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LA BOURSE DE TRADUCTION DU PRIX EUROPÉEN DE LITTÉRATURE

2006

Pierre GROUIX

 Pierre Grouix a été le deuxième Lauréat de la Bourse de Traduction du Prix Européen de Littérature. La Bourse de Traduction lui a été décernée en novembre 2006 et remise en mars 2007 dans le cadre des 2° Rencontres Européennes de Littérature à Strasbourg.

 UNE ENFANCE VOSGIENNE
 Lorrain par sa mère et pied-noir par son père, Pierre Grouix est né à Nancy en 1965.
 Avec sa sœur aînée Catherine et son frère jumeau Georges, il a passé son enfance à Neufchâteau (Vosges) et son adolescence à Longwy (Meurthe-et-Moselle). 
 
 POÈMES, TRADUCTIONS, ESSAIS, ROMANS
 Pierre Grouix est l’auteur d’une trentaine de livres : poèmes, traductions, études.
 Il a écrit des essais sur Hugo, Michaux, Zweig, Rimbaud, Breton, Darwich, les littératures de Finlande et de Norvège, ainsi que deux romans sur Tolstoï, les J. O. de Lillehammer, et un essai en histoire de l’art sur son artiste préféré, le peintre danois Vilhelm Hammershøi. 
 

BIBLIOGRAPHIE

 SUR LA POÉSIE
 La poésie reste au centre de ce qu’il tente d’écrire :
Laboureur de larmes (Taj Mahal), Rafael de Surtis, 1999
Sentiment du chèvrefeuille (Camilla Gjørven), ibid., 2003
 Parmi les derniers essais : Russes de France, d’hier à aujourd’hui (Le Rocher, 2007) 
 Outre un livre consacré à sa famille pied-noire, à paraître aux éditions du Rocher en 2008, il travaille à un recueil en alexandrins (52 lettres à Nicolas Bourguinat), à un ensemble de fragments sur le Danemark et à un roman sur Van Gogh (La tristesse durera toujours).

 TRADUCTIONS
 Pierre Grouix a publié des traductions du suédois de Finlande, du danois, du norvégien commun et dialectal : entre autres, Joseph Julius Wecksell, Michael Strunge, Knut Hamsun, Tor Jonsson et Knut Ødegård. 
 Il a donné récemment deux traductions de Bo Carpelan : Le Nom du tableau peint par Klee (Grèges, 2007) et Œuvres poétiques complètes I (Galaade, 2007), ainsi que deux traductions de Tarjei Vesaas : Lisières de givre (Grèges, 2007) et Être au milieu de ce qui s’en va (Rafael de Surtis, 2006). 

 OUVRAGES TRADUITS DANS LE CADRE DU PRIX 
 Bo Carpelan, Dehors, suivi de Credo de novembre (Arfuyen, 2007), bilingue suédois-français, traduction du suédois du recueil Diktamina
 

DISCOURS

DISCOURS DE RÉCEPTION
DE LA BOURSE DE TRADUCTION DU PRIX EUROPÉEN DE LITTÉRATURE
PRONONCÉ PAR PIERRE GROUIX LE SAMEDI 17 MARS 2007 À STRASBOURG

     Mesdames, Messieurs, chers membres du Prix Européen de Littérature et chers amis, c’est le plus mauvais ouvrier, le travailleur malhabile entre tous que vous distinguez aujourd’hui dans votre belle ville.
     Il va de soi que je ne saurais accepter cet honneur – dont la charge excède de beaucoup la force de mes épaules de poussière – sans voir aussitôt, et peut-être mieux qu’un autre, les défauts, les manques de mes tentatives de traduction des poèmes de Bo Carpelan. Échec, faux sens, rendu approximatif ou, au contraire, trop riche pour être honnête : autant de perles baroques que je place devant vous, comptant sur votre mansuétude, votre indulgence.
     Il est également un vêtement de confort que je ne saurais endosser sans lâcheté : celui de seul traducteur de cet écrivain. D’autres – ô combien plus doués – ont ouvert la voie : la si chère Mirja Bolgar, grande dame des lettres finlandaises, le regretté Carl Gustav Bjurström, passeur d’élite, et dans les deux sens, entre les cultures nordique et française ; Lucie Albertini, femme de Guillevic, opérant le lien entre deux hommages hier et aujourd’hui et qui nous honore de sa présence. Sans leur application minutieuse, sans leur labeur pionnier, les romans, mais aussi les poésies de Carpelan ne seraient pas venues jusqu’à nous ou vers moi : je n’aurais pu rendre un seul vers. Traduisant ce poète que j’aime, je ne suis – là comme ailleurs – qu’un passant. D’autres l’ont fait avant moi ; d’autres encore, je le souhaite à Bo, le feront bien mieux que moi.
     Une des faiblesses chroniques des traducteurs est en effet parfois de vouloir à tout prix accaparer l’œuvre de l’auteur qu’ils visitent,  de chercher à se l\'approprier. Certains traducteur forment même avec « leur » auteur une paire étrange, de fort mauvais aloi, toute en connivences. Au rebours, si mes pensées de cet après-midi vont vers l’homme d’Helsinki – qui est mon ami – je ne m\'empare pas de sa parole. Au revers, j’ai hâte, si j’ai bien fait le travail, de vous le rendre.
Loin de toute captation indue, être sous la lumière de votre attention ou traduire sont pour moi deux moyens de m’effacer, de passer dans l’invisible. Je traduis pour disparaître. La chose n’est pas aisée. 
     De fait, traduire est difficile, souvent ardu. Carpelan en sait quelque chose puisque j’ai la chance de traduire un poète lui-même traducteur, passeur notamment, du finnois en suédois, d’un grand poète de ses compatriotes, auteur d’un langage poétique propre, Paavo Haavikko. M’encourageant aussi, Carpelan me l’a écrit plus d’une fois : il sait, il connaît la difficulté de traduire, et ces mille pièges qui sont là à nous attendre et qui m’ont pris au début de ce voyage de traduire dont j’étais loin de me douter qu’il me mènerait aujourd’hui devant vous pour parler d’un autre, de cet autre que nous fêtons à présent. Sachons louer aujourd’hui les grands poètes.
     Dix ans, il y a maintenant dix ans que j’ai rencontré Carpelan. Invité en Finlande pour m’y entretenir avec les grands écrivains du pays, c’est avec lui, et lui seul, que le courant est passé. Connaissant, pour l’avoir lu, Axel, j’évoquais pourtant devant lui sa poésie. Il me surprit alors en me disant qu’elle était sa maison profonde. Pour reprendre un titre de l’auteur, cette maison « aux  chambres obscures, aux chambres claires », je lui proposais de m’y inviter en ami, en traduisant d\'abord une poignée de poèmes, puis une section, un volume, d’autres bientôt. À noter que, par ailleurs, sans l’aide amicale et confiante, sans les encouragements d’éditeurs ou d’animateurs de revues, il est clairement clair que je n’aurais pu y parvenir. Par essence, par définition, le traducteur a besoin de l’autre, qui lui manque comme le recto au verso et le lichen au renne. Il n’existe guère qu’au pluriel.
     Pluralité des idiomes, aussi. J’ai à ce jour traduit ou cru traduire – tant toujours, l\'illusion accompagne celui qui écrit – d’autres langues, du danois au norvégien commun ou dialectal ; je retournerai plus tard, vers d’autres langues encore – dont l’espagnol de mes racines et l’anglais américain que j’aime –, mais c’est en suédois de Finlande que j’ai fait mes premières armes d’apprenti traducteur, quand ce n’était pas d’apprenti sorcier. C’est aussi dans cette belle langue, et pour filer une métaphore dont j’ignore où elle me mène, que j’ai connu mes premières défaites, tant une traduction, même achevée, si la chose est possible, n’est jamais une victoire étincelante, mais toujours une défaite moins lourde. Je n’ai pas la force de publier de traductions parfaites mais j’ai la faiblesse de laisser publier mon moins mauvais brouillon.
     Je suis attaché, lié aux vers de Carpelan car ce sont les premiers que j’aie jamais traduits. Au vrai, je n’ai pas appris à traduire le suédois, pas plus que le suédois de Finlande – finlandssvensk – mais, d’un vers l’autre, d’une poésie sa sœur, je crois, je crois bien avoir appris une langue propre - le Carpelan - tant l’œuvre d’un écrivain, par-delà son éclatement en genres et en recueils, a la belle cohérence d’une planète. Comme celle-ci, elle est tissée, striée de veines, de rivières, de courants aériens, dont je suis – si j’ai fait le travail, mais c\'est aussi le travail qui me fait – le passeur, et dont vous êtes, vous aussi, les voyageurs, vous qui, de plus en plus, lisez cette œuvre et lui réservez le plus bel accueil. Au sens fort, dans un recueil, un poète se recueille. Une pomme se cueille, un poète se recueille, un lecteur l\'accueille.
     Je ne m’imaginais pas il y a dix ans qu’il me reviendrait – grâce aux éditions Galaade – de traduire la totalité de l’œuvre en vers de Carpelan, soit 21 volumes sur probablement plus de quinze cents pages. Peut-être même est-il trop tôt, à plus de la moitié du chemin, pour tirer des conclusions. Je puis juste dire que, de livre en livre, d’enchantement en surprise, j’ai compris ou cru comprendre l’essence de cette langue Carpelan, ce qu’elle apporte de neuf et de frais. Et j’aime à vous dire, ici à Strasbourg, qu’il y a dans ce voeu de tout traduire passé de moi à moi, et de moi à Bo, quelque chose d’un serment de Koufra.
     De plus en plus m’apparaît ceci : c’est en traduisant l’entier de l\'oeuvre que sourd sa richesse pauvre, sa profonde modestie et, au meilleur, l’ambition d’un propos, d’une parole vraie, d’une parole dense, parole de la parole, la poésie. Étrange, singulier paradoxe qui veut qu’on ne puisse saisir l’ampleur, la portée d’une tentative en poésie qu’en l’ayant traduite en entier, alors même qu’il faut bien débuter quelque part. J’ai commencé pour ma part en 98 à traduire quelques poèmes du cycle autobiographique La Cour et, je puis bien vous le confier aujourd’hui, je n’en menais pas large. Merveilleux souvenir aussi de ces débuts de nuits à New York où je traduisais Bo sur les berges soyeuses de l’Hudson River, et quel voyage... On n’imagine pas, je crois, le plaisir d’une telle pratique, la joie qu’elle procure, et le travail qu’elle demande, à mesure que les éditeurs en accueillent le résultat. Aucun, savez-vous, ne m’a fermé sa porte alors même que ces traductions étaient mes lettres de créance et qu’en Finlande, l’aide du FILI ne m’a pas fait défaut. J’ai traduit, ou cru traduire cette oeuvre dans beaucoup de joie, quand bien même garderait-elle aux yeux de ses lecteurs neufs une tonalité sombre, celle de son siècle historique, avant tout ; quand bien même l’adjectif sombre / obscur, mörk, est l’un de ceux qui reviennent au fil de cette plume qu\'est le stylo d’un poète qui n’a jamais eu recours à l’ordinateur.
     Mais, mais comme souvent en traduction, je m’éloigne du propos pour y revenir, et souligner une nouvelle fois cette unité profonde de la voix, la marque sauvage des vrais auteurs. Sa vie durant, cet écrivain mille fois primé s’est refusé à jouer le jeu des honneurs, à se travestir en poète de festivals alors que d’autres, de ses compatriotes même, s’y donnent-adonnent-abandonnent avec une complaisance qui est l’autre de la poésie profonde. Il y a chez cet homme, chez le poète de ces vers, chez l\'auteur de Dehors, un comportement pleinement poétique, une morale d’intégrité dont son traducteur du moment, tant mal que mal, ne peut que s’inspirer. Ce que Carpelan a à nous dire en effet, ce qu’il nous glisse sur le mode de la confidence, il ne le martèle pas. Onze fois sur dix, il n’y a pas, je crois, de différence entre gros mots et grands mots. Loin de là, et proche de nous, Carpelan nous dit autrement ce que nous savons : le passage du temps rouge dans la finesse de nos veines, le tissage en toute vie, en tout paysage, de l’ombre et de la lumière, la mort qui nous travaille au corps, l’impondérable poids de l’amour, qui est parfois celui des virgules et des accents. Autant de thèmes qu’il fore et vrille d’un recueil l’autre, d’une suite une séquence avec – c’est l’un des maîtres mots de son esthétique en encre en même temps que le titre d’un recueil - un sens de la variation. Ce travail de creusement, non de redite mais de dire autrement, est au centre de son souci aigu d’exploration formelle. La langue est floraison, nouveauté. L\'expression Printemps des poètes est un pléonasme : la poésie n\'existe que germinative, florale, florifère. Même chez ce poète de Novembre, elle est un mois de mai perpétuel.
     Car on oublie peut-être en face d’un poète âgé, que Carpelan, très à l\'écoute des littératures étrangères, est aussi issu de la tradition moderniste, aussi bien suédoise, celle de sa langue et de la grande Édith Södergran, que finlandaise. Il a, en quelque sorte, siamoisé, tissé / métissé ces traditions de rupture entre elles pour offrir une parole neuve, très vite identifiée par la critique comme densément personnelle, et qu’il n’estime lui, avec toujours l’humilité qui le caractérise, n’avoir rejoint qu’avec le recueil de 1961, Le Jour frais
     Nous sommes ici sous un toit, entre des murs, mais c’est bien au dehors, dans un contact naturel si nordique avec l’extérieur, que son écriture a lieu. En ce sens – et si guillevicien – le titre français du livre qui, au sens spatial aussi, nous occupe, Dehors, préféré au titre original Dictées – et quand bien même le poète écrirait-il sous la dictée du jour – rend justice à cet imaginaire de l’extérieur, de l’externe. La poésie est tout ce qu’il y a d’extérieur en tout.
     J’ai parlé de justice et vous le savez, vous le savez bien, en traduction, il s’agit autant de justice que de justesse, en l’espèce pour ce propos du dehors qui est en même temps au coeur de nous même. Chez Carpelan, dans la maison dit-il, du poème, la poésie est au cœur du dehors, comme le o dans le e au coeur du mot cœur.
     Le mien est à la fois le moins bien qualifié et, qui sait, peut-être le plus à même de le dire : par sa fidélité sur six décennies à l\'écriture, par cette réinvention constante des formes, Bo Carpelan est l\'un des grands, des très grands écrivains du Nord, et indubitablement son meilleur poète. Ce propos n\'engage que moi, mais il m\'engage tout entier, et ce que je puis dire, ou traduire : il m\'enjoint de rendre au mieux ce que Bo dit en poèmes. Il me rend un temps dépositaire d\'une parole qui ne m\'appartient pas, mais que Bo me confie, et qui même, peut-être, ne lui appartient pas davantage. Au vrai, n\'a-t-il pas placé en exergue de son roman autobiographique Berg - grâce auquel il a reçu en 2005 le prix Finlandia pour la seconde fois – cette phrase du Neveu de Rameau de son cher Diderot : « J\'appartiens à tous, et je n\'appartiens à personne.  »
     Deux exemples seulement de ce travail de cohérence : alors même que le recueil 73 poèmes (que j\'ai eu la chance de retraduire après Carl Gustav Bjurström et Lucie Albertini, les introducteurs de Carpelan en France) travaillait le moins avec un sens de l\'ascèse qu\'il semblait difficile de dépasser, allant même jusqu\'à proposer une sorte de haiku finlandais, Carpelan ne s\'en déclare pas entièrement satisfait et se remet au travail aussi récemment qu\'en 2001 avec son recueil Les mille saisons de l\'instant, encore à traduire pour moi. Selon une loi de métamorphose, de mue, le second recueil devient – au sens carpelanien – la variation du premier. Il revient alors au traducteur de rendre, de restituer ces changements, leur ombres, leur silence de faire muer son propre rendu. Comme l\'écrit mon cher  Mahmoud Darwich, le poète se fait « le gardien des ombres du texte ».
     Autre exemple d\'une même logique, Bo a proposé en 1984 des Variations sur la poésie grecque et romaine, dans lequel il dit son commerce amoureux avec les très grandes voix de la poésie antique, telles que celles d\'Horace et de Virgile. Singulièrement abouti pourtant, le recueil ne le satisfait pas davantage et Bo remet ces marginalia sur le métier, forant plus avant la forme, tant la poésie est un métier de précision. Que l\'on ne s\'y trompe pas en effet : même diminué dans sa santé, ce qui nous prive aujourd\'hui de sa présence si amicale, Bo est au travail. Il progresse, il change. Il vient il y a un mois de quitter son éditeur historique, Bonniers, et le recueil à paraître cette année, qu\'il me faudra aussi traduire, s\'intitule Nouveaux poèmes ! Parce que la poésie est le langage ouvert, un poète n\'a jamais dit son dernier mot, c\'est son dernier mot qui le dit..
     Et celui-ci, comme les autres, trouvera nécessairement sa place dans l\'ensemble tant la cohérence est une nouvelle fois la vertu artistique carpelanienne. De fait, cette cohérence, qui pourrait être après tout un synonyme de la poésie, s\'établit au-delà du partage formel poésie / prose, ce que laissait deviner aussi la pratique du poème en prose dont atteste, quasi à un demi-siècle de distance les recueils Moins 7 et Le nom du tableau peint par Klee. C\'est exemplairement que Bo reçoit aujourd\'hui un prix de littérature, et non seulement de poésie. Je n\'ai traduit et ne traduirai jamais que de la poésie, lui demandant aussi de me traduire au passage, mais, pour avoir lu, en suédois, en français, les romans de Carpelan, je retrouve la cohérence profonde, celle d\'un imaginaire, autant que celle de l\'ordre en mouvement du monde. Le lisant, je tourne des pages qui me retournent.
     Bo a traversé les genres, mais c\'est par le roman qu\'il a livré son dit le plus haut, je veux parler de son chef-d\'œuvre Axel. On y retrouverait, assez caractéristique, cette variation sur les formes longues et les brèves, ici par le tissage entre la narration et le journal fictif de l\'ami cher de Sibelius. Les mêmes thèmes, ceux de la poésie, sont là : labilité de l\'existence humaine, règne du dehors et des forces cosmiques, même nécessité aveugle et clairvoyante de la création artistique. Outre une histoire intérieure de la Finlande en route vers son indépendance de jeune République, en plus de la relation d\'une amitié hors-pair et assez antique par sa forme, Axel propose une réflexion en mots sur la genèse même de l\'oeuvre d\'art et de sa création. Entre doute et accomplissement, avec - je reprends à dessein le terme - les mêmes variations sur le clair obscur, le roman phare et les poèmes créent entre eux des passerelles, des ponts. Portrait du poète en jeteur de ponts, en pontife jamais pontifiant, en « Poëte » au sens vif de créateur.
     Dans le détail des textes, il est possible de juxtaposer des extraits du roman et des pièces rédigées à même époque - car même au fort de la rédaction d\'Axel, Carpelan n\'a pas lâché la main du poème – pour établir le lien manifeste, la parenté, la cohérence encore une fois. Le vrai compagnonnage dont il s\'agit n\'est peut-être pas ma fréquentation imparfaite des poèmes de Carpelan, mais celui qui, encore et toujours, unit ses poèmes à la beauté. À noter également que la liaison entre les genres s\'établit par un tiers terme, un troisième élément : la musique, Haydn, Bach, Vivaldi ou Mozart.
     Mais vrai j\'ai trop parlé, abusé de votre patience et d\'une parole qu\'il me tarde de vous rendre. Que dire peut-être encore, sinon une confession et une promesse ?
Une confession tout d\'abord, du bout des lèvres, et du finisterre des doigts : j\'écris aussi, j\'ai commencé à écrire quinze ans avant de traduire. À première vue, à courte vue, la somme de travail que j\'ai offerte de bon coeur et très volontiers à Bo m\'a détourné d\'écrire. On mesure mal d\'ailleurs ce que représentent ces centaines d\'heures passées à traduire un autre. Si comme le souffle ce Rilke aimé de Carpelan, le vers est une expérience, nul fors moi, pas même Carpelan, ne pourra dire en mes lieux et places ce qui compte pour moi – ainsi le plus heureux des enfants de Navarre et de France que je fus, l\'amour à vie pour le Nord. Et je sais combien ce travail de traduction m\'éloigne de la parole personnelle que j\'appelle de mes mots. On me sait peut-être en tant que traducteur tandis que mon rêve est d\'écrire, de me traduire, d\'user de cette traduction du français en français qui s\'appelle poésie. À force de faiblesse, j\'appelle peut-être alors traduction la part de lâcheté en moi.
     Et pourtant, comment ne pas mentionner l\'infinie volupté du travail final, lorsque restant avec le seul français sans oublier pour autant le suédois, je pèse scrupuleux les virgules, les accents. Il y a là un vrai travail d\'écrire : Carpelan m\'y aide.
     Après la confession, le serment. J\'ai même évoqué immodeste un Koufra à usage personnel et regardez, à la moitié du chemin, je viens parader, ouvrir mon clapet, recevoir un hommage, alors même que depuis des mois je ne traduis plus Carpelan. D\'autres voyages m\'ont pris, m\'ont conduit en Russie de France, ou à Fez, sur la terre de naissance de mon père, cette « patrie paternelle » dont Novalis écrit qu\'elle est deux fois la patrie. Mais je vais me remettre au travail et je vous fais ici la promesse de m\'employer au mieux, dans la mesure de mon intelligence et dans les limites de ma bêtise, pour rendre les sept ou huit recueils qu\'il me reste à faire vivre, faire chanter. M\'inspirant de Carpelan, l\'ouvrier malhabile donnera, je vous le promets, Mesdames, Messieurs, chers membres du Prix Européen de Littérature et chers amis, le meilleur de lui. À l\'heure de tout à fait me taire, aux confins du silence, deux choses sont acquises : mes traductions ont mes défauts et les qualités de Carpelan. Ensuite, enfin direz-vous, parce qu\'il a révélé en moi des provinces que je ne me connaissais pas, qu\'il les a fait vivre, battre, les perspectives se sont inversées : ce n\'est pas moi qui ai traduit Carpelan, c\'est lui qui m\'a traduit.  Je vous remercie.

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