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EUROPEAN PRIZE FOR LITERATURE

2005

Antonio GAMONEDA

SPAIN / ESPAGNE

Antonio Gamoneda a été le premier Lauréat du Prix Européen de Littérature. Le Prix lui a été décerné en novembre 2005 et remis en mars 2006 dans le cadre des 1res Rencontres Européennes de Littérature.

Antonio Gamoneda est né à Oviedo (Galice) en 1931. Après la mort de son père, sa mère s’installe avec son fils à León, en 1934. Tous deux vivent dans la banlieue ouvrière, à la limite indécise du monde urbain et du monde rural.

Au milieu de difficultés matérielles de toutes sortes, ils sont témoins de la sanglante répression de la guerre civile et de l’après-guerre. Sans avoir pu terminer ses études, Gamoneda entre, en 1945, comme coursier dans les bureaux d’une banque où il va travailler, à différents postes, pendant vingt-quatre ans.

Pendant les années 50 et 60 il partage sa vie entre formation d’autodidacte et travail d’écriture, d’une part, et, de l’autre, un actif militantisme anti-franquiste au sein d’un groupe d’amis que suicides, folie et déchéance finiront par disperser.

En 1969, il commence à travailler aux services culturels de la province de León : il crée et dirige la collection « Provincia » tout en animant un prestigieux centre d’expositions, avant qu’une décision judiciaire l’oblige à abandonner ce travail pour manque de titres universitaires. Il devient gérant de la Fundación Sierra-Pambley, organisme voué à l’éducation des paysans et des ouvriers. Le prix Castilla et León des Lettres lui a été décerné pour l’ensemble de son œuvre et il a reçu le Prix National de Poésie pour Edad en 1988.

Homme de fidélité, Antonio Gamoneda a rendu hommage à maintes reprises à celui qu’il considère comme son maître, Claudio Rodríguez, le plus grand poète espagnol de la 2° moitié du XX° siècle  : « La poésie est la vie elle-même, écrit Gamoneda. La poésie de Claudio (et celle de tous les vrais poètes, qui ne sont pas si nombreux) équivaut, de façon virtuelle mais avec une intensité réelle, à un être vivant. […] Si Claudio est en moi, ce n’est pas seulement en raison de sa poésie. Cette raison est très forte, mais en ma conscience, elle est inséparable de l’homme. » 

L’œuvre d’Antonio Gamoneda est l’une des plus marquantes de l’Espagne d’aujourd’hui. Gamoneda lui-même y distingue trois étapes : la première (1947-1959), où la présence de la mort coexiste avec un ardent désir de vivre ; la seconde (1961-1966), essentiellement représentée par Blues castillan, où l’écriture se rapproche du présent vécu ; enfin la période actuelle, inaugurée par Description du mensonge (1976) qui ouvre à ce qui constitue sans doute les œuvres majeures d’Antonio Gamoneda : Livre du froid (1992) et Clarté sans repos (2003), auquel il faut ajouter Froid des limites, repris dans la toute récente édition revue et augmentée de Libro del frío.

La poésie de Gamoneda n’a sans doute jamais regardé avec une si rigoureuse lucidité, non exempte d’une dramatique angoisse, l’approche de l’abîme. Elle n’est pourtant ni débilitante ni désespérante. Solitude et silence, angoisse et agonie s’y trouvent transfigurés par l’intensité d’un désir qui ne veut pas se rendre et continue à chanter – à brûler – au cœur même de l’obscurité.

Clarté sans repos est le dernier grand livre d’Antonio Gamoneda, peut-être le plus désespéré et, en même temps, le plus fort et le plus lumineux de tous. À l’occasion des présentes rencontres, il paraît aujourd’hui en édition bilingue.

« Peut-on tirer une énergie du désespoir ? s’interroge Jacques Ancet, son traducteur. Un désir, malgré tout, d’aimer le monde quand tout nous en éloigne ? Peut-on faire de la disparition, du vieillissement et de la mort la pierre de touche de l’existence ? Il semblerait que oui, à la lecture de ’Clarté sans repos’. Car ce qui brûle ici ne se consume pas mais se transfigure. Comme si, sous les émotions, les sentiments et les thèmes trop visibles, passait une force de vie telle qu’elle ne cessait de nous mettre au présent. Malgré son évanescence – dans son évanescence même : \"Je vois l’ombre dans la substance rouge du crépuscule. / Je ferme les yeux / Les limites brûlent.’’ Seule ce qu’on appelle poésie est capable de ce paradoxe : faire parler ce qui se tait, tirer la parole du mutisme, des ténèbres la lumière. »

BIBLIOGRAPHIE

L’œuvre de Gamoneda est volontairement restreinte et concentrée en peu de recueils d’une exceptionnelle vigueur :
La tierra y los labios (La terre et les lèvres, 1953), 
Sublevación inmóvil (Soulèvement immobile, 1960)
Descripción de la mentira (Description du mensonge, 1977 et 1986)
León de la mirada (León du regard)
Blues castellano (Blues castillan, 1982)
Lápidas (Pierres gravées, 1986),
Edad (Âge, 1986)
Libro del frío (Livre du froid, 1992),
Libro de los venenos (Livre des poisons, 1995)
¿Tú ? avec Antoni Tápies (Froid des limites, 1998)
Arden las pérdidas (Clarté sans repos, 2003)
Reescritura (Réécriture, 2004),
Cecilia (Cecilia, 2004)
Esta luz. Poesía reunida 1947-2004 (Cette lumière. Poésie complète 1947-2004, 2004). 

Les traductions en français de l’œuvre d’Antonio Gamoneda ont commencé de paraître depuis une dizaine d’années. La quasi-totalité des livres a aujourd’hui été traduite. Malgré cela, cette œuvre majeure est aujourd’hui encore si largement méconnue en France que l’anthologie de la poésie espagnole récemment parue dans la collection de la Pléiade l’ignore superbement. Parmi les traductions d’Antonio Gamoneda par Jacques Ancet, on citera :
Pierre gravées (Lettres Vives, 1996),
Froid des limites (Lettres Vives, 1999),
Blues castillan (Corti, 2004),
Description du mensonge (Corti, 2004)
Passion du regard (Lettres Vives, 2004).

Parmi les autres traductions en français on citera également :
Livre du froid, traduit par Jean-Yves Bériou et Martine Joulia (Antoine Soriano éd., 1996)
De l’impossibilité, traduit par Amelia Gamoneda, avec des gravures de Jean-Louis Fauthoux et une préface de Salah Stétié (Fata Morgana, 2004).

 À l’occasion de la remise du Prix Européen de Littérature, est publié aux Éditions Arfuyen, partenaires du Prix, un volume bilingue espagnol-français intitulé Clarté sans repos , traduction de l’espagnol par Jacques Ancet du recueil Arden las pérdidas.

DISCOURS

DISCOURS DE RÉCEPTION DU PRIX EUROPÉEN DE LITTÉRATURE PRONONCÉ PAR ANTONIO GAMONEDA LE 4 MARS 2006 À STRASBOURG (Traduit de l'espagnol par Jacques Ancet)


Je vais dire quelques mots sur la poésie.

Je ne suis pas un homme « de pensée » ; je veux dire un homme de pensée particulièrement informé et pourvu d’une méthode. Je parle seulement à partir de mon expérience (à partir de mon expérience et de ma solitude) et cette expérience n’est autre que celle qui peut être tirée de ma condition de poète, si tant est qu’une telle condition me convienne.

Je vais vous parler de deux choses : premièrement, de ce que peut être aujourd’hui même la poésie ; deuxièmement, de ce que devient la pensée poétique dans le monde qui se dit développé et, plus précisément, dans le cadre de ce qu’on appelle  le libéralisme triomphant (le libéralisme de marché, bien entendu) et  le néo-capitalisme également triomphant.

À partir de mon expérience, je sais que la poésie est d’abord sensible avant d’être intelligible ou, pour le dire autrement, qu’elle est intelligible sous condition de sensibilité. La poésie est la création d’objets dont la matière est le langage et on y trouve, comme dans toute création artistique, une dimension physique qui, naturellement, a des qualités sensibles. Ajoutons aussitôt que les faits poétiques et leur dimension physique sont inséparables, dans leur essence et leur consistance, d’une énergie symbolique. Toute poésie est symbole, et le symbole n’est pas un signe, une convention intellectuelle : il est lui-même une réalité.

Dans cette perspective, ce n’est pas un problème pour moi que le symbole puisse, apparemment, ne rien symboliser. Puisque ce n’est jamais vrai. S’il s’agit véritablement de langage et de pensée poétiques, il se trouvera nécessairement qu’il symbolise quelque chose qu’on ignore ou, simplement, qu’il se symbolise lui-même.

La poésie est un art de la mémoire. Observons, par analogie, que nous ne serions pas sensibles à une mélodie, par exemple, sans le souvenir successif de ses parties. En poésie, c’est également la mémoire qui rend possible  et communique la temporalisation, le mouvement musical et la rythmique. De ce point de vue, je considère, avec Rubén Darío, qu’il existe aussi une musique et une rythmique des idées. Je pense, donc, que la musique est l’état originel de la pensée poétique.

Mais la mémoire joue un rôle dans la poésie qui, dans ses conséquences  existentielles, me semble d’une plus grande importance. Nous avons le souvenir de ce qui n’existe pas ou n’est plus avec nous ; fatalement il s’agit de la conscience de l’usure du temps de notre vie, de la conscience mortelle ; il s’agit de cela, même si tous les amnésiques, les optimistes et les idéalistes du vitalisme sont en droit de penser le contraire.

Art paradoxal, la poésie a sa cause et sa finalité dans la création de connaissance, mais aussi dans une fonction qui consiste à intensifier notre vie moyennant une forme particulière de plaisir. Il s’ensuit, donc, que la poésie est aussi l’art d’impliquer du plaisir dans le récit de la manière dont nous avançons vers la mort.

Dans une autre perspective, nous pouvons également remarquer que c’est la cause musicale du poème qui suscite son contenu linguistique, et que c’est à ce point du processus générateur que fait son apparition la pensée. Notez le bien : je n’ai pas dit que la pensée n’existe pas avant d’arriver à ce point ; j’ai dit que c’est à ce moment relativement avancé du processus qu’elle fait son apparition. Pour le dire plus simplement : en poésie, je ne sais, je ne suis conscient de ce que je pense que lorsque je l’ai dit.

S’il en est ainsi, la pensée poétique, spécifiquement poétique, pas plus qu’elle ne procède d’une réflexion ou d’une recherche, ne dérive, délibérément, d’une pensée autre et préexistante, mais d’une confusion profonde de sa cause musicale et de sa cause signifiante. De cette confusion profonde, de cette parole qui s’ignore, de ce « non-savoir sachant » (je viens de citer Jean de la Croix), s’ensuit le fait que la pensée poétique ne peut avoir de raison d’être et de finalité dans le fait d’informer, mais dans quelque chose que je me risque à appeler révélation. C’est un agnostique qui vous parle et qui, naturellement, ne se réfère à aucune cause transcendante.

Quand, il y a cinq cents ans, la poésie jouait un rôle social et médiatique, il semblait nécessaire qu’une certaine forme de réalisme y fût dominante ; quand ce rôle médiatique fut assuré par des moyens plus efficaces, commença une autre tradition. Le réalisme devint objectivement inutile. Inutile ne veut pas dire inacceptable.

Il est également certain que la capacité croissante des moyens techniques à informer et produire des stimulations esthétiques est la cause d’une saturation qui a relégué la poésie dans des zones minoritaires, mais la poésie continue à être nécessaire ; la poésie, j’y insiste, n’est pas forcément informative, mais la poésie intensifie, d’une façon secrète, notre vie et notre conscience.

Dans son prologue à l’édition espagnole de la Castration mentale de Bernard Noël, José Angel Valente dit que « la privation de sens (…) est l’arme par antonomase de la démocratie ». C’est mon avis.

La démocratie « interprétée » dans laquelle nous vivons s’identifie à un faux libéralisme qui sécrète une pensée programmatiquement faible, c’est-à-dire, en fait une non-pensée. Cette non-pensée engendre une écriture dont la valeur est une valeur de marché, non de création. De cette écriture le sens évidemment disparaît, remplacé qu’il est par l’ingéniosité, le « mini-réalisme » ou la « nouveauté », qui ont de l’attrait dans le cadre du trafic mercantile.

S’installer dans la pensée faible, dans la proximité de la non-signification, est une grotesque stupidité devant le fait capital que nous vivons pour la mort et que nous le savons. Seule l’écriture qui s’écarte de cette « normalité », seule la pensée « utopique » (je voudrais qu’on entende « utopique » au sens de paradoxale, contradictoire et réaliste par rapport à elle-même), seule la rébellion inscrite dans la pensée utopique, j’y insiste, peut impliquer un sens dans une écriture qui, nécessairement, est toujours en rapport avec vivre et mourir. Telle sera, l’écriture poétique : elle n’est pas autre chose.

La pensée non privée de sens, étant donnée la manière dont le monde s’est mis à vivre, est certainement condamnée à ne résider que dans cette minorité qui l’intériorise jusqu’à la conduire à cette confusion profonde que j’ai mentionnée. À cette minorité et ses composantes d’utopie et de rébellion, appartient la poésie qui ne se résigne pas à la « représentation » d’un monde appauvri dans la conscience qu’il a de lui-même.

Le philosophe espagnol José Luis Pardo, en évoquant les pouvoirs de notre civilisation technologique, s’interrogeait sur le destin des « prétentions de la poésie à faire exister ce qu’il n’y a pas » ; c’est ce « qu’il n’y a pas », ce qui n’existe pas, que crée et révèle la poésie ; elle le crée en elle-même (c’est pourquoi la poésie est création) et il est réel dans la poésie elle-même, car la poésie, en dépassant le réalisme qui n’est qu’un choix esthétique, est par elle-même et en elle-même une réalité. En même temps, elle est révélation, car ce qui n’existe pas, c’est l’Inconnu.

Création et révélation sont ces qualités intrinsèques de la poésie qui intensifient nos consciences et nos vies. Ce disant, je semble revenir en arrière, mais ne vous inquiétez pas, j’en termine en citant une fois encore José Luis Pardo. Selon lui « le pouvoir des mots de détruire les significations instituées est, sans aucun doute, un pouvoir subversif et libérateur ». C’est aussi mon avis.

Tels sont les centres d’intérêt de ma poésie et de ma vie. Le fait qu’ils aient eu la reconnaissance de ce Prix explique que la gratitude soit montée simplement dans mon cœur.

DOCUMENTS

TROIS POÈMES INÉDITS D'ANTONIO GAMONEDA TRADUITS DE L'ESPAGNOL PAR JACQUES ANCET


CON la muralla a nuestra espalda, vimos
cruzar los pájaros. Después,
abajo, en los polígonos agrarios,
leves sombras sobre el verde abatido
ante la plata polvorienta.

Pesaba el tiempo en el instante: juntos
fluían nuestro pensamiento y los pájaros.

Luego, el silencio de Miguel
entró en nosotros y advertimos
aquel cansancio de la luz y líneas
de soledad y que las cosas
visibles y las invisibles eran
iguales en su espíritu.
                         Así sentíamos
el pensamiento de Miguel
fluir en nuestro pensamiento.
                         (¿Urueña?)


LA muraille dans notre dos, nous vîmes
passer les oiseaux. Ensuite,
plus bas, sur les polygones agraires,
des ombres légères sur le vert abattu
face à l’argent poussiéreux.

Le temps pesait sur l’instant : ensemble
coulaient notre pensée et les oiseaux.

Ensuite, le silence de Miguel
entra en nous et nous remarquâmes
cette lassitude de la lumière, des lignes
de solitude et l’équivalence
des choses visibles et invisibles
dans son esprit.
                         Ainsi sentions-nous
la pensée de Miguel 
couler dans notre pensée.
                         (Urueña ?)
 
*

LAS serpientes se desnudan en la luz y las madres silban en el oído de los agonizantes. Es
la lógica mortal.
¿Para qué soportar la pureza de las preguntas? Va siendo preferible
que empiece la inexistencia y
que la serpientes dejen de llorar.


LES serpents se dépouillent dans la lumière et les mères sifflent à l’oreille des agonisants. C’est
la logique mortelle.
Pourquoi supporter la pureté des questions ? Il devient préférable
que commence l’inexistence et
que les serpents cessent de pleurer.

*

EN HERIDAS y sombras
puse mi vida
y, cualquier día, de mi corazón,
van a ir saliendo los insectos y
van a ser ciegos. Lástima de luz.
Lástima de luz.
                         (Tango general)


DANS des blessures et des ombres
j’ai placé ma vie
et, un jour ou l’autre, de mon cœur,
vont se mettre à sortir les insectes et
ils vont être aveugles. Dommage pour cette lumière.
dommage pour cette lumière.
                         (tango général)

REVUE DE PRESSE

Nu devant l’immobile
Matricule des Anges par Richard BLIN

 Le Prix Européen vient couronner on ne peut plus explicitement l’ambition universelle des Prix de Strasbourg : il distingue Antonio Gamoneda, figure emblématique du combat anti-franquiste et grande voix de la poésie espagnole contemporaine.
 Une œuvre essentiellement marquée par l’expérience d’un enfant né en 1931, élevé par sa mère dans la province ouvrière du Leon, où le gamin connaîtra pauvreté et misère, sanglante répression politique, et où l’adolescent entra lui-même en poésie en même temps qu’en militance anti-franquiste au sein d’un groupe d’amis peu à peu décimé par les suicides, la folie, la déchéance.
 Et ce « souvenir amer », toute cette expérience d’homme, nous dit Jacques Ancet, son traducteur français, hante l’expérience poétique de Gamoneda. Marginalité provinciale, et littéraire, et sociale – tel est l’essentiel enracinement du poème de Gamoneda, et ce sont difficiles héritages, où le poète de tout temps affronta l’expérience de la mort : c’est le motif central d’une oeuvre ponctuée par quelques recueils disponibles en français – Livre du froid, Pierres gravées, Froid des limites, composé avec Antonio Tapies, Blues Castillan... –, et organisée autour d’un grand poème biographique publié en 1977 et traduit chez Corti, Description du mensonge.
 Et poème manifeste – publié par Arfuyen à l’occasion de la remise de ce Prix Européen –, Clarté sans repos en reprend encore une fois la sombre chronique : l’écriture poétique est pour Gamoneda une façon d’aller à la rencontre de sa mort, et parce qu’il envisage toute chose au miroir de cette seule vérité de la mort, le poème est le récit – la description – de ce mensonge, de cette « fiction nécessaire », qu’est la vie.
 



Clarté sans repos
Exigence Littérature par Françoise URBAN-MENNINGER

 La poésie d’Antonio Gamoneda est une brûlure de l’âme. Les images sont des éclats de lumière qui fulgurent en nous, atteignant l’indicible dans le silence assourdissant d’un monde où « nous sommes seuls entre deux négations, comme des os abandonnés aux chiens qui ne viendront jamais ».
 Les poèmes d’Antonio Gamoneda irradient : ils naissent dans le sang de l’ombre pour saillir dans la lumière du vivant. Les images taillées dans le vif de l’âme rutilent. Elles sont sang et or, elles nous aveuglent de leur beauté : « viennent aux signes, les ombres torturées ». Jacques Ancet qui vient de traduire le dernier recueil d’Antonio Gamoneda sous le titre de Clarté sans repos s’est pénétré jusqu’à la moelle de cette poésie désespérée et vibrante tout à la fois pour nous en octroyer la quintessence et l’extrême pureté.
 La mort précoce du père, la mémoire d’une mère omniprésente, la répression franquiste, le travail du temps, la lente agonie de soi orchestrent la musique d’une vie qui tout en se consumant, avance dans la pleine lumière d’une transparence où « l’unique sagesse est à présent l’oubli ».
 Gamoneda a le pouvoir de ressusciter la mémoire vive de la peau sous les mots : « il y a des corbeilles de tristesse », « les excréments couverts de rosée et les grandes affiches du bonheur ». De telles images lèvent en nous des pans entiers de sensations enfouies dans les ténèbres d’une enfance qui ne demande qu’à resurgir. « Il y a des ulcères dans la pureté », c’est dire l’horreur et la beauté qui nous inscrivent dans une vie qui, dans le même temps où elle nous met au monde, nous condamne. Poésie de la flamboyance : « les caillots d’ombre », « les bougies de la douleur », « les suicidés à l’intérieur de la lumière » nous font entrer dans une oeuvre où nous brûlons notre âme à la flamme d’un invisible incandescent que nous appréhendons et perdons aussitôt.
 C’est en cela que la lumière est désespérance, elle nous éclaire tout en nous plongeant dans l’ombre. « La pensée et sa disparition » procèdent du même mouvement : « C’est l’agonie et la sérénité ».
 La mort est dans le poème, Gamoneda nous en offre « la douleur dans un vase doré ». Mais avec la vieillesse vient l’oubli où le poète ne veut même plus se souvenir. La mort, c’est aussi l’inexorable dissolution de la pensée. Reste la lumière du poème.
 



Strong voice for Spain in European literature
Europa par -

  Described as one of the most important Spanish poets of our time, Antonio Gamoneda is awarded Cervantes Prize for literature.
 Antonio Gamoneda chooses his words with care. Just as when writing a poem, when replying to interview questions ne weighs his words carefully. With 17 poetry collections and several other works behind him, Gamoneda is considered one of modem Spanish poetry’s foremost talents. Having already received the European Prize for Literature 2006, he has now been awarded the prestigious Cervantes Prize for 2006. 
 « Satisfaction, Antonio Gamoneda describes his feelings about the reward. But I am aware that my poetry is still the same as it was before I received the prize », he adds with a smile.
 The Cervantes Prize is awarded every year to a Spanish-speaking author in recognition of their lifetime achievements, and is the most prestigious literature prize in Spain. But Gamoneda’s words are read well beyond the world’s Hispanic community – last year he was awarded the European Prize for Literature in recognition of his central place on the European literary stage.
 Gamoneda is rooted in European culture and describes himself as European. Born in 1931, he has followed the growth of the EU over the last 50 years. He explains that while this kind of social evolution might have a certain impact on literature, if this applies to him in any way, it has not been a conscious thing. For him, the greater influence has been the development of his own country since joining the EU.
  « Spain has always had problems with tension between nationalist groups. The situation has become less problematic since the country became a part of the European Union. The EU has helped create a certain unity in Spain. My hope for the future of Europe is to see European people become even more unified. »
 What place does poetry have in the evolution of a united Europe ? Gamoneda takes a few seconds to answer. « Poetry is not a reflection of objective reality in Europe. But it creates hope in peoples’ consciences. In some cases it can even make people change their ways. »



CLARTÉ SANS REPOS, D’ANTONIO GAMONEDA
Vient de paraître par Marc BLANCHET

 La réédition française revue et complétée du Livre du froid d’Antonio Gamoneda, paru en Espagne en 1992, et l’édition de Clarté sans repos, Prix Européen de Littérature 2005permettent de mesurer l’importance de cet auteur dans la poésie contemporaine mondiale. Jean-Yves Bériou, traducteur du Livre du froid avec Martine Joulia, introduit remarquablement l’œuvre de ce poète, né en 1931 et vivant à León : « C’est adossé à la mémoire, et du point de vue d’où se contemple la mort, dans un jeu paradoxal d’apparitions et de disparitions, qu’Antonio Gamoneda a écrit ce livre essentiel de la poésie contemporaine, où t`énigme ne sourd pas du rêve, mais d’une veille habitée d’images à la netteté hallucinatoire. » (...)
 Clarté sans repos accentue ces méditations funèbres, d’autant plus violentes qu’elles ont la crudité de la vie. La cruauté du temps semble émaner des gestes, des machines, des outils, du rien qui nous environne mais qui détient la mémoire de toute chose : « Il y avait des fleurs embrasées, du coutil / sur la machine qui pleure. / De l’huile et des pleurs sur l’acier, / des hélices et des nombres sanglants / dans la pureté de la colère. » La partie qui achève le recueil et donne son titre au livre offre, dans sa longueur éclatante, une mémoire à l’œuvre même du poète en interrogeant la mémoire d’un temps perdu.
 Suivi en postface d’un texte extraordinaire de Gamoneda sur sa poésie, ce recueil récent confirme avec émotion le génie du plus grand poète espagnol depuis Garcia Lorca.



Clarté sans repos
Autre Sud par Pierrre DHAINAUT

 « Est-ce qu’elle va finir aussi la musique ? » À la question par laquelle s’achevait Froid des limites, Antonio Gamoneda répond cinq ans plus tard dans Clarté sans repos  : « Il y a une musique en moi, cela est sûr » – il insiste : « une musique devant l’abîme ». Laquelle, à vrai dire ? Lui-même se demande ce que signifie le « plaisir » qu’elle apporte, serait-il « sans espoir ».
 Rien de plus rude que le premier contact avec ce livre comme avec les précédents, Description d’un mensonge, Pierres gravées ou ce Livre du froid où les lecteurs français ont découvert Gamoneda. Le temps n’a pas altéré sa lucidité, au contraire, elle « expulse la fausseté » et à la fois agir « comme un alcool pris de folie ». Souvent les poèmes de Clarté sans repos obéissent à un double mouvement, le constat, le souvenir. « À présent, répète Gamoneda, voici l’âge du fer dans la gorge », la vieillesse qui « déforme les os » et « coule dans [ses] veines comme une eau traversée de gémissements ». Aucune fuite possible, Gamoneda observe avec une précision tranchante, presque médicale, l’inexorable destin du corps, jamais il ne se plaint, il n’espère pas davantage un salut. La vieillesse a-t-elle « incendié » la mémoire, comme il le déclare dans les dernières pages ? « Tout est maintenant incompréhensible. / Pourtant tu aimes encore tout ce que tu as perdu. » 
 
Évidemment Gamoneda ne raconte pas plus qu’il ne décrit, il procède sans cesse par à-coups, par éclats brefs, au gré des images qui l’assaillent d’une enfance meurtrie par la mort de son père, puis de tant d’années que la guerre civile et la dictature ont marquées, les tombes, les barbelés et les cordes, les murs des agonisants, les bêtes dont le regard devient « aiguille »... Comment désormais ne voir en l’aubépine, par exemple, que les fleurs printanières : ee déchire. La lumière a ses « plaies ». Le livre entier est ainsi parcouru, violemment, par le même feu où « brûlent les disparitions » (c’est le titre original, Arden las pérdidas). Dans l’épreuve du feu, dans l’« agonie », est-il permis d’attendre la « sérénité » ? Gamoneda réunit l’une et l’autre à la fin de Clarté sans repos. Il avait d’abord avoué son ignorance, il confond « sagesse » et « oubli » lorsqu’« un soleil tardif pèse sur [ses] mains ».
 Mais tel est le paradoxe ou le miracle de la poésie, quand elle refuse les impostures, quand elle est aussi nue que celle de Gamoneda, elle dit ce qui nous accable et le métamorphose. Elle s’écrit, en effet, « dans la perspective de la mort » (pour citer le texte qui sert de postface au recueil), l’angoisse et la souffrance la fondent, mais qu’elle parvienne à s’élever, qu’elle se brise et qu’elle renaisse, qu’elle persévère, et dans son rythme elle devient ce que Garnoneda nomme musique, qui échappe à nos définitions, ce plaisir sans espoir ou plutôt ce témoignage d’une vivacité irréductible.