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LA BOURSE DE TRADUCTION DU PRIX NATHAN KATZ DU PATRIMOINE

2006

Jean-François EYNARD

 Jean-François Eynard a été le troisième Lauréat de la Bourse de Traduction du Prix du Patrimoine Nathan Katz. La Bourse de Traduction lui a été décernée en novembre 2006 et remise en mars 2007 dans le cadre des 2° Rencontres Européennes de Littérature à Strasbourg.

 LITTÉRATURE ET FONCTION PUBLIQUE…
 Jean-François Eynard est né à Angers le 17 octobre 1943. Les années d’enfance et d’adolescence se passent à Nantes, Beauvais et Nice, au gré des affectations de son père, ingénieur du génie rural.
 Ses études de lettres modernes à Aix en Provence et Nice, le mènent en 1967 à un diplôme d’études supérieures. Coopérant au service culturel de l’ambassade de France à Berne en 1969, il rejoint ensuite la fonction publique, dans laquelle il occupera divers postes d’administration centrale à Paris, notamment au ministère de la Culture, avant d’entrer par concours à la Caisse des Dépôts et Consignations.

 ENTRE PARIS ET MUNICH
 Depuis plusieurs années il partage son temps entre Paris et Munich où il peut satisfaire ses deux passions pour la musique et pour la littérature.
 Il s’est intéressé en particulier à la poésie allemande, d’Hölderlin à Paul Celan en passant par les expressionnistes.

BIBLIOGRAPHIE

 TRADUCTIONS
 Sur les encouragements d’Arnaud Villani, Jean-François Eynard a entrepris au début des années 1980 de donner une traduction française d’un choix de poèmes de Georg Heym (1887-1912), l’un des écrivains majeurs de l’expressionnisme allemand.
 Ces traductions, complétées de fragments de son Journal et d’un texte d’Ernst Stadler paru quelques mois après la mort accidentelle du poète dans les Cahiers alsaciens (n° 3), ont été publiées en 1987 sous le titre La Ville de souffrance. 
 Les propres textes de Jean-François Eynard ont été publiés dans des revues poétiques, tant en France – dans la revue Nu(e) – qu’en Allemagne – dans la revue Muschelhaufen – où ils ont été traduits.

 OUVRAGES PUBLIÉS DANS LE CADRE DU PRIX
 Alfred Kern, La Lumière de la terre (Arfuyen, 2007), bilingue allemand-français, première traduction des poèmes allemands d’Alfred Kern.

DISCOURS

DISCOURS DE RÉCEPTION
DE LA BOURSE DE TRADUCTION DU PRIX DU PATRIMOINE NATHAN KATZ
PRONONCÉ PAR JEAN-FRANÇOIS EYNARD LE 16 MARS 2007 À STRASBOURG

     
     La Lumière de la terre
,  qui rassemble les poèmes écrits par Alfred  Kern en langue allemande, s´inscrit dans le prolongement du Carnet Blanc, publié par les Éditions Arfuyen un an après sa mort.
     Comme le Carnet Blanc, ces poèmes allemands proviennent de l´importante somme de textes dactylographiés et corrigés à la main que le poète avait accumulés dans sa demeure d´Haslach  au-dessus de Munster tout au long des années et qu´il  confia à son voisin et ami Gérard Pfister à la veille de son  hospitalisation.
     Dans les tous derniers jours de sa vie  à la clinique Saint-Joseph de Colmar, Alfred Kern avait pu lire encore les premiers états du Carnet Blanc. S´il n´a pu en être de même des poèmes allemands, leur principe comme leur contenu se sont imposés avec une assez grande évidence.
     Dans la masse des inédits  laissés par Alfred  Kern, tous écrits en français, figure en effet une quarantaine de poèmes composés  dans sa langue maternelle , au sens strict du mot, l´allemand. Peu nombreux , ces textes constituent un élément central de son travail littéraire , auquel il était particulièrement attaché même s´il hésitait à en parler.
     C´est pourquoi il a semblé intéressant  d´en présenter une édition bilingue quasi exhaustive, ne laissant de côté que ceux qui étaient demeurés à l\'état d´ébauches ou ne représentaient que des variantes.
     Dans Le Carnet Blanc  Alfred  Kern nous éclaire sur les raisons de son entrée en poésie dans la derniere pérode de sa vie : « à défaut d´autobiographie prévoyante, raisonnée, je me suis tourné vers la littérature pour retenir au peigne fin  quelques résidus, éléments d´ordre , quelques valences libres , restées en suspens comme le poil de la bête, la peau, le parchemin ou cette chevelure d´ange musicalement présente, apportée, maintenue, qui se confond, respirée, respiration, accent de vérité…. »
     Étrangement,ce n´est qu´en 1989 avec la parution de Gel et Feu aux Éditions Arfuyen, que l´on commence à découvrir son œuvre poétique. Vingt-cinq annés ont passé depuis la sortie de son dernier roman Le Viol (Gallimard 1964). Une profonde coupure s´est faite dans sa vie, dont  seule l´écriture poétique, à  sa manière allusive et symbolique, peut rendre compte. C´est ainsi, sans doute, qu´il faut comprendre cette pudique confidence du Carnet Blanc : « Notre vocation tardive,la passion, le désir encore vif, de sauver en quelques secondes le sens d´une vie). »
     Dans chacun des ouvrages qui témoignent, durant les dernières années de son existence, de cette sorte de «  vita nuova » à laquelle il a accédé, Alfred Kern offre une place centrale à l´expérience du paysage, paysage de l´enfance, répertoire de sensations, mais plus encore icône charnelle et mystérieuse d´un destin d´homme.
     À chaque instant, à chaque rencontre  avec le paysage, il est clair qu´il s´agit de bien plus que de littérature ,  mais de présence. Il en va de sa survie même :  «  l´envie  de sauver par la langue l´émotion qui me relie au paysage, au lieu qui sera peut-être mon lieu de survie et de mort .
     Le titre même de son dernier recueil en français, Le Carnet blanc, manifeste toute l´ambiguité de ce projet d´écriture qui cherche dans l´effacement  son plus pur accomplissement  et dans le silence son seul avénement. À chaque page du Carnet blanc, ce qui cherche à se dire, et dans sa violence et sa nudité nous étreint le cœur, ce n´est rien d´autre que la  pure, l´ineffable «  surprise d´exister ».
     Comme si la perspective d´une fin prochaine, méditée par l´esprit, mûrie par tout le corps, était le moyen de donner enfin au sentiment de la présence une acuité, une intensité jamais éprouvées avec une pareille puissance, extatique et douloureuse. Comment garder trace d´une pareille expérience, spirituelle autant que sensorielle, anéantissante autant que vivifiante, jouissive et désespérée ? Et à quoi bon en garder trace, puisqu´il n´est d´autre possibilité que d´en faire chacun pour soi l´expérience, chacun  pour soi, dans sa chair et sa pensée ? S´il faut consentir à des notes, ce ne peut  être que comme un mémorial : quelques mots elliptiques pour suggérer a minima  matières, couleurs, tracés, et, fondu lui-même dans le  paysage, le travail d´approche et d´évidement du regard :
     le bouleau svelte 
     la fine dentelure
     du regard
     l’œil tendre caressant
     tu survoles la lumière     
     comme le chant lointain
     de l’horizon
     la douce ligne des crêtes
     le relevé d’une ombre
     le voluptueux pastel des Vosges
     le pays, le paysage
     de ta mort

     
Une contemplation  qui ne semble si sereine que de n´avoir plus ni objet , ni sujet , le paysage  en ce soudain avènement accédant  à  lui-même, dans une parfaite  et jubilante vacuité :
     tu écartes la vie des autres
     ta vie propre déjà détachée
     comme si l´ampleur d´espace 
     avait confondu
     nocturnes solaires
     la pincée d´espoir
     et le rebord fugace. 

     C´est de ce même paradoxal  avénement  que portent témoignage les poèmes en langue allemande, mais de manière, semble-t-il , plus pressante encore . Comme si l´intimité de la langue maternelle lui permettait de se libérer mieux encore du carcan du langage  pour ne laisser entendre qu´une pure musique de l´âme. Si ces textes en allemand  sont la plupart contemporains du Carnet blanc rédigé en français, il est fascinant de voir , d´une langue à l´autre , l´unité profonde de la démarche et les nuances que chacune des langues introduit. Tel poème vient en allemand , tel autre en français, mais jamais le poète n´éprouve le besoin de le traduire . Chaque langue comporte ses accents  et ses timbres particuliers qui la rendent plus réceptive à telle image ou à telle émotion .
     La singularité des textes allemands tient surtout à ceci : les poèmes se prolongent d´eux-mêmes  comme matière en fusion ordinatrice de sa propre révélation : animé d´un seul et même mouvement, le poème traverse les règnes les plus divers : terre  feu  et  air , le minéral et l´organique , l´érotique et le spirituel, les paysages des Vosges et leur climat , le poète et sa parole, le tout emporté par la scansion d´un même souffle , par l´ avidité du regard balançant sans cesse entre proche et lointain
     geronnen       
     die alte Glut       
     verstockt der Glaube     
     am Zweig de Erinnerung    
     dein Aussen        
     verzahnt am Geschlecht    
     oder gehoben        
     wie die Stirn                
     am Auge der Lichtung    

     dein Hohlraum am Himmel    
     unten am Rand der Berge   

     indurée
     la braise ancienne
     endurcie la foi
     au rameau de mémoire
     ton enveloppe
     à sa souche rivée
     ou levée
     tel le front
     à l’œil de la clairière
     ta trouée au ciel
     en bas au bord de la montagne

     Ainsi  le poème est  un  arc tendu entre le feu intérieur  et la lumière des  étoiles :
     die innere Glut                               
     das kalte Licht  der Sterne        
     am blauen Samt  der Nacht
     schlummern deine Gedanken.

     le feu intérieur
     la lumière froide des étoiles
     sur le velours bleu de la nuit
     somnolent tes pensées

     Et  il suffit d´un simple mouvement de langue en deçà même de la  parole  pour revenir aux  origines de l´univers, vers la constellation des « pas encore nés » :
     dein Ein und Aus  
     der Zunge 
     Luft und Sprache  

     der Atem baut dir
     im Sternbild   
     der noch Ungeborenen   

     ton va-et-vient
     de la langue
     air et parole
     le souffle t\'érige
     dans la constelleation
     des pas encore nées
     
     La parole du poète  aux confins de l´organique et du spirituel ne dure que l´espace d´un  envol  et d´ un anéantissement :
     das   Ausgreifen der Tage    
     ihre blaue Gunst   

     die Stille  oder das Verwesen 
     am grauen Flugplatz der  Erde 

     la portée des jours
     leur faveur bleutée
     le silence et la décomposition
     sur la plage d\'envol grise de la terre

     Les mots s´amenuisent, le rythme se tend, le poème s´envole dans un impensable suspens.  Et nombreux sont parmi les textes allemands les poèmes  auxquels l´extrême concision  et la force d´évidence confère une intensité dramatique que renforcent naturellement les staccatos et les ruptures de la versification allemande ; ainsi dans « Lautloser Schrei » : Cri muet
     Zerhackt  geschaufelt       
     Übergekippt      
     Der erlebte Tag
     Ein hohes Licht     

     Als käme alles      
     Von  oben                                              

     haché pelleté
     chaviré
     le jour vécu
     une lumière ahute
     comme si tout venait
     du haut

     Parfois  l´acuité du trait  est telle que  le poète atteint la précision clinique d´un expressionniste comme Gottfried  Benn ( 18 )
     Das Ich und das Du            
     Im gespreizten Hirn   
     Fortwährend  dort  
     Wo der Boden spricht   

     Le Moi et le Toi
     à cerveau ouvert
     continuant là
     où le sol pare

     Ici le  regard  découpe un cadrage cruel :  le corps est prêt pour l´autopsie. t  il arrive souvent  que  l´impression  vécue soit rendue dans une combinaison nouvelle : ainsi ce passage ( 15 ) où le sexe  de la femme appelle une métaphore  géographique :
     Die weibliche Gestalt                
     Ihre Sehnsucht                     
     Der Geruch der Genuss    

     Der Geschmack          
     Der Erde

     An der Mündung des Geschlechts     
     Ihre Wollllust                              

     Der helle Laut                          

     Am Riss der Zeit      
     Eine  Freude      


     la forme féminine
     sa nostalgie
     l\'odeur la jouissance
     le goût
     de la terre
     à l\'estuaire du sexe
     sa volupté
     le son clair     

     à la rupture du temps
     une joie

     Il arrive même  que le poète  emporté  par le génie de sa langue  maternelle  se laisse aller à des inventions  verbales  en allemand. Ainsi, pour accuser la violence des états antithétiques  qu´il traverse , Alfred Kern n´hésite pas à faire précéder le mot à connotation positive du vocabulaire courant (der Eifer / la ferveur)  d´un adjectif ancien (grauent) évoquant l\'effroi et plus précisément sa traduction physique le frisson :
     ein Scherben   Glück      
     für den grauent Eifer     
     deiner Lust   

     un éclat de bonheur
     pour la ferveur frémissante
     de ta joie

     Dans un autre passage, il usera de ce même adjectif suranné (grauent) à des fins purement plastiques, simplement  pour renforcer l´âpreté expressive du trait :
     Kunststoff  Kunstweber      
     am  grauent  Genuss      
     einer Wolkenschwemme       
     hellsichtig  hellhörig    
     wie  dein Traum    

     am Schlafmantel  
     der Zeit     

     produit de l’art tisserand de l’art
     à la grise jouissance
     d’une mer de nuages
     clairvoyante clairsonnante
     comme ton rêve
     à la pelisse
     du temps

     Enfin outre cet expressionnisme plastique   sont  à relever  dans ce même passage  deux   autres créations verbales de Kern  ( Kunstweber / tisserand de l´art ; hellhörig / clairsonnant ) , ce  qui lui permet de respecter le parallelisme   des formes :
     Kunststoff   Kunstweber  /  produit de l´art    tisserand de l´art
     hellsichtig   hellhörig   /  clairvoyante     clairsonnante

     De la même manière , il semble que l´emploi de la langue maternelle l´amène à utiliser plus volontiers encore qu\'en français un vocabulaire dont les fortes connotations religieuses soulignent la dimension spirituelle de son écriture.
     dein Schmerz                    
     war das Gleichnis              
     dein Glut     
     unser Licht             

     ta douleur 
     était le symbole
     ton ardeur
     notre lumière

     Il s\'agit bien ici  d´une action de grâce et la force en allemand des mots évangéliques ( Schmerz/ douleur, Gleichnis/ symbole, Licht/ lumière ) donnent accès à des rites et symboles qui sont le contenu même  de l´ acte liturgique. La réussite d´expression  des poèmes allemands d´Alfred Kern tient précisément à cette liaison quasi charnelle que le poète entretient avec les symboles du sacrement eucharistique, symboles qui enflamment son imagination : ainsi le mot Glut ( ardeur) évoque bien l´ardeur du feu qui couve, mais en allemand , par  euphonie, il appelle un rapprochement avec le mot Blut (sang ). La consonnance sourde des deux mots peut se vivre comme une vie latente, enrichie, fécondée, sacralisée par la distance et faisant glisser dans la part la plus infime de l\'être le secret liquide de la vie. Enfin il arrive  qu´en une image sacramentelle, le poète fasse à Dieu  l´ oblation solennelle de sa parole ( 12 ) :
     im  Heiligenschein        
     glüht die Sprache       

     der Siegelack   
     einer Wunde          
     im weissen Gewand  
     einer Nacht   

     deine rote Blume 

     à l’auréole sainte
     s’embrase la parole
     la cire
     d’une blessure
     au vêtement blanc
     d’une nuit
     ta fleur rouge

     Indépendamment de ces aspects métaphysiques  et religieux  se manifeste aussi  chez  l´ecrivain cette constante préoccupation : la  mise en espace .
Certes Alfred Kern est un visuel : en témoignent sa passion pour  l´image et l\'art du photographe, ses expositions dans ce domaine, l´usage répété du mot Landschaft (paysage)  dans les poèmes allemands ainsi que des confessions poétiques comme celle-ci :
     Inbegriff oder Bild    
     es ist wohl der Gedanke 
     der irgendwie am Bild   
     seinen Gefallen findet   

     (…)
     aber ist das Bild                        
     vor allem                                    
     das Können und Sein       

     prägt        
     die eigene Passstelle      
     am Werden und Sterben   

     substance ou image
     c’est bien la pensée
     qui à l’image on ne sait comment
     trouve son content
     (…)
     mais c’est l’image
     qui avant tout
     marque
     le pouvoir et l’être
     lieu de passage
     propre au devenir et au mourir

     Mais la mise en espace, c´est aussi l\'espace du poème lui-même : le poème naît d´un événement qui fait trace ; cette trace, c´est dans le poème ce lien  indéfectible  entre espace et temps et la suite de mots et d´images que ce rapport induit : Alfred  Kern l´illustre  tout à fait dans ein Wort ist Schicksal : un mot fait destin :
     ein   Wort ist  Schicksal       
     ( ….)
     Flug und Wort  

     deine Blindenschrift 
     eine Gedanke  
     der abwärts zur  Erde       
     geborgen 

     dem Schweigenden   
     Schritt hält       
     hellsichtig                           
     am Grunde  

     dem Gewissen  
     das Zeitige darstellt    
     in dem Raum stellt    

     als seien wir ihre Sache     
     und nicht das    

     von uns gewollte     
     Glück      

     un mot fait destin
     (…)
     envol et mot
     ton écriture d’aveugle
     une pensée
     qui en pente de terre
     incline à la terre
     à l’abri

     qui pour le silencieux
     garde trace
     clairvoyante
     au fond
     à la conscience
     elle présente le temporel
     en espace le place

     comme si nous étions sa chose
     et pas
     le bonheur
     que nous attendions

     L\'espace du poème au terme de la vie d´Alfred Kern, il est dans ce  suspens où d\'invisibles connexions font resurgir des sensations dont l´écrivain n´a peut- être plus la mémoire  immédiate mais qui continuent toujours à l´orienter et dont l´écriture favorise la précipitation. Écartelée entre la langue de l´enfance  et celle de l´âge adulte, entre la prégnance des choses  et la présence de l´invisible, telle apparaît l´œuvre d´Alfred Kern, et c\'est dans ce déchirement que se trouvent sa vérité et sa grandeur. Déchirement entre la joie intime et la mort entraperçue, entre la lumière des crêtes et la nuit intérieure, dialectique vertigineuse dont l´image obsédante  demeure le paysage, sans cesse contemplé, médité, dans la tension qui le constitue entre proche et lointain, dehors et dedans :
     kein Sterben konnte      
     jemals dem Sterbenden      
     bessere Lust  Achtung schenken    
       
     als unser Eigensinn    
                          
     in der Spannung      
     der Nähe  der Ferne    

     das  zweite Gesicht        
     der Ferne       


     aucun mourir
     ne put dispenser jamais
     au mourant
     joie meilleure ni égards
     que notre opiniâtreté
     dans la tension
     du proche du lointain

     second visage
     du lointain

     Lorsque la méditation du poète immobile parvient à embrasser  vraiment  ces différentes  dimensions de l´ordre cosmique, c´est une lumière nouvelle qui se lève, un saisissant clair de terre qui apparaît :
     Innere Glut  färbt   
     Ferne Lust      
     Den kalten Umriss    
     Der Dinge
     Im wahren Licht     
     Der  Erde  

     feu intérieur embrase
     lointain désir
     le contour froid
     des choses
     dans la lumière vraie
     de la terre.<

DOCUMENTS

EXTRAITS D\'UN POÈME DE GEORG HEYM
publié dans La Ville de souffrance (Arfuyen, 1987)
traduit de l\'allemand par Jean-François Eynard


La morgue
Dernière version

Furtifs glissent les veilleurs, la semelle légère,
Là où le blanc des crânes perce à travers les draps.
Nous les morts convoyons pour d\'ultimes voyages
Par delà les déserts, les mers, le vent d\'hiver.

Nous trônons haut sur des catafalques nus
De haillons noirs vilainement recouverts.
Effritement de crépi. Et du plafond charpenté de solives,
Sur nous un Christ étend ses larges mains.

Fini, notre temps. Achevé.
Déchus. Voyez-nous, morts que nous sommes.
Dans nos yeux blancs la nuit a déjà trouvé son gîte,
Jamais plus une aurore à portée de regard.

Reculez devant notre majesté.
Ne nous touchez pas, nous qui déjà voyons le pays
D\'hiver au loin : se dresse une ombre
Dont l\'épaule noire surgit dans le soir gris.

Vous qui, tels des nains rabougris,
Reposez tout ridés en notre giron,
Sur vous nous grandissons, montagnes énormes,
Dans l\'éternelle nuit-de-mort, dieux gigantesques.

Tôt tirés des recoins obscurs,
Nous sommes ridiculement environnés de cierges
Avec toujours le même râle, la poitrine déjà tachée de bleu
Qu\'a survolée de nuit l\'oiseau des morts.

Nous, rois, taillés dans les arbres,
Nés du tumulte du royaume des oiseaux
Et tel qui glissa dans la profondeur des roseaux
Émerge, animal blanc, l\'oeil doux et rond.

Réprouvés de l\'automne. Fruits perdus des années,
Nous nous distillons en été dans le trou des égouts,
Nous sur le crâne chauve de qui s\'agrippe
La blanche araignée des chaleurs de juillet.

Nous, les sans-nom, pauvres inconnus,
Des caves vides nous connûmes la mort solitaire.
Pourquoi nous appeler, quand notre flamme s\'est éteinte?
Pourquoi déranger nos joyeuses retrouvailles ?

Voyez là-bas celui qui gaiement accorde
Un rire de cendre à sa bouche décomposée,
Tourne et retourne sa langue pointue sur la poitrine,
Il se rit de vous, le grand Pélican. [...]