le souffle, dans la voix soutenue par le Qi, l’énergie vitale carburant des spiritualités orientales. Il en va ainsi aujourd’hui, bien loin des débuts marqués par sa rencontre avec André Breton.
 L’œuvre poétique s’engage, il y a quarante ans, avec Le Poème commencé (éd. Mercure de France), à Dunkerque où il réside toujours, et où il enseigna les lettres. Aux commencements, la parole inaugurale s’émiette en fragments, traverse les lieux, méditant une alliance spirituelle nouvelle. Car au dehors, n’y a-t-il pas le secret des « bras tendus, mieux entendre, le temps remercie, se dilate, le temps aimanté du battement des cœurs, le reflux même appartient au flux, aucun horizon ne divise, quand ils vont de pair, ce qui vient, ce qui réunit », dit-il dans Plus loin dans l’inachevé (éd. Arfuyen).
 C’est dire, malgré l’apparent morcellement, l’idée de communauté dont le poète assure, en son sein, la navigation. C’est en marchant, en arpen-tant les terres, que les signes de Pierre Dhainaut se forment dans les brumes, au vent, dans le claquement d’ailes des mouettes. Essence de nature, effervescence des sens imprégnés des « champs allègres juste avant la moisson ou les dunes rousses, soyeuses, quand la mer déferle [...] de toutes parts toutes nos forces solidaires avec l’éclat, avec les souffles, l’épaule, plus haute, nous oriente : au sein du monde/le monde épanoui que nomme une alouette »...
 
La poésie de Pierre Dhainaut nous enracine, une parentèle imaginaire la lie désormais au rêveur ivre de lune Jean/Hans Arp.



Plus loin dans l’inachevé
Eulalie par Georges Guillain

 Plus loin dans l’inachevé, le recueil que les éditions Arfuyen publient à l’occasion de l’attribution à Pierre Dhainaut du Prix de Littérature francophone Jean Arp 2010, a beau être le trentième – ou le trente-et-unième – des ouvrages publiés par l’auteur depuis Le Poème commencé, paru en 1969, c’est encore et toujours une voix neuve, comme à l’état de continuelle naissance, que le lecteur attentif y entendra. Certes, « lames, écume, sable, souffles, épaules, cime... », cet ouvrage – dont le titre apparaît comme le clair prolongement de Dans la Lumière inachevée, l’anthologie que lui a consacrée le Mercure de France, en 1996 – continue de conjuguer la liste familière des noms que Pierre Dhainaut ne cesse de faire revenir tout au long de ses œuvres.
 Répétition ? Redite ? Ce serait mal connaître la nature particulière du questionnement poétique, la qualité propre de cette relation du poète à sa langue qui fait du mot sa substance, du vers sa respiration. « Les mots, écrit-il dans son Journal des bords – qui, à la suite du recueil, nous fait comme pénétrer dans l’atelier de l’écrivain – ne sont pas hors de nous [...] les mêmes peuvent revenir, chaque fois nouveaux. De poème en poème ce doit être notre unique interrogation : les avons-nous aidés à créer cette merveille de quelques syllabes associées, accordées, d’où s’exhale ce que sans elles nous aurions été incapables de pressentir ? L’air se ranime, avec lui notre chair, le chant ne l’habite que pour le traverser. »
 Dénonçant les petits jeux verbaux à quoi trop d’enseignants, leurrés par les pseudos ateliers d’écriture oulipiens, réduisent la poésie, Pierre Dhainaut nous assure que « l’écriture ne consiste pas en la fabrication d’un objet », qu’elle est « une école des rivages » et qu’un poème n’est vivant que « s’il se porte et nous porte hors de lui ».
 Exigence et nécessité de la poésie. Car la poésie, plus exactement le poème, est bien ce territoire à perpétuellement reconstruire, ce cinquième élément nécessaire, non pour se représenter le monde ou se l’approprier mais pour s’accorder à lui dans sa puissance d’exister, qu’il soit « débris de verre, de fer / mares croupissantes », « galet pris au hasard », « gravier, marrons, feuilles jaunes, bouts de bois » ou souffles de tempêtes, murmures de forêts, clameurs de vagues et d’oiseaux. L’expérience qui attend le lecteur de Plus loin dans l’inachevé est ainsi celle d’une plongée dans le lieu d’une parole fortement habitée, tournée vers une ouverture confiante et aiguisée aux choses. Marche, écoute, rencontre sont autant de mots clefs pour baliser ce parcours. Sans que rien d’autre ne soit promis qu’un accroissement d’être. Un redoublement d’intensité. Le réconfort parfois d’un poème ressuscité, mystérieusement empli d’échos. « Ils parlent de deuil et nous voici réconfortés, ils parlent d’une chambre, nous voici au large... Comment résister à la surprise ? Rien ne s’égare ou ne se clôt. » Marche, écoute, rencontre mais on aurait tout aussi bien pu dire, éveil, accord, bienveillance, promesse. Comme l’est par exemple cette aube « si fraîche, immense  » qui ouvre le recueil, « quand le vent afflue dans la moindre fente / jusqu’à secouer les parois. »
 Puisant loin ses racines, le poème de Pierre Dhainaut s’affirme alors comme la créature évoquée par Rilke au tout début de la huitième élégie de Duino : il cherche à voir dans l’Ouvert, ce monde, comme l’écrit le grand poète allemand, qu’« on ne convoite pas ». Relation infinie, insaisie et « sans retour des yeux sur son état », que depuis plusieurs recueils
 Pierre Dhainaut célèbre avec insistance dans la personne de l’enfant, cet enfant devenu pour lui « le bienvenu », celui qui « reconstitue le monde : lui qui ne sait parler / [...] recrée pour nous le rite immémorial / [...] cœur qui palpite / mains qui acclament, il incarne la joie / la pleine joie du souffle. » Et si d’aventure l’air manque, si l’eau, comme il l’écrit dans le tout dernier poème, « a cessé de jaillir / de s’élargir », c’est encore dans le souvenir de l’enfant qu’on a été, de « l’éveil qui nous fut offert », que le poète retrouve l’énergie de se dire qu’ « il est encore temps de nous pencher/ sur la surface lisse, de n’y chercher aucune image / d’y plonger les mains pour la ranimer, afin d’extraire / de la rumeur profonde avec les paumes / de quoi faire un soleil, la face rutilante / sans inquiétude, en ne sachant vers qui nous la tournons. »



Grands témoins par temps de crise
Les Affiches - Moniteur par Michel Loetscher

 Grands témoins par temps de crise, le poète français Pierre Dhainaut, la poétesse grecque Kiki Dimoula et l’Alsacien René Schickelé sont les lauréats 2010 de l’Association capitale européenne des littératures. La remise des prix, lors des 5° rencontres européennes de littérature, s’affirme comme la consécration d’une évidence : où, mieux qu’à Strasbourg, faire découvrir en ces temps de récession un paysage littéraire européen d’une telle vitalité et pourtant si méconnu ? […]
 Depuis 2005, l’ACEL décerne un Prix de littérature Jean Arp et un prix du patrimoine Nathan Katz. Le premier consacre un auteur francophone vivant de premier plan, « dont le travail est particulièrement remarquable par l’originalité et la qualité de son écriture comme par la vigueur et l’amplitude de sa vision »  : il a été remis, lors des 5° rencontres européennes de littérature à Strasbourg, au poète Pierre Dhainaut pour l’ensemble de son œuvre, depuis Le poème commencé (Mercure de-France, 1969) jusqu’à Dans la main du poème (Écrits du Nord, 2007).
 Les éditions Arfuyen publient son trente-et-unième recueil, Plus loin dans l’inachevé : « Au commencement le poème, mais avec un poème, le commencement sans cesse nous précède ». Le poète du Nord, établi à Dunkerque y a enseigné les lettres, a été compagnon de route (à ses débuts) du surréalisme et depuis, puise « les forces de l’essor » dans celle du précaire, fait corps avec l’imprévisible et œuvre vive dans l’approfondissement  : c’est à ras de terre que la poésie fait respirer l’air des cimes – « il n’y a de poésie que mêlée », dans « la pleine joie du souffle », les mains et les yeux grands ouverts.



Plus loin dans l’inachevé
Lieux d’être par Max Alhau

 Dans la dernière partie de ce livre : « Journal des bords », qui consigne les réflexions de Pierre Dhainaut sur la poésie, on peut relever cette phrase : « Le poème dit l’arbre ou la vague, et ce à quoi il nous ouvre, nous n’avons plus de noms pour le désigner. » Ainsi est le pouvoir des poèmes de Pierre Dhainaut, ceux de ses précédents recueils et ceux qui forment Plus loin dans l’inachevé. On pourrait, dans un premier temps, constater que dans ces pages la diversité formelle ne manque pas : longs poèmes au vers brefs ou longs, poèmes composés de tercets, distiques qui constituent parfois une adresse au lecteur, une diversité qui, toutefois, contribue à l’unité de ce livre.
 La thématique aussi est variée, comme le souhaite Pierre Dhainaut qui entraîne son lecteur vers des lieux peuplés d’arbres, d’oiseaux, des lieux où la mer est aussi présente, mais des lieux habités par des êtres humains, des enfants. Pourtant dire cela n’est pas rendre compte de la richesse poétique de ce livre. Plus loin dans l’inachevé répond à la volonté du poète de saisir les mots, de les confronter à la réalité, de s’accorder, parfois d’une façon duelle, avec le monde et ce qui le constitue, en somme faire que, comme l’écrit Pierre Dhainaut à propos de la vie, par le biais de l’écriture : « nous pouvons l’accroître, en redoubler l’intensité ». Ce sera tout d’abord en se mesurant au temps et plus encore, peut-être, en l’abolissant, en ne misant que sur l’instant, en évacuant les souvenirs : « L’étang, ce matin, saisi par la glace, / nous en faisons le tour, les souvenirs sont inutiles, / c’était jadis, c’était hier, pour savoir avec qui / nous lancions des cailloux, quand l’eau est vive, / avec qui nous admirions les ondes / inaltérables ». Il s’empare de la signification profonde des lieux qu’il parcourt et si son regard se porte sur les arbres, c’est pour comprendre leur convivialité : « l’accueil nous enracine », écrit Pierre Dhainaut. Au cours de ces promenades, le poète connaît le pouvoir des choses, celui de l’imagination également et c’est toujours avec le constat effectué une impression de permanence de la vie qui s’inscrit sur les objets les plus humbles : « Écartelée, pourrie, / rien qu’une planche I à l’abandon, que la main / la ramasse. / dès la première écharde / elle sait que l’arbre I continue de vivre. » II en est de même pour les oiseaux que Pierre Dhainaut observe et à qui il consacre quelques poèmes : mouettes, vanneau dont la huppe frissonne : « nous frissonnerons avec elle /pour lui interdire la fuite » ou une grive « illuminant les cimes » ou aussi avec les hirondelles qui « distribuent les sources, / les soleils, avec largesses, I nous rentrons au pays ». Rien de gratuit dans ces évocations sinon une attention extrême, un art de dépeindre et une leçon à portée du regard.
 Pourtant la nostalgie pointe parfois qui traduit le passage du temps sur des endroits désormais vides, dévastés. Cette impression, Pierre Dhainaut la traduit sobrement mais avec une grande force : « le hameau de pêcheurs / a disparu, détruit, / pour le rappeler, pas même un arbre. » On ne saurait mieux évoquer la nudité, la solitude. Toutefois nous ne sommes pas seuls au monde et les créatures les plus fragiles, les enfants par exemple nous donnent des leçons d’humilité, délivrant la joie : « un front transi / d’enfant, / la journée / sera bonne ». On pourrait encore dire combien Pierre Dhainaut connaît le pouvoir dés mots et combien le choix de ceux-ci détermine la force du poème.
 Dans Plus loin dans l’inachevé, le poème répond toujours aux sollicitations du poète et c’est avec lui que nous pouvons, comme il l’écrit, « entrer en connivence » et c’est grâce à lui que notre parcours demeure aussi inachevé mais empli d’une présence sans cesse.



Plus loin dans l’inachevé
L’arbre à paroles par Jean Chatard

Chaque livre de Pierre Dhainaut est une événement et celui qui nous est donné de lire aujourd’hui, Plus loin dans l’inachevé, prix de littérature Jean Arp 2009, nous offre en première de couverture, une gouache datée de 1960, signée du poète qui possède décidément de multiples talents. Superbe entrée en matière soulignant, s’il en était besoin, les qualités esthétiques de celui qui reste un enchanteur : « L’écoute des mots dont a besoin l’écriture des poèmes, ou leur lecture, ne se confond pas avec celle d’autrui au jour le jour, les domaines — les ordres — ne sont pas analogues, mais avons-nous tout fait pour qu’ils ne soient pas étanches ? »

L’œuvre remarquable de Pierre Dhainaut dont les livres se comptent par dizaines, est l’une des plus singulières et des plus charnelles qui soient. Elle rayonne d’une richesse dont le regard est pourvoyeur et le poète passeur. L’ensemble dans un théâtre d’ombre et de lumière, de lignes et de ferveurs. Avec quelques touches seyantes empruntées au surréalisme, Pierre Dhainaut pétrit la pâte chaude d’une existence où les mots accueillent les paysages, où tout le vivant exulte et resplendit :
 Toutes les saisons nous conviennent
 et toutes les heures,
 mais que ce soit ici

Pierre Dhainaut poursuit cette route magique où chaque poème est une escale et chaque mot le miroir d’une émotion.



Plus loin dans l’inachevé
Europe par Lucien Wasselin

 Plus loin dans l’inachevé  : ce beau titre résume bien la démarche de Pierre Dhainaut L’ensemble de ses livres ne constitue pas une œuvre mais chaque livre est une trace laissée par cette marche vers ce qui jamais ne sera atteint.
 Pierre Dhainaut réunit dans ce nouveau livre des ouvrages parus à peu d’exemplaires et des manuscrits réalisés en collaboration avec des plasticiens. Les poèmes connaissent une nouvelle vie, leur voisinage dans un volume leur donne un aspect différent. Mais l’absence des gravures, des travaux graphiques ou picturaux constitue comme un trou noir, un manque... J’ai sur ma table de travail Perpétuelle éphéméride (qui ouvre Plus loin dans l’inachevé) dans l’édition qu’en a donnée OrpailleuR, avec cinq gravures originales de Pierre Székely : la différence est sensible, les poèmes ne respirent pas de la même façon ; c’est une évidence. Mais il faut être heureux que ces poèmes trouvent ainsi de nouveaux lecteurs. D’ailleurs, Pierre Dhainaut ne se contente pas de compiler ces plaquettes ou ces livres d’artistes rares ou introuvables, il donne une nouvelle version de ces poèmes (dont. certains sont assez remaniés) comme il l’avait déjà fait par le passé (avec Levées d’empreintes, pour ne citer que ce titre). Le lecteur est donc face aux poèmes dans leur nudité. La sensibilité au souffle qui les traverse ne peut qu’en être renforcée. .
 Il y a une forte cohérence dans ce livre : on y retrouve les « thèmes » chers à Pierre Dhainaut : le souffle, les enfants, la mer (et son paysage, celui de la Mer du Nord), le caillou (ou la pierre, le galet..), le corps (la paume, l’épaule...), la nuit, le sommeil (ou l’insomnie)... Dans cette attention aux éléments et aux choses les plus simples de la vie, Pierre Dhainaut manifeste une volonté d’empathie avec le monde. Sensible à son mystère, il n’essaie pas de le percer mais de l’apprivoiser, de sans cesse l’approcher ; il l’interroge continuellement, trouve parfois des réponses qui renvoient à un autre mystère, une autre incertitude. Dire et dire à nouveau, tel semble être le projet de Pierre Dhainaut car rien n’épuise le réel ; d’où la prjssence dans ces poèmes de nombreuses questions. Cette empathie rend poreuse la frontière entre l’individu et le monde extérieur, le premier devient presque un être hybride mcoijpofant des fragments du second ou, à tout le moins, il s’établit une connivence subtile entrd le poète et le monde (la nature et les êtres aimés). C’est ce qu’affirment ces vers : « et nous restons / si le chant cesse, / nous restons en alerte ». D’ailleurs, dans un autre poème, il écrit : « Poussière, pollen, entrer d’un mot, / entrer en connivence ». 
 Quelques mots sur la place de l’enfant dans la poésie de Pierre Dhainaut. Dans la dernière section, intitulée Journal des bords, qui regroupe des notes inédites dans lesquelles il s’interroge, Pierre Dhainaut écrit : « Comment la parole du poème n’irait-elle pas vers les enfants ? Ils découvrent, ils craignent comme ils s’enchantent : elle a tout à apprendre auprès d’eux, la vertu d’accueil, la force matinale ». Propos qui éclairent vivement une suite de trois poèmes, Le bienvenu, inspirés par son petit-fils Nathan. Pierre Dhainaut y dit avec beaucoijp de pudeur l’intimité d’une relation difficile et la singularité irremplaçable de toute existence : « ...de ces mots simples / nul ne pourrait lui expliquer le sens, mais il refuse / de rester à l’écart, il nous regarde enfin ». Et par là, il accède à l’universel et rappelle que la comfnuaication n’est pas la manipulation ou la propagande commerciale dans lesquelles se sont spécialisés certains « consultants » mais ce rapport ténu qui s’établit entre les humains.
 Plus loin dans l’inachevé se termine par une vingtaine de pages de notes qui éclairent la démarche de Pierre Dhainaut, prolongent le poème, approfondissent la parole poétique. Comment clore cette note de lecture sinon en citant ces lignes : « Inachevé, inaccompli, on n’a que,trop tendance à confondre ces deux adjectifs. Quelle œuvre s’accomplirait si elle prétendait s’achever ? Elle demeure en suspens. Ainsi nous marchons vers le bord d’une
falaise, tout proche, indéfiniment. »
Tout est dit.



Plus loin dans l’inachevé
Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques par Jean-Pierre Jossua

 J’ai déjà loué dans ce bulletin deux recueils publiés par Pierre Dhainaut : Entrées en échange (en 2006) et Levées d’empreinte (en 2009). En 2008 a paru sur cette œuvre déjà considérable et dont le climat a beaucoup varié une étude, celle de Sabine Dewulf, aux Éditions des Van­neaux. Le nouveau livre comporte deux parties : les poèmes (« Une sorte de partition » réunissant sans organisation imposée des poèmes nés de cir­constances de la vie quotidienne ou de collaborations amicales80) et un « Journal de bord » (« Que cherchent à dire les poèmes » : des réflexions inscrites dans leurs marges). ’

   Six poèmes inauguraux (« Perpétuelle éphéméride ») disent la reprise du jour, de la vie, dans un passage de terres près de la mer, plein d’oiseaux. La parole poétique de Pierre Dhainaut est ici con­crète, incarnée : « Elle aura cette chair d’un fruit / d’un caillou aussi bien qui s’ouvre / entre des mains ardentes. » La section centrale (« Rituel de l’imprévoyance ») est composée de dix séquences. Une certaine alternance me semble avoir lieu entre des séquences un peu plus abstraites, où prédo­minent la nuit, l’insomnie, le réveil, la page où va s’inscrire le poème, et d’autres séquences très sensibles comme « Entrouvertures » dans laquelle chaque petit poème de sept vers fait surgir pour nous la pluie, un galet, les oiseaux, une planche pourrie, une flaque, des doigts qui effleurent, le feuil­lage, des vagues. Ainsi « Un chemin d’arbres » : « Aucun arbre n’est seul s’il s’appuie : contre un mur, là, dans nos rues étroites / comme au loin sur les crêtes [...] » Ou une longue promenade sur les grèves et à la fois dans le pas­sé (« Sur la foi des sables »). Et encore « Le bienvenu », évocation belle et émouvante d’un enfant très vivant, très présent, et que l’on sent pourtant privé de beaucoup de nos possibilités habituelles. Plus elliptique, la section « À toi ce qui commence » rassemble des distiques comme « Poussières, pol­len, entrer d’un mot, / entrer en connivence. » 
   La partie de méditation sur les poèmes évoque davantage le travail, l’art, la démaîtrise de la création, qu’elle n’indique une poétique au sens précis du terme. Cela a lieu sous forme de petits instantanés, non de grands développements, et c’est bien ain­si. Je retiens simplement ceci : contre une attention au simple jeu verbal fai­sant du poème un objet, il faut dire (en style liminaire indicateur d’un « transcender ») : « L’écriture, une école des rivages. Le poème n’en est pas un, qui a la prétention de se suffire. Il n’est vivant que s’il se porte et nous porte hors de lui. »