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EUROPEAN PRIZE FOR LITERATURE

2009

Kiki DIMOULA

GREECE / GRÈCE

Kiki Dimoula a été le cinquième Lauréat du Prix Européen de Littérature – et la première Lauréate. Le Prix lui a été décerné en novembre 2009 et remis en mars 2010 dans le cadre des 5es Rencontres Européennes de Littérature.

« Kiki Dimoula’s mature poetry added an altogether new dimension to Modern Greek poetry. Having experienced the drama of the existential dissolution of post-war humanity and at the same time the dead ends in a world that has lost the gift of faith, her poetry mapped a world that’s both ‘homeless’ and insecure ; a world in which the poet, in order to survive, had to plunge into the fundamental dynamics of the creative process and interfere decisively with their logic.

 « Her writing turned the grammar of the Greek language against the meaning of words, attempting, thus, to strengthen the emotive power of verse through astonishment and surprise. All her lines suggest the stability of a world that eyes can’t see, but which becomes whole through its imaginary reconstruction within the poem as an organic whole. This dimension of astonishment and surprise has become an active emotive factor in contemporary Greek poetry » (Vrasidas Karalis, Université de Sidney, sur Greece - Poetry Interntional Web, article de 2001).

Kiki Dimoula naît en 1931 à Athènes. En 1949, à la fin de ses études secondaires, elle entre à la Banque de Grèce où elle travaillera pendant vingt-cinq ans. Elle publie en 1952 son premier recueil de poèmes. En 1954 elle épouse Àthos Dimoulas, poète lui aussi, dont elle aura deux enfants.

Bien plus tard, pressée de rédiger sa notice biographique, elle écrira : « Mes études supérieures : les années passées auprès du poète Àthos Dimoulas. Sans lui je me serais contentée, j’en suis sûre, d’une paresse rêveuse et ignorante, vers laquelle je penche encore, sagement peut-être. Je lui dois d’y avoir échappé ne serait-ce qu’en partie, je lui dois mon initiation, incomplète sans doute, à la poésie. » En 1971, elle publie son cinquième recueil, Le peu du monde, qui lui vaut sa première reconnaissance officielle, le Second prix d’État, et une large renommée. Son mari meurt en 1986.

Elle reçoit le Premier prix d’État en 1989 pour Je te salue Jamais, puis le Prix Ouranis en 1994 pour L’adolescence de l’oubli. L’ensemble de son œuvre est couronné par l’Académie grecque, dont elle devient membre en 2002. Elle-même commente ainsi cette période : « Je me suis consacrée avec abnégation à mon rôle de mère, et c’est avec une tendre vaillance que je me suis entendue appeler ‘‘grand-mère’’. À présent je coule tranquillement et sans idées de perpétuation dans ces nouvelles dérivations de mon sang. Je coule, et plus j’approche de l’estuaire, plus je rêve que la poésie va me lancer la bouée d’un poème. »

« À la vue de cette esquisse de portrait, écrit son traducteur Michel Volkovitch, on pourra déguiser Kiki Dimoula, à la rigueur, en lointaine descendante des Metaphysical poets anglais du xviie siècle, John Donne, Andrew Marvell et consorts, ou en petite nièce méditerranéenne d’Emily Dickinson. On s’imaginera une poésie savante, exigeante, difficile. Et c’est vrai. Et c’est aussi bien le contraire.

« Ces poèmes d’une complexité extrême, qui déroulent de façon le plus souvent allusive, voire obscure, une pensée fine et méandreuse, ont cependant sur leurs lecteurs, dans leur version originale du moins, un effet étonnant. Leur auteure ne touche pas seulement un public de spécialistes, elle est lue, admirée, aimée par une foule de gens dont certains lisent peu. J’ai vu récemment, dans les salons d’un hôtel d’Athènes, une jeune serveuse la reconnaître et la saluer avec un respect plein d’affection. La Grèce a beau être le paradis des poètes, un tel traitement n’est réservé qu’à une poignée d’entre eux, et de nos jours à la seule Dimoula. »

BIBLIOGRAPHIE

Kiki Dimoula a publié douze recueils de poèmes. Les huit premiers recueils ont été réunis dans un volume paru aux éditions Ikaros. Les quatre suivants sont publiés chez le même éditeur.
Poèmes, 1952.
Ténèbres, 1956.
Par contumace, 1958.
Sur les traces, 1963.
Le peu du monde, 1971.
Mon dernier corps, 1981.
Je te salue Jamais, 1988.
L’adolescence de l’oubli, 1994.
Minute d’ensemble, 1998.
Bruit d’éloignements, 2001.
Verdure de serre, 2005.
Déplacés à côté, 2007.

La poétesse a également publié, toujours chez Ikaros, deux autres ouvrages :

Le mythe joueur, discours de réception à l’Académie, 2004.
Hors programme, proses, 2005.

Les poèmes de Kiki Dimoula ont été traduits en anglais, italien, espagnol, allemand, bulgare, polonais et suédois. Ont été publiés en français :
Mon dernier corps, choix de textes, trad. Michel Volkovitch, Cahiers grecs, 1995.
Du peu du monde, choix de textes, trad. Martine Plateau-Zygounas, La Différence, 1995.
Je te salue Jamais, trad. Michel Volkovitch, Desmos/Cahiers grecs, 1997.
Anthologie de Kiki Dimoula, trad. Eurydice Trichon-Milsani, L’Harmattan, 2007.

 
À l’occasion de la remise du Prix Européen de Littérature est publié aux Éditions Arfuyen, partenaires du Prix, l’édition bilingue intégrale de Mon dernier corps. dans une traduction de Michel Volkovitch.

Dans le même temps paraît en collection Poésie-Gallimard Le peu du monde, également traduit par Michel Volkovitch.

DISCOURS

DISCOURS DE RÉCEPTION DU PRIX EUROPÉEN DE LITTÉRATURE PRONONCÉ LE 13 MARS 2010 AU PALAIS DU RHIN À STRASBOURG (Traduit du grec par Michel Volkovitch)


J’aimerais pouvoir dire moi-même à quel point cet instant est important pour moi et pour ma langue, en exprimant avec aisance, dans sa dimension exacte, le sens qu’il revêt et la grande émotion qu’il m’apporte. Mais je fais absolument confiance à Michel Volkovitch qui, en me traduisant pendant des années, a préservé l’esprit de mes poèmes, et préservera de même la chaleur, la sincérité de mon salut et de mes remerciements pour ce grand honneur, ce Prix dont vous m’avez jugée digne.

Il me serait naturellement plus agréable de vous parler directement dans votre langue. Mais les langues m’inspirent un profond respect, je considère chacune d’elles comme le trait le plus parfait, le plus expressif de la personnalité d’un peuple, et je n’autorise pas mes connaissances insuffisantes à maltraiter la vôtre. Les erreurs et la prononciation négligente qui détruisent les rythmes, la musicalité, le style et parfois le sens, provoquent en moi une panique, comme si se trouvait polluée, amoindrie la vaste et naturelle singularité du monde.

On pourrait bien sûr me poser la question : si nous ne parlons pas une langue internationale, comment instaurer la communication qui unit les peuples, les fait se connaître et se rapprocher ? Je répondrai que des gens qui parlent parfaitement la même langue peuvent communiquer à peine, s’entendre de façon conventionnelle ou pas du tout, et pire encore, donner des armes nouvelles, plus perfectionnées, à l’incompréhension.

Pour ma part je crois à cette langue internationale que parlent les regards, le désir de connaître, l’art et en particulier la poésie. Si cela n’est qu’illusion, comment expliquer que nous soyons conquis, envoûtés par une œuvre d’art ou un poème sans en avoir clairement conscience ?

Simplement, nous sentons. Nous appréhendons l’œuvre de l’intérieur, de façon cachée, sans paroles. Et j’espère qu’en ce moment vous sentez aussi quelle valeur profonde j’accorde à cette distinction que vous m’offrez. 

Pour moi, le premier choc procuré par la nouvelle de ce Prix a été le choc de la surprise. Une surprise qui a servi d’antidote radical contre la vanité. Je suis très loin de penser qu’avec ma poésie j’ai apprivoisé d’autres psychismes que le mien. Je crois que tout art se met au travail en s’attachant à ses propres besoins, à son profit personnel. Son but originel est de plaire, non de donner. Maintenant si le fait de plaire constitue un don, s’il offre raffinement et consolation à l’humanité, je m’en réjouis, mais timidement. Le grand cadeau que je reçois là me vient du hasard.

D’une manière générale, même à l’âge des bilans qui est le mien, je ne me risque à me glorifier d’aucune conquête, personnelle ou de quelqu’un d’autre.

Car j’ai encore du mal à définir avec certitude en quoi chacun de nous est davantage qu’un invité provisoire de cette planète.

Heureusement, ma réserve scrupuleuse n’agit pas toujours comme un pessimisme massif et inhibiteur. Au contraire. Il provoque une inquiétude active, un besoin constructif de poursuivre l’enquête, par l’écriture, pour savoir si ont vraiment lieu les événements que nous croyons vivre ou s’ils sont engendrés par leur propre manque, et si se produiront ceux que nous craignons ou s’ils sont engendrés par la peur qui préexiste à tout. 

Principe et axe de ma poésie, l’ignorance et l’incertitude, qui alimentent une curiosité, une observation incessantes, ovaires et spermatozoïdes en attente des jours féconds pour la conception du poème.

J’ai vécu une longue période de culpabilité, ne sachant même pas définir la poésie. Les innombrables fois où l’on m’a demandé de le faire, j’ai dû inventer, enjoliver, m’égarer dans des définitions arbitraires, mais faisant toujours en sorte qu’elles se présentent en pèlerins fervents devant l’invisible sainteté de la poésie.

Je cite l’une d’elles, que par sympathie les jeunes reprennent souvent : Tu marches dans un désert. Tu entends un oiseau chanter. Même si tu as du mal à croire à cet oiseau suspendu dans le désert, tu es obligé de lui préparer un arbre. Voilà ce que c’est, la poésie.

Je suis désormais réconciliée avec cette idée : la poésie s’écrit grâce à notre ignorance, précisément grâce à l’effort pour forcer son mystère, qui résiste éternellement.

DOCUMENTS

INTERVENTIONS DE MICHEL VOLKOVITCH LORS DE L'HOMMAGE RENDU À KIKI DIMOULA LE 13 MARS 2010 AU PALAIS DU RHIN : «  Panorama de la littérature grecque contemporaine »


Nous sommes tous d’accord, j’espère : l’identité nationale d’un auteur n’est pas l’essentiel. Pour moi, la patrie de Kiki Dimoula, c’est avant tout la poésie. Cela dit, je souhaite associer à nos réjouissances la poésie grecque dans son ensemble et même la Grèce tout entière. La Grèce qui traverse une épreuve, qui vient d’être blessée dans son économie et sa fierté, insultée avec l’arrogance dont sont capables les riches. C’est le moment de lui dire qu’on l’aime, qu’on est fier d’elle et qu’on ne peut concevoir l’Europe sans elle — c’est un Européen passionné qui vous parle.

On m’a demandé de vous parler d’elle et de ses écrivains. Voilà une excellente idée. La Grèce, en effet, est un pays mal connu, caché derrière de trop brillantes images : son passé antique, son présent touristique, le bleu du ciel et de la mer, le blanc des ruines. Cette Grèce — pas vraiment fausse — nous en cache une autre, plus secrète, plus sombre, plus diverse, plus vraie, et c’est cette Grèce-là dont nous parlent les meilleurs écrivains grecs, que nous connaissons encore si mal.

N’ayant ni le temps ni l’envie de vous faire un cours, je voudrais juste proposer un petit panorama express, histoire de planter le décor.

Commençons par la prose. Beaucoup de livres grecs ont été publiés ces vingt dernières années ; ils ont eu très peu de lecteurs et la plupart d’entre eux sont morts sous le pilon. Je me limiterai ici à quelques titres encore disponibles, à des livres fondamentaux et que j’adore.

On remonte le temps d’abord avec quatre auteurs désormais classiques :  

Alèxandros Papadiamàntis, père fondateur de la prose grecque moderne, puissant nouvelliste. Les petites filles et la mort nous emmène sur son île natale, Skiàthos, il y a plus de cent ans, pour nous montrer l’extrême pauvreté de la Grèce d’alors, dans une langue somptueuse, religieuse.  

Nìkos Kavvadìas, marin de profession, merveilleux poète, a aussi laissé un long récit en prose, Le quart, publié en 1952, qui nous embarque dans un vieux rafiot pourri sur l’Océan Indien. Les Grecs sont de grands marins, de grands voyageurs, on les retrouve partout dans le monde et sur toutes les mers. Le quart est à la fois une tranche de vie et un cauchemar éveillé d’une force inouïe, mis en français, comme le livre précédent, par un grand traducteur : Michel Saunier.  

Dimìtris Hadzis a publié en 1963 son chef-d’œuvre, La fin de notre petite ville, moitié chronique, moitié fiction : sept nouvelles dont l’héroïne est Ioannina, capitale de la province d’Épire que nous voyons vivre dans la première moitié du XX° siècle. Ces histoires douloureuses sont pleines d’une richesse humaine incroyable.    

Stratis Tsìrkas, Grec de la diaspora, originaire d’Égypte, est avant tout l’auteur d’un gros roman, Cités à la dérive, qui a pour cadre Jérusalem, Le Caire et Alexandrie pendant la Deuxième guerre mondiale. Roman faulknérien, durrellien, avec une forte dimension politique. À noter que Kavvadìas, Hadzis et Tsìrkas étaient des hommes de gauche, comme tant d’écrivains grecs — beaucoup d’entre eux l’ont payé très cher. 

Et voici les contemporains, représentés par trois femmes. 

De Zyrànna Zatèli, on peut lire en français des nouvelles (La fiancée de l’an passé) et deux romans (Le crépuscule des loups et La mort en habits de fête). Son domaine, c’est la Grèce du siècle dernier avant les années 70, où le pays bascule dans la modernité ; c’est la campagne grecque du nord, mi-vécue, mi-rêvée. Zatèli est une fabuleuse raconteuse d’histoires — des histoires de famille. 

La famille, en Grèce, est omniprésente, comme le prouve aussi La petite Angleterre, de Ioànna Karystiàni. Cette fois nous sommes sur l’île d’Àndros, entre les deux guerres, dans une famille d’armateurs — encore la mer.  

Et la Grèce d’aujourd’hui ? La voici avec un autre roman de Karystiàni, Un costume dans la terre. Cette fois nous découvrons la Crète dans les années 90, avec la fin d’une coutume séculaire, la vendetta, et le début de problèmes nouveaux, le pays d’émigrants qu’était le Grèce devenant terre d’immigration. L’écriture de Karystiàni est d’une finesse, d’une saveur admirables.
 
Et Athènes, ce monstre, ce cœur hypertrophié du pays ? C’est Ersi Sotiropoulos qui nous y introduit avec son roman Zigzags dans les orangers, où six personnages un peu lunaires, jeunes et marginaux, parcourent l’Athènes d’aujourd’hui. Le ton, très séduisant, allie la fraîcheur à la noirceur et l’humour au désespoir.  

Tout cela pour dire l’extrême variété des sujets et des voix. Et maintenant, Sa Majesté la Poésie.

La poésie est la langue naturelle des Grecs. Il y a là-bas un nombre incroyable de gens qui écrivent des poèmes, parmi lesquels de nombreux poètes. André Velter, qui connaît bien la poésie du monde entier, m’a dit une jour : « Je ne sais pas s’il existe en Europe, et peut-être au monde, une poésie aussi riche que celle de Grèce. » Témoin de cette richesse, l’Anthologie de la poésie grecque contemporaine, publiée en Poésie/Gallimard, qui couvre la période 1945-2000. Mon best-seller : 7000 exemplaires ! Quarante poètes de stature internationale, une vraie caverne d’Ali-Baba.  

Parmi ces poètes, nous connaissons un peu les deux prix Nobel, Yòrgos Sefèris et Odyssèas Elytis, ainsi que Yànnis Rìtsos et son œuvre colossale. Mais nous ignorons encore deux immenses poètes issus du surréalisme : Andrèas Embirìkos et ses flamboyantes visions érotiques, Mìltos Sakhtoùris et ses visions de cauchemar. Nous ignorons plus encore leurs cadets : la très riche génération de mes contemporains, aujourd’hui sexagénaires, Mihàlis Ganas, Christòphoros Liondàkis et tant d’autres, ou Stratis Pascàlis un peu plus jeune.  

Toutes ces voix forment une polyphonie vertigineuse, où le vers libre dominant côtoie le poème en prose et le vers classique toujours vivant. 

S’il faut à tout prix trouver des points communs entre tous ces poètes, il y aurait d’abord un côté charnel, concret. La poésie grecque est  rarement expérimentale et cérébrale. À noter aussi, une grande ouverture à l’étranger, les influences allant de Mallarmé à la Beat generation en passant par Eliot. La jeune génération que je découvre en ce moment est plus mondialisée encore, et plus tournée vers le domaine anglo-saxon, mais on remarque en même temps la persistance d’une certaine sensibilité grecque. Un exemple : la présence de la mort. En Grèce, les morts sont plus vivants qu’ailleurs.  

Tous ces poètes sont évidemment reliés par des liens de filiation complexes. Chacun est influencé, puis influence à son tour. Avec Dimoula, c’est différent. Elle n’a ni ascendance  visible, ni descendance décelable. C’est un électron libre, une voix inouïe, et sa poésie montre une liberté, une indépendance étonnantes vis-à-vis du « poétique » officiel.  

Le lecteur francophone peut lire désormais, fraîchement publiés, les trois premiers recueils de la maturité, qui donnent une idée juste de ceux qui suivent.  

Je ne vais pas m’attarder à vous présenter la poésie de Kiki Dimoula : l’excellente préface de Nìkos Dìmou, dans le volume Gallimard, le fait si bien. Et puis les textes parleront d’eux-mêmes dans un instant. Si vous ne connaissez pas Dimoula, vous serez frappés par l’originalité de ses sujets (elle est capable d’écrire un long poème sur une lampe de bureau ou sur la poussière qu’elle soulève en faisant le ménage), et par son maniement hardi, inorthodoxe de la langue. 

J’ai remis tout à l’heure l’identité nationale à la place qu’elle mérite ; je tiens à préciser que malgré tout Dimoula est profondément grecque. La Grèce est là dans ses poèmes, dans le décor (les lieux, la vie quotidienne), et surtout dans la sensibilité : cette mélancolie qui imprègne cette poésie est très grecque elle aussi, même si elle se montre ici davantage que chez d’autres Grecs. En tous cas ses compatriotes se retrouvent en elle : Dimoula jouit d’une popularité qui rendrait jaloux un poète français. Parmi ses lecteurs, on remarque beaucoup de non spécialistes. Cette poésie  complexe, difficile, les Grecs la reçoivent de façon immédiate, émotionnelle, viscérale. 

     Je vous souhaite le même plaisir.


POÈMES DE KIKI DIMOULA TRADUITS DU GREC PAR MICHEL VOLKOVITCH (extraits de Mon dernier corps)


Oblivion beach

Ce qu’elle en bave, dis donc, l’âme
quand au lieu de dormir elle songe
à des orthographes mafieuses :
l’Homme, par exemple,
pourquoi veut-il à tout prix
s’écrire avec deux m
comme deux poings serrés, pour quoi faire ?

Regarde-moi ça, mon vieux, quelle hypocrisie,
à faire dresser les cheveux sur la tête :
tout ce que j’ai subi la nuit,
tout ce qui m’a torturée,
toutes les ténèbres menaçant
de m’emmener encore,
ces terreurs qui me bandaient les yeux
pour m’empêcher de voir où nous allions,
cet Homme aux deux poings serrés,
tout cela maintenant se déguise
en fillette aurore
avec son petit seau
et sa boîte de peintures.

Lentement rame le bruit de la mer,
et la mer lentement s’étend
dans sa laborieuse étendue,
son étendue bernée :
dépecée par la nuit,
il n’en reste pas plus que n’en veut l’ouïe
pas plus qu’une épaulette d’argent
quand apparaît la lune.
Montagnes renversées dans l’ombre encore
casques éparpillés qui surnagent.
Les cimes, vieilles lointainetés bossues,
vague déploiement d’électrocardiogramme,
arythmies de l’altitude et de la pierre.
Mer, montagne, ciel
masse épaisse imbécile.
L’horizon qui voudrait exister
ne saurait pas où poser le pied.

Une heure caïque
tirant ses filets remonte
une visibilité vivante frétillante :
le bleu saute sur les vagues
en col blanc,
sur la petite église du village le sel ruisselle,
coupoles écaillées de tuiles,
tirelires pleines de Dieu.
La cloche, haut-de-forme des sons.
Solide, le ding-dong.

Le rivage ourlet de travers,
cigales de pierre des galets
dans les broussailles des vagues,
tam-tam du clapotis
castagnettes aquatiques.
Cimetière galet carré
allongé dans la mer,
tam-tam d’inexistence,
oblivion beach,
cimetière allongé dans la mer,
profondeurs demi-sœurs,
ourlet de travers des limites,
rien à faire pour l’égaliser.
Croix plongeuses
et les morts se sont couchés
dans leurs maillots une-pièce en marbre,
et le soleil se souvient d’eux
à peu près.
Et le sable, débauché au cœur dur
n’en fait qu’à sa tête :
je sais, c’est lui qui t’a appris
à glisser comme lui
entre mes doigts,
dune de l’amour.

Ai-je bien fermé ?
Tu ne voudrais pas que j’aie laissé ouverte
la petite porte de ta photo
et que se soit sauvé, envolé
le passage de ton visage ?

La lumière klaxonne comme une folle
elle veut doubler.

Excellents, mes réflexes :
chaque fois qu’un bateau disparaît au fond
ma mémoire sécrète les choses profondément disparues.

Ah ! la veuve instant, si souvent.

REVUE DE PRESSE

KIKI DIMOULA
Greece - Poetry International Web par Vrasidas Karalis, Université de Sidney

 Kiki Dimoula’s mature poetry added an altogether new dimension to Modern Greek poetry. Having experienced the drama of the existential dissolution of post-war humanity and at the same time the dead ends in a world that has lost the gift of faith, her poetry mapped a world that’s both ‘homeless’ and insecure ; a world in which the poet, in order to survive, had to plunge into the fundamental dynamics of the creative process and interfere decisively with their logic.
 Her writing turned the grammar of the Greek language against the meaning of words, attempting, thus, to strengthen the emotive power of verse through astonishment and surprise. All her lines suggest the stability of a world that eyes can’t see, but which becomes whole through its imaginary reconstruction within the poem as an organic whole. This dimension of astonishment and surprise has become an active emotive factor in contemporary Greek poetry.
 Dimoula’s poetry treats the themes of absence and oblivion as in a kaleidoscope, where colours and shapes dissolve and mix in order to be reconstructed into a hidden harmony and order.
 Her poetry turns fluidity into a transubstantiating process : the universe becomes world once again, agony becomes longing, absence appears as time redemption. The poet’s language breaks through habits and negates the certitudes of a romantic tradition which lacks to see lost time as a continuous and active presence. Through her lines, personal time is born anew and is accomplished for ever as collective experience and prismatic image. Her poetry, through the siftings of Heracleitus, presents the best world of a personal ontology and establishes it as sensetional material and aesthetic phenomenon.
 For Dimoula, silence, migration, and minimalisation enter language in order to dissolve the coherence of a logic that is unable to decipher their message. In them, the poet discovers existential dimensions that err in experience but which the brain, darkened as it is from rationalistic dizziness, refuses to accept them. This is precisely the purpose of Dimoula’s poetry : to create the space for the realisation of the best world. Every one of her poems locates and records dimensions of this expected multidimensional and orderly world.
 It is for this reason that each of her poems undermines the dominance of silence, each word abolishes the power of obscurity and darkness. The poet wishes to shed light on those mobilizing forces of the psyche – not the Freudian subconscious of repressed desires, but the area of the id, the dark Persephone which belongs to each of the mortals and reigns within our personal Hades : a personal spring, a way to multifariousness. Hence, each of Dimoula’s poems is a Homeric death ritual, a recalling of the dead through the submission of the absent sense they left behind ; and each one submission gives essence to her lines, moulds essence and energy, body, language and human warmth.
 For Dimoula, everything lives on a multi-leveled simultaneity, within memory time where there is no distinction between moments and everything is identified absolutely and is freed to salvation through the awe of memory. Because this initial emotion dominates in her work : awe at loss and dissolution, at time and distance, awe at the power of language that resurrects and replaces wholly all those things that have disappeared and have become forgotten.
 In short, Dimoula’s poetry illustrates the re-establishment of symmetrical analogies between memory and reality, between humans and their space ; finally, it sees the possibility of transubstantiation out of decay, the endurance granted to chaos and the confusion of history by the power of language.



Mon dernier corps
Critiques Libres par Sahkti

 Prix européen de littérature 2009 (remis à Strasbourg en mars dernier), Mon dernier corps est publié par Arfuyen en version bilingue grec-français.
 Née à Athènes en 1931, Kiki Dimoula est une poétesse grecque qui travailla parallèlement à la banque de Grèce pendant vingt-cinq ans. Des chiffres aux mots... un pas allègrement franchi par l’auteur et sa jolie plume. Merci à Arfuyen de permettre au public francophone d’enfin prendre connaissance du travail de cette grande dame des lettres grecques ! On soulignera d’ailleurs la qualité de l’édition proposée, non seulement pour sa traduction mais également pour les notes fouillées qui permettent de faire plus ample connaissance avec l’œuvre et le personnage de Kiki Dimoula.
 Kiki Dimoula, dans ce recueil, met sa plume au service d’un déséquilibre permanent, d’un gouffre qui pourrait s’ouvrir à tout instant sous nos pieds. Aller à la rencontre de sa poésie peut être violent, tant son écriture est rude, ardue, pénétrante et sans concessions. Une écriture qui secoue car elle fait se côtoyer au sein de nos existences le néant, le silence, l’horreur et la peur. Expérience délicate dont on ne sort pas totalement indemne.
 « Printemps ou faux-semblant / miracle ou théâtre / fleurs ou pompes à précédents / papillons ou menaces ? / Des milliers de papillons / d’une beauté spasmodique / sur des fleurs / des pompes à précédents / des menaces et des théâtres par milliers / volent / taisant la limite de leur vie / limite dessinée / plus artistiquement que tout autre / par la main d’un abréviateur (...) » (page 71).
 Au fil des textes, on réalise qu’un ordre supérieur dirige le monde et nos vies, possède le pouvoir de tout bouleverser et de transformer l’infime en immense tragédie. Résurgence des héros antiques sur nos vies modernes, drame grec se jouant à tous les niveaux... Kiki Dimoula déploie une écriture faite d’ampleur et d’emphase pour évoquer cet inéluctable dessein exercé par une force invisible sur nos pauvres âmes perdues.
 Un véritable régal !



Kiki Dimoula, enfin !
Nouvel Observateur par Bernard Loupias

 Elle s’appelle Kiki Dimoula. Ce n’est pas le pseudonyme d’une danseuse du Crazy Horse, mais le nom de la plus grande poétesse grecque contemporaine. Quasiment inconnue en France. Une aberration heureusement réparée par la parution simultanée de deux ouvrages, Le Peu du monde, dans la collection Poésie/Gallimard, et Mon dernier corps, en édition bilingue, aux éditions Arfuyen, tandis que Kiki Dimoula se verra remettre le Prix européen de littérature lors des 5° Rencontres européennes de Strasbourg, qui se tiendront le 12 et le 13 mars. Il n’est jamais trop tard pour bien faire.
 Rencontrer la poésie de Kiki Dimoula (née en 1931) peut s’avérer une expérience mentale, nerveuse, et spirituelle, violente. Une brûlure. On en guérit rarement. Dimoula est une de ces rares âmes qui voient. Dans la préface de Le Peu du monde (admirable traduction de Michel Volkovitch), Nikos Dimou avance qu’écrire sur la poésie de Kiki Dimoula « est une tâche ardue ; car c’est une poésie sans objet, car son objet, c’est le néant. Pour être plus précis : non pas tant sur le néant lui-même (que pourrait-on écrire sur lui ?), que sa présence dans notre vie, notre relation avec lui [...]. Là précisément réside l’exploit de Dimola. Elle parle de l’obscurité, du non-être, du néant, choses qui ne peuvent se dire - et pourtant elle les dit. Alors que la plupart des poètes, confrontés à l’abstraction, se cassent la figure, Dimoula réussit à écrire une poésie philosophique aussi palpable qu’une motte de terre et métaphysique autant que la théologie négative. » On ne saurait mieux dire. Dimoula rejoint là le Paul Celan de « la Rose de personne », le José Angel Valente de « Trois leçons de ténèbres » ou Emily Dickinson (tout !), et trouve aussi un écho dans les textes des grandes traditions mystiques – kabbale, soufisme, taoïsme – qui en savent long sur la question du Néant, source de toute réalité...
 Nikos Dimou souligne la profonde modernité et l’originalité radicale de l’écriture de Kiki Dimoula où, dit-il, « le grotesque cohabite avec le tendre, le cauchemar avec le kitsch rose, la terreur avec l’humour le plus noir ». Un exemple ? En voici un, aussi succinct qu’un haïku : « Pour vous je ferai un meilleur prix / disait Rien à Quelque chose / et cet idiot l’a cru »
 En fait, Nikos Dimou ne trouve à la grande poétesse grecque de véritables âmes sœurs que parmi les Metaphysical Poets du XVII° anglais, comme Donne, Herbert ou Marvell, « lesquels, écrit-il, relient sans transition le concret et la métaphysique, le sensible et l’au-delà. » Il a raison, et quelle meilleure preuve expérimentale que la lecture d’un poème comme « Cambriolage d’illusion » : « Et je vis quelque part au cœur de la nuit / Resplendir / Une pharmacie de garde // Monsieur, donnez-moi un somnifère, / que dorme un peu le désert dehors // Et le temps que se déplace de sa somnolence / le pharmacien, j’admirais / l’égalité des douleurs sur les rayons / incurables et guérissables, toutes / dans des petites boîtes joyeuses aux couleurs vives. / Et soudain, je t’ai reconnue. À l’isolement. / En haut ; là où seul l’œil de la peur accède. / Image de mort sur l’étiquette d’un flacon de poison. // Méconnaissable, dénudée, mortelle, ta figure. / Tes bras croisés, image d’effroi / à l’endroit innocent / où rêvait naguère ta gorge insouciante. // Monsieur, ai-je crié / bousculant les douleurs des rayons, / quelles erreurs détestables, comment pouvez-vous / fournir aux morts de nouvelles doses / de poison sans autre ordonnance / ni volonté divine ? Comment osez-vous, / pour vendre efficacement vos produits de mort, / démantibuler des formes que nous nous évertuons / à maintenir entières efficacement / dans des flacons d’illusion scellée ? / Rendez-moi tout de suite l’original. // Je vous crois, dit le pharmacien, mais / après avoir quitté la caisse / aucune erreur n’est reconnue. »



Mon dernier corps
Exigence littérature par Françoise Urban-Menninger

 Lors de la présentation de cet ouvrage au Palais du Rhin à Strasbourg, Michel Volkovitch et Vladimir Fisera, ont rappelé qu’aucune femme n’avait obtenu le prix Nobel en Grèce, c’est dire la place que prend aujourd’hui Kiki Dimoula. Née à Athènes en 1931, elle a bâti une oeuvre singulière et forte couronnée par l’Académie grecque dont elle est membre depuis 2002 et par le premier Prix d’Etat en 1989. L’auteur est aujourd’hui considérée comme la « petite sœur méditerranéenne d’Emily Dickinson ».
 Dès la lecture des premiers vers écrits par Kiki Dimoula, un charme mystérieux et envoûtant opère chez le lecteur car à l’instar d’une pythie, elle possède l’art de décrypter et de traduire les signes de l’invisible. Quand Kiki Dimoula déclare sur un ton qui semble enjoué : « Non, pas la mort, je ne veux pas que la mort / entre au matin dans la végétation des mots », on imagine cette femme belle et altière au milieu des figuiers, du thym et des cyprès à danser et à badiner entre ciel et terre avec sa mort qui l’accompagne dans sa vie et dans chacun de ses poèmes.
 À la fois joyeuse, parfois même drôle, la poésie de Kiki Dimoula se situe dans un entre-deux où le sujet le plus infime renvoie à la mort et au néant.
Le poème virevolte, il est dansé sur une musique intérieure qui n’est autre que la voix du poète qui interpelle les disparus, un Dieu incertain ou un autre moi enfoui dans les sables de l’oubli : « Dépeuplement. / Personne ici, ou là, ou là-bas ? / Personne ? »
 Et toujours, l’auteur nous fait goûter du bout de ses vers à cet humour plein de fantaisie souvent teinté de noir qui oscille entre l’innocence de l’enfance et la clairvoyance visionnaire : « Je pensais me cacher / à l’ombre de cet arbre / dans la maison de famille des cigales » Mais plus loin dans le même poème, Kiki Dimoula en vient à décrire de manière brutale et totalement inattendue la « chaleur nécrophile » qui envahit les lieux évoqués et qui jette son ombre noire et lourde de sens sur le texte.
 On l’a déjà dit, les poèmes de Kiki Dimoula s’apparentent à une danse avec la mort, ils contiennent en eux le miel et le fiel de la vie. En les lisant on boit tout à la fois la ciguë de Socrate et l’hydromel des dieux. Les images éblouissantes nous arrivent charriées par d’immenses lames de fond qui semblent porter en elles les fragments d’une humanité dont la violence trop contenue nous amène sans cesse au bord de la rupture : « Automne étranger violant/ des étendues prostituées ». Les métaphores se multiplient et se font l’écho d’un inconscient collectif relayé par la voix du poète :" l’euthanasie de l’écume" ; « L’éclat plante ses dents partout », « Peut-être le temps veut-il / courir plus vite qu’il ne court. / Promesse qui réjouit la poussière. »
 Quant aux objets, ils ont comme dans Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, des pouvoirs magiques qui défient les sens et la raison : « Les bras du fauteuil / prennent subconscience (...) car même les bons fauteuils le savent, / tout rêveur est secoué : on a même vu des rêves / qui nous flanquent par terre. » Il va sans dire que la poésie de Kiki Dimoula est renversante dans le sens où elle ne ressemble à aucune autre : « Ma voix est basse, lointaine / comme le savoir et la peur », « Ma voix est un escabeau pour paroles fatiguées, / pour conclusions qui reviennent vaincues. »
 À n’en pas douter, la voix de Kiki Dimoula porte en elle d’autres voix qui la traversent. La Grèce, paradis des poètes, compte avec elle une figure majeure d’une radicale nouveauté dont l’écriture évidente et toujours en déséquilibre nous livre dans le même temps des « phrases corbillards » et dans « La parole qui crie, un Narcisse ».



Cyprès en archipel
Le Matricule des Anges par Emmanuel Laugier

 Dans Mon dernier corps (1981), la poétesse grecque Kiki Dimoula, Prix Européen de Littérature 2009, oscille savamment entre poèmes de la quotidienneté et fine parabole du passage de l’existence.
 Michel Volkovitch traduisit plusieurs livres de Kiki Dimoula. Aujourd’hui il revient à nouveau à eux ; et c’est pour nous faire découvrir l’audace de cette poésie, sa façon « qui ne ressemble à rien ». L’étrangèreté qu’elle dégage vient du placement dans ses vers d’événements banals, du quotidien et de l’infime qui se logent en eux, entrelaçant la mémoire d’une sorte de mille-feuille où ils auront à se recomposer.
 Sans doute est-ce d’abord cette lente remontée de mémoires non-linéaires, qui bouleverse et complexifie la syntaxe de Dimoula et donne à sa voix ses inflexions si particulières. Du vent passant dans des feuilles cendrées, d’une cruche sur la table, d’une cassette audio, sa bande que nous imaginons dévidée, d’un cyprès dressé face au père disparaissant, Dimoula dit, à la fin, comment ils s’interpénétrent. En cela, l’un de ses commentateurs (Nikos Dimou) a raison de dire : « L’unique thème de Dimoula, c’est le passage — progressif ou soudain — de l’être au non-être. Ce passage qui s’appelle temps, usure, mort. »
 Cette synthèse, pourtant, que le poème concentre en lui, n’a rien d’un thème abstraitement convoqué. L’opération poétique de Dimoula, dont les livres paraissent en Grèce dès 1952 (elle est née à Athènes en 1931), est opposée à une poésie métaphysicienne. Si la disparition peut la hanter (comme celle de son mari), elle ne peut la dire, par exemple, que par le détour d’une sorte de physique des éléments, et surtout par des agencements syntaxiques tels, qu’ils en perdront leur identité. Les formes du quotidien et de l’ordinaire créeront des connexions inédites, voire inconnaissables sans le sujet qui les disperse dans son langage, à l’exemple de ces vers : « Quelqu ’un a dû dire à la mer tu me fatigues, / la voilà comme noyée, / car cette vérité sèche / est plus mer que toute autre / et plus grand fond que grand fond // (...) Une barque de pêcheur jaune tombe goutte à goutte / dans l’avant-couleur du bleu : le sous-azur. / Suit le bleu sombre / – amour sombre profond – / brillant définitif / puis ternissement et rabaissement / jusqu’à un incolore et prolongé tu me fatigues. »
 Entre ces deux strophes, il n’y a pas que le passage, presque fatigué, de l’extrémité d’un vers en italique à sa suspension finale, mais cette si étrange façon de placer le verbe à la fin d’une épreuve de décoloration (« jusqu’à un incolore et prolongé »). Passage encore, presque doux, si juste dans l’apposition voulue, que Dimoula peut lui faire succéder ce réflexif : « Aventurismes de nuances, / humide approche de l’instable. » Car l’art des déplacements discrets est agencement de blocs d’affects et de perceptions. Il se déroule dans une complexité extrême, que Michel Volkovitch réfléchit dans sa postface en des exemples précis de difficulté de traductions, dans « une pensée fine et méandreuse », un usage de la familiarité éludant les négations nécessaires. Ainsi : « Herbe grasse dans mes tiroirs / douceur sans profondeur comme du velours / ou comme un serment piétiné / et je vois qui se délasse et se prélasse / ta photo ».
 Femme du poète Athos Dimoulas, disparu en 1986, sans qui, dit-elle, elle se serait « contentée d’une paresse rêveuse et ignorante, vers laquelle je penche encore », Kiki Dimoula a pourtant enduré seule la possibilité de continuer une œuvre, majeure, pleine d’embardées. Se mêlant elle-même aux rapts de sa poésie, et se plaçant ainsi à égalité de risque et de nudité. Sans doute est-ce cette dimension d’empathie qui la rend si populaire en Grèce, et qu’elle puisse écrire, pour nous : « Turbulence avalant / la hiérarchie des emportés. / Elle m’emportera moi aussi / qu ’un rien emporte / et que ne retient aucun / tiens-moi bien. / Qu’elle m’emporte donc./ Plutôt que le temps, mieux vaut / que m’emporte le vent. »



Grands témoins par temps de crise
Les Affiches - Moniteur par Michel Loetscher

Grands témoins par temps de crise, le poète français Pierre Dhainaut, la poétesse grecque Kiki Dimoula et l’Alsacien René Schickele sont les lauréats 2009 de l’Association Capitale Européenne des Littératures. La remise des prix, lors des 5es rencontres européennes de littérature, s’affirme comme la consécration d’une évidence : où, mieux qu’à Strasbourg, faire découvrir en ces temps de récession un paysage littéraire européen d’une telle vitalité et pourtant si méconnu ?

La Grèce est à l’honneur, à travers la consécration de sa poétesse la plus populaire : Kiki Dimoula (qui travailla dans le secteur bancaire) est lauréate du Prix européen de littérature, décerné par l’Association capitale européenne des littératures, pour l’ensemble de son œuvre en prose et en poésie (douze recueils depuis 1952).

À l’occasion de la remise du prix, deux ouvrages traduits par Michel Volkovitch (dont le travail consacré à la littérature grecque moderne est récompensé par la Bourse de traduction 2009 du Prix européen de littérature) paraissent chez Poésie Gallimard et aux éditions Arfuyen. Auteur notamment du Verbier (éditions Maurice Nadeau, 2000), Michel Volkovitch anime les Pages d’écriture mensuelles (www. volkovitch.com).

Lors de son discours de réception prononcé le 13 mars dernier au Palais du Rhin, Kiki Dimoula (elle-même veuve d’un poète) propose sa définition de la poésie : « Tu marches dans un désert. Tu entends un oiseau chanter. Même si tu as du mal à croire à cet oiseau suspendu dans le désert, tu es obligé de lui préparer un arbre. Voilà ce que c’est, la poésie. »



KIKI DIMOULA : TRISTESSE DE FOND
Paperblog par Jacques ANCET

Quelle chance que d’avoir ignoré jusqu’à maintenant la poésie de Kiki Dimoula (Athènes, 1931), pour connaître l’émotion d’en faire aujourd’hui la découverte éblouie !

Grâce à deux livres qui nous présentent trois recueils de la maturité : Le Peu de monde (1971) suivi de Je te salue Jamais (1988), chez Poésie / Gallimard et Mon dernier corps (1981), qui vient d’obtenir le Prix Européen de Littérature 2009, chez Arfuyen. Le tout, traduit avec brio par Michel Volkovitch. Ce qui signifie, évidemment — mais est-ce une évidence pour tout le monde ? — qu’on ne lit pas tout à fait Kiki Dimoula, mais sa voix dans la voix de son traducteur et que c’est donc de lui aussi bien que d’elle qu’on parlera ici, puisque les poèmes de ces deux livres sont des poèmes français, même si Mon dernier corps se présente en version bilingue accessible seulement à ceux — et ils sont de moins en moins nombreux de nos jours — qui peuvent déchiffrer l’alphabet hellénique. 

Ce que Michel Volkovitch réussit apparemment à faire (puisque je suis de ceux qui ne lisent pas le grec), c’est à nous faire entendre un ton d’une singularité absolue dans la poésie d’aujourd’hui. Kiki Dimoula est un poète élégiaque, mais un poète élégiaque critique — qu’on lise, pour s’en convaincre, le premier poème de Le Peu de monde : « passée ». Cet oxymore signifie-t-il quelque chose ? Une élégie qui ne s’abandonne pas à l’effusion et rit discrètement et même ouvertement d’elle-même, cela signifie-t-il quelque chose ? Une voix vouée à la perte et à la disparition et qui, au lieu de pleurer, s’en amuse tristement, cela signifie-t-il quelque chose ? Oui, car ce refus de s’enchanter en chantant sa peine, donc de s’abandonner au charme du poème et à sa consolation, signifie, du coup, un désespoir redoublé. Dans leur lucidité souriante, les poèmes de Kiki Dimoula sont ravageurs :

Ô toutes choses vaines ne pleurez pas.
Vous êtes seules en ce monde à vivre éternellement.
(JTSJ, 201)

Cette force de langage insinuante qui vous investit et ne vous lâche plus, repose sur un procédé qui semble être sa marque : une matérialisation de ces manifestations foncièrement immatérielles que sont, soit les grandes instances « métaphysiques » — la mort, le temps, la durée, la vie, la divinité, l’être, le néant... —, soit les mouvements mentaux ou affectifs — la raison, le désir, la douleur... — soit ces choses tout aussi impalpables même si elles peuvent être sensibles, que sont, par exemple, les phénomènes atmosphériques (le jour, la soirée, les nuages, la pluie, etc.). Chose qui pourrait sembler somme toute assez banal si cette personnification n’était de signe descendant. Autrement dit, si elle n’entraînait une métamorphose par le bas de toutes ces forces dont nous sommes faits, à travers un usage systématique d’expressions empruntées au registre le plus quotidien de l’existence.

Toutes choses qui donnent à cette poésie ce ton inimitable qui est le sien. Que ce soit dans le registre de la personnification insolite (« C’est à toi, Soudain, que je m’adresse // À toi Soudain, nourri de rêve, / beau gosse d’une bravoure folle, / enfant bâtard de causes inconnues... » MDC, 23), dans celui de l’humour triste (« Le calme absolu en moi / met toujours ses pantoufles à tout hasard. / Des désirs logent à l’étage en dessous. » JTSJ, 143), de l’impertinence (« Un Christ affairé comptait / avec une passion d’avare / ses richesses : / clous et épines. » LPM, 35), ou, simplement, de l’image inattendue (« Novembre, à Delphes, est en restauration. » JTSJ, 160).

Ce croisement du noble (les sentiments, la vie, la mort) et du trivial (qui rappellerait de très loin la banalisation des grands mythes grecs chez Yannis Ritsos), s’opère évidemment dans un constant travail de langage. Et c’est là qu’il faut saluer le traducteur dans son effort de recréation des inventions verbales (« terrestritude », « réancianniser », « l’Oublioir »), des jeux de mots (« si j’ai pour non Hélas ou Est lasse ») des expressions toutes faites perverties (« le corps a enfilé son âme de nuit » JTSJ, 148) et du travail sur les signifiants (« ce poème à moi / le seul poème / qui soit à moi / tout à moi. / Et se noie. » MDC, 39).

Le sarcasme, la pirouette verbale, l’humour, ne sont pas absents de la poésie contemporaine. Mais rares sont les œuvres qui savent les associer à cette tristesse profonde qui est celle de Kiki Dimoula. Ou, plutôt, à cette tristesse de fond. La vie est passée avec « le camion des pleurs », la douleur a tout dévasté — l’être aimé a disparu, au moins dans Je te salue Jamais dont le titre est tout un programme. Ne reste que la poésie qui est pour Kiki Dimoula une manière d’être — de se tenir dans l’être — quand celui-ci fait eau de partout.

Une manière de regarder le rien en face. Ne serait-ce que dans sa forme la moins dramatique et la plus quotidienne, celle de la photographie. À laquelle elle sait donner dans ses livres un statut privilégié puisque, présence de l’absence, elle est l’incarnation sur le papier de ce non-être qui ne cesse de la hanter et auquel ne cesse de répondre avec l’énergie du désespoir toute sa poésie :
Ta photo s’est presque imposée.

Jour après jour, elle me convainc que rien n’a changé,
que tu as toujours été ainsi, être de papier.

De temps à autre un vague coup de fusil
témoignage en ta faveur la tristesse
qu’elle se rende.
Pour prouver qu’on a vécu le seul vrai témoin
C’est notre absence.
(JTSJ, 197)