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LA BOURSE DE TRADUCTION DU PRIX NATHAN KATZ DU PATRIMOINE

2011

Catherine FOUQUET

COLMAR

Née en 1967, Catherine Fouquet, est ancienne élève de l’École Normale Supérieure de Fontenay/Saint-Cloud et agrégée d’allemand.

Maître de conférences, elle a enseigné de 2000 à 2008 la littérature allemande du Moyen Âge au XVIe siècle ainsi que la traduction à l’université de Strasbourg. 

Elle est actuellement en poste à l’université de Haute-Alsace de Mulhouse.

BIBLIOGRAPHIE

Catherine Fouquet est titulaire d’une thèse de doctorat sur "Les romans de Jörg Wickram (vers 1505-vers 1562). Recherches sur une écriture et ses stratégies". 

DISCOURS

DISCOURS DE RÉCEPTION 
DE LA BOURSE DE TRADUCTION
DU PRIX NATHAN KATZ
PRONONCÉ PAR CATHERINE FOUQUET 
LE VENDREDI 30 MARS 2012
AU MUNSTERHOF À STRASBOURG

Jörg Wickram est un des grands noms du patrimoine littéraire alsacien. Jacob Grimm l\'évoque dans sa correspondance et le salue comme étant un des auteurs « les plus féconds » et « les plus remarquables » de son siècle. Et pourtant combien de Colmariens, combien d'habitants de Turckheim dont la famille Wickram était originaire, seraient en mesure de dire qui se cache derrière le nom de la rue Wickram de leur ville respective? A deux pas du musée d\'Unterlinden, une école maternelle et primaire bilingue porte le nom de Georges Wickram. Mais quel enfant, quel parent, quel enseignant de cette école sait combien J. Wickram s\'est intéressé à l'éducation des enfants?  Il faut dire que la tâche n'est pas aisée avec cet "inconnu nommé Wickram": il n'existait jusqu'à ce jour aucune traduction d'un de ses ouvrages. Or, à part ses œuvres imprimés et quelques notes dans les archives municipales de Colmar, J. Wickram n'a laissé aucune autre trace: il n'y a pas de manuscrit, pas de pierre tombale, pas de portrait. Ce n'est qu'à l'occasion de ces 7es rencontres européennes de littérature à Strasbourg que Wickram a trouvé un visage, grâce aux dessins d'une jeune restauratrice d'œuvres d'art Pascaline Haegele.  Du succès, Jörg Wickram en eut assurément à son époque et on continua à le lire après sa mort qui a dû survenir au plus tard en 1562 jusqu'à la fin du XVIe, voire un peu au-delà pour certains de ses titres. Mais il arriva à l'œuvre de J. Wickram la même chose qu'à l'Alsace toute entière dont on sait que la vitalité culturelle avait fait d'elle au XVIe siècle une des régions phares de l'Empire. De la même façon que l'apogée culturel de l'Alsace fut suivi au XVIIe siècle par un véritable effondrement intellectuel, lié aux ravages de la guerre de Trente ans, le nom et l'œuvre de Wickram se perdirent dans le cataclysme de cette terrible guerre. Il fallut attendre alors le début du XIXe siècle et l'engouement des Romantiques allemands pour la culture dite populaire pour l'exhumer de l'oubli.  L'Allemagne possède deux éditions complètes modernes des ses œuvres. Wickram n'y est pas un inconnu même si le premier congrès international sur J. Wickram ne s'est tenu en Allemagne qu'en 2005. En France, le silence sur Wickram était jusqu'à ce jour quasi total et tenace. Or Wickram mérite pleinement qu'on le redécouvre. Il est à mes yeux le représentant le plus intéressant, du moins le plus attachant de ce que fut la bourgeoisie montante de son époque, cette bourgeoisie teintée de culture humaniste, fière de ses valeurs et avide de se voir telle qu'elle se rêvait, c'est-à-dire harmonieuse, équilibrée et sereine. Ce qui rend Wickram particulièrement attachant, c'est la tare de sa naissance. C'est très certainement de cette blessure originelle qu\'il tire sa force et sa puissance créatrice. On sait qu\'une naissance hors mariage entraînant l'exclusion de nombreux droits. Or J. Wickram n'est pas n'importe quel enfant illégitime: il est l\'enfant naturel d'un édile de Colmar qui occupa pendant plus de 30 ans jusqu'à sa mort en 1545 les plus hautes fonctions dans le gouvernement de la ville impériale.  Bien sûr, du fait de sa naissance illégitime, Wickram n'a jamais pu prétendre à une haute dignité et a dû se contenter, sa vie durant, d\'un emploi subalterne comme appariteur (Ratsweibel). Ne pouvant présenter un certificat de naissance honorable, il lui a fallu attendre le décès de son père et d\'hériter d\'une somme d\'argent conséquente et surtout d\'une maison dans la Kässgasse pour pouvoir obtenir le droit de bourgeoisie. J. Wickram a alors une quarantaine d'années.
     Enfin, ce n\'est qu\'en quittant Colmar en 1555 qu\'il a pu briguer une haute fonction: A 50 ans passés, il est nommé greffier-syndic de petite ville de Burckheim au pied du Kaiserstuhl, fonction que son grand-père avait occupé à Colmar jusqu\'à sa mort.
Sa vie durant, Wickram fait preuve d\'un esprit infatigable et ouvert à toutes les influences et traditions littéraires de son temps. Jalons. Wickram commence sa carrière littéraire dans  les années 1530 avec plusieurs Jeux de Carnaval, dans la tradition des Fastnachtspiele du Moyen Âge, qu\'il compose pour le théâtre local et qu\'il fait représenter au « poêle des cordonniers » dans la rue des Marchands. Il commence par un coup de maître: son premier Jeu de Carnaval est une adaptation d'une pièce très répandue, qui avait paru à Bâle 15 ans plus tôt. La pièce de Wickram connut un tel succès qu'il évinça celui de l'éditeur bâlois. Cette première phase de production théâtrale lui permet d'asseoir sa notoriété dans la vie culturelle locale et c'est peut-être encouragé par le Magistrat que J. Wickram aborde les sujets bibliques qui lui inspirent ses meilleures pièces: l'Enfant prodigue, Tobie et un drame des Apôtres. À tous les niveaux, son œuvre oscille entre tradition et modernité. Il fonde en 1546 à Colmar une Meistersingerschule , continuant ainsi la poésie des maîtres-chanteurs. Il inscrit ses trois premiers romans dans la sphère courtoise. Dans le même temps, il participe dans la mesure de ses possibilités à l'effervescence humaniste. Lui qui n'a reçu aucune éducation universitaire, qui n\'a vraisemblablement fréquenté que l'école allemande de sa ville, et non l'école latine entretenue par le Chapitre des chanoines de Saint-Martin, lui qui, comme il l'indique lui-même dans un de ses prologues, n\'a qu\'une connaissance limitée du latin, il remaniera en 1545 la traduction en vers des Métamorphoses d'Ovide entreprise au XIIIe par Albrecht von Halberstadt et dira à plusieurs reprises dans son œuvre son admiration pour le prince des Humanistes, Erasme de Rotterdam qu\'il ira même jusqu'à mettre en scène dans son dernier roman Des bons et des Mauvais Voisins, sous les traits d'un sage hollandais.  C'est bien dans le domaine du roman que Wickram fait œuvre originale. Salué par la critique comme étant le père du roman allemand, il s'affranchit des modèles français et de la tradition médiévale et donne à la bourgeoisie montante, à son idéal de société et à sa vision des choses, un moyen d'expression privilégié. Délaissant l\'amour romanesque des récits de chevaleries, il y célèbre l\'amour chrétien sanctifié par le mariage, se fait le chantre de la vertu et du mérite, défend l\'éducation des enfants fondée sur l\'autorité et l\'obéissance, exemplifie des règles de conduite en relation avec la vie quotidienne, développe une éthique fondée sur l\'entraide spirituelle et matérielle en réponse aux profonds bouleversements  structurels de son temps, liés à une économie de marché alors en pleine expansion.  Les cinq romans de Wickram sont essentiellement utopiques et didactiques. Si leur aspect didactique peut rebuter un lecteur d'aujourd'hui, ils sont toutefois résolument modernes et originaux:  ils révèlent une conscience affirmée, encore inégalée à l’époque, des ressources d’investigation qu’offre le mode narratif. J. Wickram a une totale confiance dans le roman — genre qui n\'allait pas de soi à l\'époque moderne, surtout dans les pays germaniques. La modernité de ces romans réside dans le fait que leur auteur a parfaitement saisi la capacité qu’à le roman à refigurer le monde dans sa dimension temporelle afin d’en expérimenter les valeurs.  Et le Rollwagenbüchlin dans tout cela? C'est à la littérature de divertissement que J. Wickram doit ses meilleurs succès. Dès sa parution en 1555, connaît une vogue considérable et fait l\'objet de nombreuses rééditions. Lorsque Jörg Wickram publie son Rollwagenbüchlin, la facétie était déjà un genre bien établi et fort prisé dans l\'Alsace du XVIe siècle. Tout part en fait des facéties du Pogge parues à Rome en 1470, de ces Confabulationes ou Liber facetiarum qui sont l\'archétype de ce qu\'on appelle en allemand le Schwank.  Dès le début du siècle,  le recueil du Pogge, qui est un recueil d\'anecdotes enjouées et fortement teintées d\'érotisme, avait été imprimé à diverses reprises par les officines strasbourgeoises et introduit avec éclat par le Souabe Heinrich Bebel dans les pays germaniques. Très tôt également, les modèles latins ont été traduits en langue vernaculaire. Et c\'est bien par le truchement de la langue vernaculaire que cet héritage ainsi transmis s\'est alors accru rapidement, surtout en Alsace.  En 1522, le Franciscain Johannes Pauli, disciple de Geiler, alors lecteur au couvent de Thann, fait  imprimer chez l\'imprimeur strasbourgeois Jean Grüninger un recueil en langue allemande d\'histoires divertissantes et graves (Schimpf und Ernst) qui devient l\'une les lectures les plus populaires du XVIe siècle. J. Wickram fera lui même des émules en Alsace en la personne de Jacob Frey et de Martin Montanus. En résumé, en moins de 60 ans,  le Schwank est devenu un rameau important de la littérature allemande populaire à laquelle l\'Alsace a largement contribué.  Le Rollwagenbüchlin de Wickram. s\'inscrit pleinement dans la lignée de ces Schwänke destinées à la récréation et à la détente. Il en est à l\'évidence le recueil le plus abouti. Avec ses prédécesseurs, Wickram partage le goût pour la farce qui remonte au fabliau du Moyen Âge, pour les variations infinies sur le mari jaloux ou cocu, la femme querelleuse ou rusée, le paysans balourd et facile à berner. Avec eux, il partage le goût pour certains thèmes comme la satire des religieux, des curés incompétents et maladroits, des moines libidineux, cupides ou gourmands. Mais ce qui fait surtout la force de J. Wickram, c\'est sa capacité singulière à convoquer le monde qui est le sien, le monde des marchands et des artisans, sans oublier celui des paysans et du clergé, ni celui de ces pauvres hères qu\'étaient les lansquenets à l\'époque, souvent démobilisés, contraints de vivre d\'expédients et qui terrorisaient les populations civiles.  Le cadre de son recueil est très original pour l\'époque. De la même façon que Wickram avait dédié son dernier roman aux enfants issus de famille bourgeoise qui partaient en apprentissage dans les cités les plus prospères d\'Europe, de la même façon le Rollwagenbüchlin se présente comme une suite d\'histoires divertissantes écrites à l\'intention des marchands se rendant en diligence sur les foires européennes afin de les désennuyer pendant leur voyage. Et Wickram excelle à tromper leur ennui en leur parlant d\'eux, de leur milieu et de leur entourage proche ou lointain.  Le Rollwagenbüchlin est sans nul doute le plus alsacien de tous les recueils de facéties en langue allemande car bon nombre de facéties se déroulent en Alsace. Il nous mène également dans les contrées voisines de l\'Alsace, en Souabe, en Suisse ou en Lorraine, et nous fait suivre les marchands dans leurs pérégrinations jusque sur les places d\'affaires les plus florissantes d\'Europe dans le Brabant, à Venise et à Francfort. Wickram se plait également  à évoquer l\'histoire récente qui a marqué les esprits: la défaite des Suisses à la bataille de Marignan, la Diète d\'Augsbourg de 1530, la Guerre des Paysans avec la prise de Saverne en mai 1525, les chevaliers brigands (Raubritter) avec leur célèbre chef  Franz von Sickingen.  Toutes ces histoires ont assez d\'universalité pour nous faire rire encore aujourd\'hui de bon cœur. Mais, on l\'aura compris, leur intérêt pour un lecteur moderne se limite pas qu\'au rire. Elles sont aussi de puissants témoignages sur la société de cette époque, sur les métiers, la moralité publique et les comportements religieux et nous permettent de toucher du doigt ce que fut la vie quotidienne des alsaciens du XVIe siècle.

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