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EUROPEAN PRIZE FOR LITERATURE

2010

Tony HARRISON

UK / GRANDE-BRETAGNE

  Tony Harrison est né en 1937 dans un quartier ouvrier de Leeds, au Nord de l’Angleterre. À onze ans déjà, il obtient une bourse de la prestigieuse Leeds Grammar School. Son fort accent du Yorkshire et son idiome populaire lui valent cependant railleries et humiliations, notamment du professeur d’anglais.
 Marié en 1960 après de brillantes études classiques à l’Université de Leeds, il emmène en 1962 sa jeune famille au Nigeria. Il y crée une version de Lysistrata, d’Aristophane, adaptée au contexte politique et culturel africain… La même année paraît son premier de poèmes, Earthworks. La famille se transfère en Tchécoslovaquie, pays natal de sa femme.
 En 1967, il rentre en Angleterre pour enseigner aux universités de Newcastle et Durham. Une bourse de l’UNESCO lui permet en 1969 de reprendre la route vers Cuba, le Brésil, la Cordillère des Andes, le Sénégal et la Gambie. De retour à Newcastle, il publie son deuxième recueil, The Loiners (1970) comme une métaphore de toutes ses pérégrinations.
 Contacté par le Théâtre National de Londres, il écrit une traduction en vers du Misanthrope de Molière (1973), puis une version du Phèdre de Racine (1975). Poète en résidence, il y multiplie les expérimentations théâtrales, chorégraphiques et musicales. L’Opéra de New York lui commande une traduction de La Jeune Fille volée, de Smetana. Il rencontre la soprano Teresa Stratas qui deviendra sa femme en 1984. Il donne une adaptation de l’Orestie d’Eschyle, créée au Théâtre National de Londres en 1981, qui lui vaut en 1983 le Prix Européen de Traduction Poétique. Dans la Grande-Bretagne thatchérienne, il écrit v., élégie urbaine pleine d’amour, d’humour et de violence, publiée en 1985.
 Quand Salman Rushdie est frappé d’une fatwa, Harrison le défend dans le film/poème The Blasphemers’ Banquet (1989), diffusé sur BBC1. Il publie régulièrement des poèmes dans le Guardian et part en 1995 comme envoyé spécial à Sarajevo assiégée. Après deux autres films/poèmes : Black Daisies for the Bride (1993) et The Shadow of Hiroshima (1995), 1998 marque sa consécration cinématographique avec le long métrage Prometheus.
 À la mort de Ted Hughes en 1998, son nom circule comme nouveau « Poète Lauréat » : républicain convaincu, il exprime aussitôt son indignation dans les pages du Guardian. Après Under the clock en 2005 et une pièce de théâtre, Hecuba, plaidoyer pacifiste interprété par Vanessa Redgrave, les éditions Faber publient l’intégrale de son théâtre (5 vol.) et de ses films/poèmes.

BIBLIOGRAPHIE

 ÉDITIONS EN LANGUE ORIGINALE
 A Cold Coming
, Bloodaxe Books, 1991
 The Gaze of the Gorgon, Bloodaxe, 1992 
 Poetry or Bust, Salts Estates Ltd, 1993 
 Black Daisies for the Bride
, Faber & Faber, 1993 
 Permanently Bard. Selected Poems, Bloodaxe, 1995
 The Shadow of Hiroshima and other film/poems, Faber & Faber, 1995 
 “v.” and Other Poems, Faber-Penguin, 1997
 Prometheus, Faber & Faber, 1998
 Laureate’s Block and Other Poems, Penguin Books, 2000
 Theatre Works 1973-1985, Faber & Faber, 1986-2002 
 Hecuba, Faber & Faber, 2005
 Under the clock, Penguin, 2005
 Collected Film Poetry, Faber & Faber, 2007
 Collected Poems, Viking, 2007.

 TRADUCTIONS EN EUROPE ET EN FRANCE
 Des recueils de Tony Harrison ont été traduits en de très nombreuses langues.
 Un seul volume a paru en français, consacré au poème v., traduit par Jacques Darras (Bruxelles, Le Cri-In’hui, 2008).

 OUVRAGES PUBLIÉS DANS LE CADRE DU PRIX
 À l’occasion de la remise du Prix européen de Littérature à Tony Harrison le 12 mars 2011, paraîtront trois ouvrages : un numéro spécial des Cahiers Bleus aux Éditions Zurfluh et deux recueils aux Éditions Petropolis et aux Éditions Arfuyen, partenaires du Prix.

DISCOURS

DISCOURS DE RÉCEPTION DU PRIX EUROPÉEN DE LITTÉRATURE 
PRONONCÉ PAR TONY HARRISON
LE SAMEDI 12 MARS 2011
AU PALAIS DU RHIN À STRASBOURG

Traduit de l\'anglais par Cécile Marshall


     Pendant toute ma carrière de poète, j’ai utilisé des cahiers comme celui-ci. Ils peuvent paraître démodés à l’époque du numérique mais pour moi, la poésie reste enracinée dans la dimension physique de la main qui écrit, du corps dont le cœur bat et le sang coule et dont les pulsations contribuent à relier ce que j’écris à la terre, dont les rythmes me rappellent que je suis toujours en vie, bien que mon esprit veuille souvent se confronter aux événements les plus désespérants.
     C’est probablement la raison pour laquelle toute mon œuvre est en vers, généralement le vers iambique de Shakespeare. « Le cœur bat l’iambe », a dit le grand acteur français Jean-Louis Barrault, à propos de Racine.  Le battement de cœur qui parcourt la tragédie. Toute l’œuvre qui se trouve dans ces centaines de cahiers, c’est de la poésie. Rien que de la poésie. Pour moi, l’écran d’ordinateur est trop abstrait pour accueillir ma poésie, bien que je l’utilise pour mettre au propre mes poèmes et pour taper les versions définitives d’œuvres de grande ampleur, comme les pièces de théâtre ou les films/poèmes. Mais quand je coupe et quand je colle, j’utilise de vrais ciseaux et de la vraie colle. Il y a des ciseaux et de la colle dans tous mes bureaux. J’ai besoin de l’ordinateur pour mettre au propre mes poèmes, parce qu’après un jour ou deux, je n’arrive plus à  me relire. J’ai le sentiment que cette illisibilité est une stratégie presque consciente et délibérée destinée à me faire repenser les vers originaux griffonnés et gribouillés au stylo plume. J’utilise des stylos plume Waterman, fabriqués à Paris. Spécialistes et chercheurs commencent à étudier ces centaines de cahiers qui contiennent tous de la poésie.
     Que ce soit pour l’édition, la scène, l’opéra ou l’écran, tout est de la poésie et tout est écrit dans ce genre de cahier que j’utilise depuis près de cinquante ans. Ces centaines de cahiers contiennent les premiers jets de poèmes, de pièces, de livrets d’opéra, de films en vers, d’abord écrits à l’encre de mon stylo plume Waterman, puis dactylographiés. Chaque variante (et il y en a souvent plusieurs) est collée sur la précédente au coin de la page, de manière à ce que toutes soient rapidement accessibles. Les pages ont parfois dix couches de versions successives. Tous ces feuillets collés à l’intérieur donnent aux cahiers cette allure boursouflée. Ils doublent, voire triplent de volume ! Les chercheurs qui ont étudié différents cahiers ont aussi remarqué que le poète y a collé des coupures de journaux, des photos, des notes de recherches, des dessins et, ce qu’il me paraît opportun de mentionner ici, des étiquettes de vin provenant des bouteilles que j’avais bues et appréciées et collées dans les cahiers face à un poème, une pièce ou un film/poème. Il y aurait une thèse de doctorat à écrire sur les étiquettes de vin collées dans mes centaines de cahiers.

     Bien que ces centaines de cahiers soient déjà archivées ou en passe de l’être à la Brotherton Library, la bibliothèque universitaire de Leeds, ce que je m’apprête à révéler maintenant pourrait bien vous convaincre qu’elles seraient tout aussi bien à leur place ici à Strasbourg. 
     Pour vous donner un exemple : j’ai récemment pioché au hasard le quatrième cahier d’un ensemble de quatre, consacrés à ma traduction du livret tchèque de Sabina pour la Fiancée vendue de Smetana, une commande du Metropolitan Opera de New York en 1978, mise en scène par John Dexter. J’avais déjà collaboré avec lui au Misanthrope  de  Molière, que nous avions situé dans le Paris de De Gaulle pour le National Theatre à Londres en 1973, et, en 1976, au Phèdre de Racine, situé quant à lui en Inde au début de la colonisation britannique. Dans le cahier n° 4 de The Bartered Bride datant de 1978,  les étiquettes de vin se trouvent à la page 815. Un ensemble de cahiers consacrés à un projet théâtral peut contenir des milliers de pages. Les douze cahiers de ma toute dernière pièce, Fram, totalisent 3 204 pages.  Donc page 815 du cahier n° 4 de The Bartered Bride, le chercheur trouvera, collé, un Schlumberger Gewurtztraminer 1974 de Guebwiller, en Alsace.  Il avait été acheté, comme le révèle une étiquette plus petite, chez « 67 wine and spirit merchants » sur 67th and Columbus Avenue,  en face du Lincoln Center. J’ai dû particulièrement apprécier cette bouteille, puisqu’à la page 817 de ce même cahier se trouve une autre étiquette de Schlumberger Gewurztraminer 1974 ! Page 828, on tombe sur une autre étiquette et encore un autre vin d’Alsace, un Gewurztraminer 1974 mais produit celui-ci par un certain A. Willm de Barr, au pied des montagnes vosgiennes. Après différentes versions d’une partie d’un duo entre Marenka, l’héroïne, et Kecal, l’entremetteur, page 836 on découvre un autre vin produit par ce même A. Willm, un Cordon d’Alsace Brut 1975.  Puis, après une autre centaine de pages de vers destinés à des airs d’opéra, des duos et des chœurs, on tombe page 948 sur l’étiquette d’un Gewurztraminer Kuehn de Ammerschwihr.
     Mon travail avec John Dexter au Metropolitan Opera a conduit le Met à me commander un livret original, dans le cadre d’une collaboration avec le compositeur new-yorkais Jacob Druckman.  J’ai écrit et terminé le livret qui s’intitulait Medea: a Sex-War Opera (Médée : opéra de la guerre des sexes). Druckman est malheureusement décédé avant que la partition ne soit terminée et l’opéra n’a jamais été mis en scène, sauf sous forme théâtrale, sans musique, par une jeune troupe théâtrale alternative, Volcano, une forme sous laquelle l’œuvre a voyagé en Europe. Bien que l’opéra connût une triste fin, il avait débuté sous de bons auspices puisque, juste après la couverture du premier des six cahiers consacrés à cet opéra, se trouve une étiquette de Schlumberger  Gewurztraminer 1978 de Guebwiller. La première page de Medea est datée de septembre 1980.

     Les compositeurs et les vins d’Alsace semblent avoir été une constante dans ma vie poétique. Les cahiers de 1986 regroupent de nombreux poèmes et un projet théâtral très ambitieux, The Common Chorus (Le chœur des communs) qui devait être au départ une trilogie pour le National Theatre de Londres, composée de Lysistrata d’Aristophane et des Troyennes d’Euripide, suivies d’une nouvelle pièce de ma création sur les origines des armes chimiques en conclusion de la trilogie. Les protagonistes devaient représenter un groupe de femmes qui encerclait la base militaire de Greenham Common en Grande Bretagne où étaient abrités les missiles nucléaires américains.  Le projet était né lors de l’un de mes nombreux séjours à Delphes en Grèce, où j’ai mis en scène trois de mes pièces, The Trackers of Oxyrhynchus (Les chercheurs d’Oxyrhynchos), The Labourers of Herakles (Les ouvriers d’Héraklès) et Hecuba (Hécube) avec Vanessa Redgrave. Donc, comme vous pouvez vous en douter, on trouve quelques étiquettes de retsina et d’ouzo, mais quelle ne fut pas ma surprise en découvrant  page 486 du troisième volume une étiquette de Gewurztraminer, produit par un certain Martin Schaetzel qui, comme M. Kuehn, vient lui aussi d’Ammerschwir. 
     J’ignore s’il y avait un quelconque lien entre ce Gewurztraminer d’Ammerschwir et ces pièces sur la guerre mais dans le cahier Poems 1989-90, j’ai trouvé un autre Gewurztraminer Kuehn d’Ammerschwir, parmi les pages consacrées à mes poèmes sur la première guerre du Golfe, A Cold Coming (Une froide équipée) et Initial Illumination (Illumination initiale), qui parurent tous deux à la rubrique actualités du Guardian en mars 1991 et qui, depuis, ont été abondamment traduits et collectés dans diverses anthologies. C’est à cause de ces poèmes que j’ai ensuite été envoyé par le Guardian, avec un casque et un gilet pare-balle, pour écrire mes poèmes de Bosnie pendant la guerre et le siège de Sarajevo en 1995.
     Malheureusement, le projet des trois pièces sur la guerre, après des années de travail, n’a jamais vu le jour, même si la troisième pièce est finalement devenue Square Rounds, une pièce que j’ai écrite et mise en scène pour le National Theatre en1992 et que j’ai récemment mise en scène de nouveau, dans une traduction russe, au Théâtre Taganka à Moscou. Le compositeur qui a collaboré avec moi à Square Rounds, c’était Dominic Muldowney et, face au programme d’une première mondiale d’une de ses compositions, j’ai découvert l’étiquette d’une bouteille que nous avions partagée lorsque nous nous étions rencontrés pour discuter d’un projet commun pour BBC Television, l’un de mes films intitulé The Big H, situé dans une salle de classe de Leeds, dont le sujet était Hérode et le Massacre des Innocents. Le vin à l’origine de cette riche collaboration était un Gewurztraminer Hugel de Riquewihr.
     La première fois que j’ai travaillé avec Muldowney, alors jeune assistant du compositeur Harrison Birtwistle, c’était lors d’une collaboration à une pièce de théâtre musicale, dans la veine de Meyerhold, intitulée Bow Down.  Dans le cahier consacré à cette pièce, à la page 700, il y a l’étiquette d’un Gewurztraminer Hugel de Riquewihr 1974. Une autre de mes collaborations avec Harrison Birtwistle, bien plus remarquée, fut l’Orestie d’Eschyle, il y a exactement trente ans au National Theatre.  Il existe au moins une douzaine de cahiers consacrés à cette œuvre et, pour prendre un exemple au hasard, dans le cahier n°6 de l’Oresteia, page 1 213, on trouve l’étiquette d’une Cuvée des Comtes d’Éguisheim Gewurztraminer 1975 produite par Léon Beyer d’Éguisheim.
     Un négociant, ami du compositeur Harrison Birtwistle, m’a demandé, après l’Oresteia, s’il existait de bons poèmes sur le vin en grec ancien que je pourrais traduire pour son catalogue de 1984.  Je lui ai proposé des versions de Hermippus, Anacréon, Théognis, Antipater de Sidon, Antipater de Thessalonique, Diodore Zonas, Alceus et Amphis. La page du catalogue de ce négociant détaillant la liste des vins de Charles Schleret de Turckheim en Alsace est suivie de l’un des poèmes de Théognis qui connut le succès autour de 544 avant Jésus Christ. Les émoluments que ce négociant m’accorda pour mes traductions du grec ancien furent des bouteilles de Muscat d’Alsace de Charles Schleret de Turckheim et des Gewurztraminer du même producteur, ainsi qu’une Réserve Personnelle Gewurztraminer 1976 produite par Louis Sipp de Ribeauvillé.
     La page suivante du cahier dans lequel est collée cette étiquette contient des notes pour un poème de ma séquence de sonnets « Art  & Extinction ». Et dans le cahier intitulé Poems 1991-93, se trouve encore une autre étiquette de Gewurztraminer provenant de Gustave Lorentz de Bergheim, à côté des premières versions de mon poème républicain Deathwatch Danceathon (Le bal des termites, traduit par Cécile Marshall dans le volume Former United Kingdom).
     Dans le cahier n° 3 consacré à The Mysteries, ma version des pièces bibliques médiévales pour le National Theatre, créée en 1977, avant le cycle complet dans les années quatre-vingts, reprise en 2000 et bientôt de nouveau au Shakespeare’s Globe cet été, une œuvre sur laquelle je travaillais dans le train qui m’a amené ici à Strasbourg, à la page 727 se trouve une étiquette d’un Gewurztraminer produit à Ribeauvillé par Louis Sipp.  On trouve également une note qui constitue la première idée qui a depuis donné naissance à une pièce écrite pour Salts Mill à Saltaire, Poetry or Bust, une pièce sur John Nicholson, le poète de la vallée de l’Aire, près de Bradford dans le nord de l’Angleterre.

     J’ai voulu vérifier où se trouvaient tous ces villages viticoles d’Alsace célébrés parmi mes manuscrits de poésie qui couvrent plus de quarante ans et vont des poèmes aux films, en passant par les pièces de théâtre et les opéras, quand, de la carte, est tombée une liste de prix de 1983 de ce même Louis Sipp de Ribeauvillé. J’étais allé en Alsace pour le Nouvel An et je me souviens avoir acheté (bien que je ne l’aie pas encore trouvé dans mes cahiers !) une bouteille relativement chère d’Eau-de-vie de baies de houx. Ce n’était pas seulement parce que je n’avais jamais entendu parler d’une eau-de-vie faite à partir de baies de houx mais c’était plutôt, et c’est le poète en moi qui s’exprime, tout simplement à cause de cette merveilleuse sonorité : Eau-de-vie de baies de houx !  Eau-de-vie de baies de houx ! Je ne pouvais pas m’empêcher de répéter ces mots, comme cela m’arrive aussi en Grèce et je ne résiste jamais au plaisir de commander du lapin à la cannelle  (« kouneli me kanella ! ») ou encore, en hiver, un dessert qui s’appelle « meela me meli ke kanella » (pommes au miel et à la cannelle). 

     Dans mon tout dernier poème, « Cornet and Cartridge » (Le cornet et la cartouche), publié dans la London Review of Books du 17 février 2011, évoquant mon retour à Sarajevo après la guerre, je joue avec un autre mot, tout aussi savoureux, le mot signifiant crème glacée en tchèque, zmrzlina que j’oppose au mot bosnien sladoled.
          Dehors, un homme vend ce qui était rare alors, de la glace.
          Le mot
zmrzlina surgit des profondeurs de ma mémoire,
          ses syllabes si alléchantes, comme le plaisir qu’elles annonçaient,
          un mot fièrement brandi pour acheter des glaces à Prague
          pour mes enfants, quand on vivait là-bas avant l’invasion russe.
         
 Zmrzlina, on disait, Reine des Fées de toutes les glaces,
          mais la magie des mots ne marche pas ici pour remplir mon cornet.
          Alors je cherche et je trouve, dans le glossaire marqué
          d’un « Bosnien » provoquant que j’avais acheté le lendemain
          de mon arrivée à Sarajevo, première fois au-dessus du Mont Igman,
          le mot que je veux : sladoled, pour ne pas avoir à montrer du doigt.
          
Sladoled, cela manque en ces temps de gilets pare-balles. Sladoled.
          C’est la douleur de l’obus qui risque de s’écraser sur ton cornet bombé.

     Le goûteur de mots et le goûteur de bonne chère se rencontrent lorsque je choisis ces plats, comme lorsque j’ai sélectionné cette Eau-de-vie de baies de houx  dans la liste de M. Sipp à Ribeauvillé en 1983.
     Provenant également de Ribeauvillé, se trouve à la  page 965, le dernier des trois cahiers consacrés à ma version républicaine de Le roi s’amuse de Victor Hugo, ce qui avait dû être ma récompense pour avoir terminé cette version commandée par le National Theatre, créée le 18 avril 1996. C’est l’étiquette dorée d’une bouteille de Gewurztraminer de Trimbach de Ribeauvillé, une Cuvée des Seigneurs de Ribeaupierre.  Cependant, pour prouver que je ne bois pas que des boissons alcoolisées, il y a à côté de cette étiquette de vin, une étiquette d’Eau d’Alsace Ribeauvillé ! Page 98 de US Martial, un petit volume que j’ai traduit du poète romain Martial, lorsque je vivais à New York, on tombe sur une étiquette de Marc d’Alsace de Gewurztraminer de M. Gisselbrecht de Ribeauvillé. Ma merveilleuse traductrice Cécile Marshall ici présente, lorsqu’elle est venue me voir à Newcastle pour parler des poèmes qu’elle traduisait pour cette occasion, a apporté un Marc de Gewurztraminer, sûrement pour me mettre dans de bonnes dispositions. L’idée lui est probablement venue en étudiant mes cahiers, lorsqu’elle préparait sa thèse de doctorat sur mon œuvre. Les chercheurs qui étudieront, à l’avenir, ces centaines de cahiers devront en permanence associer mes poèmes, mes pièces, mes films et mes traductions aux étiquettes de vins d’Alsace et chercher le lien.

     Je ne vous ai donné qu’un échantillon pris au hasard mais ces œuvres et ces vins représentent pour moi les signes d’un chemin qui m’a conduit jusqu’ici, à Strasbourg, pour recevoir votre généreuse récompense, ce Prix Européen de Littérature que j’accepte avec beaucoup de gratitude.
     À la page 102 de ce même cahier consacré à US Martial, se trouve une photo de Ribeauvillé datée de décembre-janvier 1984 et, sur la page suivante, on peut lire la traduction manuscrite, griffonnée de manière presque illisible avec mon stylo plume Waterman, d’un très court poème datant du 4e siècle avant Jésus-Christ, du poète grec Amphis qui sera ma conclusion :
          Un verre, pas un de plus
          pour l’homme, c’est la vie,
          alors continue à verser jus-
          qu’à ce que la Mort dise merci.

DOCUMENTS

INTERVENTION DES PARTICIPANTS
À L\'HOMMAGE RENDU À TONY HARRISON
LE SAMEDI 12 MARS 2011
AU PALAIS DU RHIN À STRASBOURG



     ANDREW EASTMAN
     Parler notre silence

    
     Tony Harrison est l’auteur d’une œuvre multiforme, comprenant poésie, théâtre, et film, dont le fil conducteur est la responsabilité du poète face au pouvoir, sous ses formes les plus violentes comme sous ses formes les plus insidieuses. Il fait sien un mot de Brecht, selon lequel écrire un poème à propos d’un arbre est presqu’un crime en temps d’injustice.  C’est cette exigence éthique et politique qui a amené Tony Harrison à écrire pour le Guardian des poèmes-reportages depuis la guerre en Bosnie, ou à refuser, en 1998, le poste de poète officiel du royaume (poet laureate) qu’on lui avait proposé.  Dans les oeuvres de Tony Harrison se rencontre ce paradoxe que la force du langage, la vitalité même se dégagent de la confrontation avec la souffrance et la perte; c’est ce que suggère le poème «11 septembre 2001», récit de la découverte par son petit-fils, sur une plage de Chypre située non loin d’une base militaire britannique, des simples plaisirs de vivre.
     Tony Harrison est né en 1937 dans un quartier ouvrier de Leeds, ville industrielle du nord de l’Angleterre; son père travaille dans une boulangerie.  C’est donc grâce à une bourse qu’il a pu entrer au Leeds Grammar School et étudier les lettres classiques à l’Université.  Le poète fait de ce décalage entre son milieu d’origine et sa vocation le moteur d’une réflexion sur le langage et le pouvoir, sur la puissance du langage.  Son cycle de Sonnets « L’École de l’Éloquence » , publié à partir de 1979 est à la fois une élégie pour ses parents disparus et une dramatisation de l’exclusion sociale et linguistique, un texte qui porte au sein du vers classique les mots, les phrases, les prononciations des ouvriers du nord de l’Angleterre.  Il s’ensuit que moi, américain, je suis obligé de lire Tony Harrison avec le grand dictionnaire Oxford à portée de main, et que j’y découvre un monde reconnaissable mais aussi riche et étrange.
     Par cette place faite dans son écriture à des formes de langage socialement marginales, Tony Harrison s’inscrit pleinement dans la continuité de la tradition poétique anglaise, dont la force, des Romantiques à Philip Larkin, dépend du rapprochement du poème avec le langage parlé.  Cela passe, notamment, par l’utilisation des variétés régionales de l’anglais, par le poème en dialecte, chez Robert Burns pour l’anglais écossais, William Barnes pour l’anglais du Dorset, ou, plus proche de nous, Derek Walcott pour l’anglais des Caraïbes.  Ce qui fait la modernité du poème anglais passe, ainsi, par un «décentrement» linguistique et géographique visant à réapproprier la tradition savante – reconnaissable dans le fait que plusieurs des plus grands poètes de langue anglaise d’aujourd’hui, tels Seamus Heaney ou Derek Mahon ou Paul Muldoon – sont originaires de l’Irlande du Nord; un décentrement motivé par l’idée que le dialecte est plus fort poétiquement que la langue standard, parce que affranchi des normes de la grammaire logique.  C’est ce qui avait fait écrire à Ted Hughes, autre grand poète du Yorkshire, que le langage extrêmement concentré de Shakespeare tenait aussi du dialecte.  Mais chez Tony Harrison ce n’est pas le fait d’adopter la langue du peuple, mais la mise en continu des parlers populaires et de la langue standard qui fait l’invention linguistique, empêchant du même coup que le poème soit le langage d’une seule classe sociale.
     Cette tension polyphonique à l’œuvre dans les poèmes de Tony Harrison produit aussi la force de son oeuvre théâtrale.  Traducteur à ses débuts (son Misanthrope est créé au Royal National Theatre en 1973 et connaît un succès international; son adaptation de l’Orestie d’Eschyle reçoit en 1983 le Prix Européen de Traduction Poétique) il en vient à mettre en scène ses propres pièces, notamment dans des productions «kamikazes», représentations uniques dans des théâtres antiques.  La force des sonnets de Tony Harrison provient du rapprochement, parfois brutal, de perspectives incongrues, comme lorsque, dans le poème «Marqué d’un P», il décrit le corps de son père boulanger comme un «pâton chaud» posé dans un four crématoire; ses oeuvres théâtrales opèrent de même, superposant mythe et histoire.  C’est ainsi que dans la scène ultime de La Passion, adaptation des mystères du 15° siècle où Tony Harrison croise les allitérations du vers médiéval avec le dialecte du Yorkshire, Jésus sur la croix est illuminé par la lampe d’un mineur. Le théâtre de Tony Harrison repose sur l’idée que la tragédie est le seul moyen formel dont nous disposions pour regarder la souffrance et en rendre compte, la lampe du mineur suggérant ce déplacement du regard qu’elle rend possible.
     Ce croisement de perspectives, pratique du montage, informe l’autre grand chantier du travail poétique de Tony Harrison: le film/poème, forme qu’il a proprement inventée. Ayant d’abord composé des vers pour accompagner des films, Tony Harrison en est venu à rechercher une interdépendance entre poème et image qu’il réalisa dans son long métrage, Prometheus (1998), vaste traversée de l’Europe industrielle au moment de son déclin.  Harrison explique son travail de cinéaste par le choc qu’il éprouva en visionnant, dans un cinéma de quartier, un reportage montrant la découverte de cadavres dans les camps nazis ; seul le poème, suggère-t-il, permet d’accompagner et de mettre à distance l’horreur.  C’est la temporalité propre du poème mariée à celle de l’image, qui permet, selon Harrison, de représenter la lutte entre mémoire et oubli, la valeur unique de l’instant qui passe.
     Tony Harrison, comme le dit le poème «Marqué d’un P», tire son pain quotidien de la terre.  Le souvenir, l’oubli, la temporalité de la vie humaine sont la matière même du poème.  Tony Harrison aime à citer le poète russe Joseph Brodsky, pour qui «la prosodie est le dépositaire du temps». Le foisonnement d’échos et de rimes dans les poèmes de Tony Harrison, associations et superpositions de mots et de moments, est une manière d’organiser et de faire le temps, d’écrire le présent et le passé l’un par l’autre, l’intrication indémêlable de l’histoire personnelle et de l’histoire humaine.  D’où l’omniprésence du mode élégiaque chez Tony Harrison, et l’omniprésence de la mort dans ses poèmes.  Mais la mort n’y est jamais une abstraction; c’est toujours la mort de quelqu’un—celle, par exemple, d’un soldat irakien mort carbonisé lors de la première guerre du Golfe dans «Une froide équipée»—et à ce titre la mort fait partie de la vie.  C’est à travers la mort, pourrait-on dire, que le poème découvre la saveur de la vie.
     Dans «Gaps» («Vides»), le poète décrit une photographie qu’il a prise, montrant son fils et son père dans un bateau à New York, portant des chapeaux de fourrure qu’il leur a achetés  (je lirai le début du poème en anglais d’abord, puis dans la traduction de Cécile Marshall)
     Sitting in the ferry’s stern, my son, my dad,
     with a gap where I’d been till I took these snaps.
     Both wear fur hats I’d brought from Leningrad
     in Cold War days before the Wall’s collapse.

     Dad’s, though his mates mocked, got lots of wear
     on his Leeds United terrace his bald head
     was kept snug by Siberian brown bear.
     My daughter ’s got his hat, but dad’s long dead.


     Assis à l’arrière du ferry, mon fils, mon père
     et un vide où j’étais juste avant ces clichés.
     Ils portent les chapeaux venant de Leningrad
     où j’avais travaillé pendant la Guerre Froide.

     Papa, malgré les moqueries, il s’en est bien servi.
     Sur les gradins à Ellen Road, son crâne chauve
     était au chaud sous l’ours brun de Sibérie.
     Ma fille a son chapeau, mais lui est mort depuis longtemps.

     «Dad’s long dead», dit le poète, et «dead», mort, fait écho à «dad», papa, placé à la fin du premier vers et au début du cinquième. Tony Harrison use ici d’un langage on ne peut plus simple, absolument naturel; mais l’association entre «dad» et «dead» est aussi ce qu’on appelle un «frame rhyme», une rime consonantique, effet qui va au coeur des processus grammaticaux de l’anglais, et qu’on retrouve dans des couples comme «did» et «deed», ou «foot» et «feet».  Tony Harrison se sert du mot de l’enfant, de l’intime, «dad», et le met en résonance avec le mot de la condition commune, «dead», qui du coup devient intime elle aussi – effet si simple qu’il passe inaperçu.  Parlant comme tout le monde parle mais aussi comme on n’ose pas parler, le poème dit ce que personne n’avait jamais dit, à ma connaissance – dans un poème.  Il est vrai que Philip Larkin avait écrit, dans un vers célèbre, «They fuck you up, your mum and dad» – mais il parlait du «dad» de tout le monde. L’association, ici, entre «dad» et «dead» – qui signifie, bien sûr, dans le contexte de ce poème – porte une charge de sens et d’émotion qu’il serait vain de vouloir expliquer ou expliciter. Le grand art de Tony Harrison consiste à porter le poème au sein de l’imperceptible, de l’ordinaire – faisant du même coup de la tragédie intime la tragédie de tout le monde. 
     Dans «Gaps» les mots du poème s’affrontent au silence de l’image. Les poèmes de Tony Harrison incluent le silence, parce que notre langage, est, lui aussi, plein de silences, plein de «vides».  Pour justifier de sa vocation de poète, Tony Harrison invoque la présence dans sa famille d’un oncle sourd-muet et d’un oncle bègue, suggèrant par là que c’est pour avoir côtoyé la parole empêchée qu’il a recherché la maîtrise du langage, l’éloquence.  Mais il faut aussi comprendre par là, peut-être, que le poème incorpore et fait sien l’inarticulé, qu’il met en oeuvre par une syntaxe brisée ou multiple, par des blancs inattendus, par une juxtaposition de registres et d’accents qui fait « bégayer » la langue. Les poèmes de Tony Harrison nous font entendre ce qui est tenu sous silence par nos paroles même.  Les rimes, les échos, les jeux de mots de son écriture font un travail d’excavation dans l’inconscient du langage, mettant à jour ce que nos habitudes de pensée, reflets de l’ordre social, s’efforcent d’oublier. Le langage de Tony Harrison traverse le nôtre, toujours en éveil.  Ses poèmes nous rendent autres, ils nous donnent aussi la parole, autrement.

REVUE DE PRESSE

Parole publique, art politique
DNA Dernières Nouvelles d’Alsace par Antoine Wicker

 L’écrivain, dramaturge et cinéaste britannique Tony Harrison est lauréat 2010, avec sa traductrice Cécile Marshall, du Prix européen de littérature décerné à Strasbourg par l’Association Capitale européenne des littératures. Poète prolétarien, helléniste savant.
 Les éditions Arfuyen à cette occasion publient, de Tony Harrison, une édition bilingue de Cracheur de feu. Essentiel hommage est ainsi rendu à l’une des œuvres les plus vigoureuses et originales, et engagées – de poète, de dramaturge, de cinéaste et de traducteur –, de la Grande-Bretagne aujourd’hui ; et Tony Harrison à ce palmarès rejoint l’Espagnol Antonio Gamoneda, le Finlandais Bo Carpelan, le Polonais Tadeusz Rozewicz et l’Allemand Tankred Dorst, la Grecque Kiki Dimoula : la liste parle d’elle-même, s’agissant de l’ambition d’une action littéraire et éditoriale qui veut d’année en année révéler et enrichir un paysage européen véritable, autour d’écrivains de stature largement reconnue, même si négligée au rayon des notoriétés médiatiques établies.
 Et certain mode d’engagement, certes diversement décliné, leur apparaît commun – la leçon de Tony Harrison à cet égard parle avec idéale franchise et clarté : ni compromis, ni compromission chez cet intellectuel brillant, proche de l’aile la plus radicale du Parti travailliste, né en 1937 dans un quartier ouvrier de Leeds. Cette origine sociale lui restera marque indélébile, alors même que de brillantes études littéraires et hellénistiques l’ont conduit de l’université à l’enseignement - au Niagara, aussi, et à Prague, puis, dans le cadre d’un fellowship de l’Unesco, à Cuba, au Brésil, en Afrique encore... - ; puis le mèneront à sa vie d’écrivain et poète, et dramaturge et cinéaste que ne quitta jamais le souci de la contemporaine dégradation des vertus et valeurs d’un monde ouvrier, d’une culture ouvrière dont il fut, poète prolétarien et helléniste savant, un exemplaire produit. Un humanisme puissant, que ne quitta jamais la colère.
 Il traduira Molière et Racine pour le Royal National Theatre, ou Smetana pour l’Opéra de New York – il y rencontre la soprano Teresa Stratas, qu’il épouse en 1984 – ; adapta Aristophane ou Eschyle au contexte social britannique ou à l’Afrique postcoloniale ; consacra à la grande grève des mineurs, dans l’Angleterre tatchériste de 1984, une magnifique élégie urbaine, pleine d’amour, d’humour et de violence - la langue âpre et crue d’un jeune punk illettré, dans v (comme victoire), explose le cadre de l’alexandrin le plus rigoureux et distingué. Et quand Salman Rushdie est frappé d’une fatwa islamiste, Tony Harrison le défend avec passion en 1989 dans le film/poème The Blasphemer’s Banquet.
 Œuvre en réalité foisonnante, et engagements multiples – l’année 1995 le trouve envoyé spécial du Guardian à Sarajevo -, où l’art poétique féconde d’autres champs de l’expérimentation esthétique – on lui prête volontiers, à cet égard, la posture d’un Pasolini : l’art poétique selon Harrison est parole publique, et dès lors politique.




Éloge du gewurztraminer
DNA par Antoine Wicker

 Les prix de poésie et littérature décernés par l’Association Capitale européenne des littératures ont été remis, ce dernier week-end à Strasbourg, dans le cadre de Rencontres qui ont plus que jamais trouvé, aussi, leur public.
 Il avait deux oncles, l’un bègue et l’autre muet : le jeune Tony Harrison, qui à la fin des années 1930 grandit dans la boulangerie d’un quartier ouvrier de Leeds en Angleterre, sera donc poète ; et taquine cette sidérante hérédité dans l’un des textes qu’il interpréta - en compagnie de Fred Cacheux pour la traduction française – au cours de l’hommage qui était samedi au Palais du Rhin rendu au lauréat 2010 du Prix européen de littérature.
Helléniste érudit et poète prolétarien
 Et de cet hommage Daniel Payot avait un peu plus tôt à l’Hôtel de ville donné le ton, saluant une oeuvre risquée au coeur du temps présent, un artiste qui s’y aventura en « pourfendeur d’illusions », armé d’une langue que le poète n’éprouva jamais qu’en théâtre d’une « expérience humaine », et pour y « traquer la vérité du monde ». Pour soumettre ce monde à vive et radicale critique, comme l’indiqua plus tard sa traductrice Cécile Marshall, associée à ce prix : critique de la société de classe et solidaire soutien à tous les combats des exclus du système social et économique, anti-monarchisme militant, dénonciation de la guerre, obsession de la mort – tout cela parle haut et clair, dit-elle, dans l’œuvre de cet helléniste érudit et poète prolétarien dont la langue se nourrit du vulgaire comme du savant, et échappe dès lors, comme l’observa ici Andrew Eastman, à toute caste sociale ou culturelle particulière.
Tony Harrison, avant de reporter ses textes sur ordinateur, écrit à la plume Waterman, fabriquée à Paris dit-il, et dans de gros cahiers – des centaines désormais, où sont recueillis depuis cinquante ans les premiers jets et parfois versions successives de ses poèmes, pièces de théâtre, livrets d’opéras ou scénarios de films en vers. Il y disperse aussi coupures de journaux, photos ou dessins, avec, collées face à un poème ou à une note de recherche, les étiquettes des bouteilles de vin qu’en travaillant il dégusta : à son auditoire strasbourgeois, en guise de discours de réception de son prix, il proposa ballade mi sérieuse mi drolatique, joliment distanciée, à travers ces noirs cahiers. D’œuvre en œuvre – d’engagement en engagement –, et d’étiquette en étiquette.
 Une traduction du livret de La Fiancée vendue de Smetana y est ainsi associée dès 1978 à un Gewurztraminer 1974 de Schlumberger à Ribeauvillé ou, quelques centaines de pages et deux ou trois étiquettes plus loin, à un Gewurztraminer Kuehn d’Ammerschwir, dont on retrouve trace aussi dans un cahier de poèmes sur la première guerre du Golfe ; les travaux préparatoires à une ambitieuse trilogie théâtrale pour le National Theatre de Londres - de très antimilitaristes pièces de guerre - y sont associés à un Gewurztraminer de Martin Schaetzel à Ammerschwihr toujours ; dans les cahiers consacrés à une Oresteia d’Eschyle mise en oeuvre avec le compositeur Harrison Birtwistle il retrouve l’étiquette d’une Cuvée des Comtes d’Eguisheim Gewurztraminer produite en 1975 par Léon Beyer ; et ainsi de suite – Louis Sipp à Ribeauvillé ou Gustave Lorentz de Bergheim sont parmi d’autres, et les années 1990 sont alors bien engagées, au rendez-vous des cahiers de Harrison.
  Ravissement et effroi, pensée et plaisir
 « Les chercheurs qui étudieront, à l’avenir, ces centaines de cahiers devront en permanence associer mes poèmes, mes pièces, mes films et mes traductions aux étiquettes de vin d’Alsace, et chercher le lien », s’amusa finement l’écrivain, qui y voit lui-même, en tout état de cause, les signes d’un chemin qui l’a conduit, ce dernier samedi, jusqu’à Strasbourg, lauréat désormais d’un prix européen qu’il accepte, dit-il, avec beaucoup de gratitude. Chacun y reconnut d’abord, en vérité, la manifestation d’un art de vivre et d’être au monde saisi, comme l’avait signalé plus tôt Daniel Payot, « entre le ravissement et l’effroi ». Entre pensée et plaisir, dit Cécile Marshall. Art tragique, que Tony Harrison à 75 ans inscrit à l’enseigne d’un bref poème, griffonné dans l’un de ses cahiers, du poète grec Amphis, au quatrième siècle avant Jésus-Christ : « Un verre, pas un de plus/pour l’homme, c’est la vie. / Alors continue à verser / jusqu’à ce que la Mort dise merci ».



In conversation with Tony Harrison
Classics at Oxford par Rédaction

 Tony Harrison, Britain’s leading film and theatre poet, is an impressive man. His groundbreaking version of the Oresteia was staged at the National Theatre in 1981, and his poem about urban vandalism, V, outraged the nation’s tabloids when it was broadcast on Channel 4 in 1987. At the moment, his new version of Euripides’ Hecuba is being performed by Vanessa Redgrave in her first appearance with the RSC for forty years.
 Harrison is an energetic, generous man with a mellifluous Yorkshire accent and a lyrical turn of phrase. He is passionate about language, especially ancient Greek : his translations of Greek plays have been some of his most acclaimed works.
 We met during Hecuba rehearsals, with which Harrison is closely involved. He enjoys working closely with the cast and design team of all his productions because, he explains, "The whole thing is organic." The aim is to create, by means of space and language, a unique "world" for the audience and cast to inhabit.
 What attracts Harrison to the art of translation, it seems, is the endless variety of expression which an ancient text allows. "A translation can rock and roll", he says. An ancient text can be re-interpreted again and again for different audiences at different times. Each time, the "world" of the play can be changed to give a totally different experience of the original. Harrison has translated Aristophanes’ comedy Lysistrata twice, one set on Greenham Common, and one in Africa. Each time he went back to the text, he found that the play’s key themes of women, sex and power opened up in different ways.
 Each new translation needs a new kind of language to breathe fresh life into the ancient author. The Oresteia used modern Anglo-Saxon to give his language the same sense of rugged majesty that is so obvious in Aeschylus’ original. Euripides, Harrison acknowledges, is a different thing altogether. His version of Hecuba is colloquial, slippery, and at times overtly political, such as when the Greek forces at Troy are called the "coalition".
 Hecuba is an important project for Harrison , since its expression of war and the horror of human experience is, for him, rooted in his upbringing, surrounded by the rhetoric and images of the Second World War. Its themes are particularly urgent in the context of today’s tragedy in the Middle East . Greek tragedy, he says, is a way in which we can cope with the horrors of modern existence.



TONY HARRISON : Cracheur de feu
e-littérature.net par Françoise Urban-Menninger

 Dans le cadre des Sixièmes Rencontres Européennes de Littératures, le poète britannique TONY HARRISON s’est vu remettre le Prix Européen de Littérature 2010. Poète, dramaturge, cinéaste, l’auteur issu d’un milieu populaire a fait de brillantes études de lettres classiques à l’Université de Leeds. C’est après le décès de ses parents qu’il a renoué avec la langue populaire de son enfance. Une langue haute en couleur qui fait danser les mots en révélant toute leur saveur épicée.
 Dans Cracheur de feu, Tony Harrison évoque avec une infinie tendresse sa famille. On y côtoie Grand-père Horner qui a buté à coups de semelles un rat d’égout qui s’était réfugié dans la cave, ses oncles, l’un muet, l’autre bègue ou ses parents qui sont autant de fantômes qui viennent hanter ses vers. « Mon père me hante dans les vieux que je vois », avoue l’auteur dans le poème « Anti-douleurs » et plus loin d’ajouter : «  C’est toujours un homme comme lui qui est devant moi. » Et l’auteur de revenir souvent dans cet ouvrage pour dire les mots qui lui manquaient quand son père était encore de ce monde. C’est pour cela qu’aujourd’hui, le poète se fait « Cracheur de feu » pour donner voix à son père, ses oncles, ses grands-pères... « Je suis le clown qu’on envoie pour dégager la piste », lance-t-il dans son numéro époustouflant de jonglerie avec les mots.
 Dramaturge, Tony Harrison possède l’art de jouer avec le vers iambique et de conférer un rythme aux vocables choisis que son excellente traductrice Cécile Marshall a parfaitement su restituer en français. L’émotion est intense quand le poète évoque avec humour et tendresse le départ de sa mère : « Et quand, m’a-t-on dit, l’ambulance est arrivée / Mes dents ! furent les derniers mots de ma mère. / Être sans son dentier, même sur un brancard, / C’était plus humiliant que la mort même. » Auteur de poèmes-reportages, Tony Harrison écrit une poésie qui s’inscrit dans le monde et se nourrit de réalité. Dans « Une froide équipée », un Irakien calciné se penche vers lui depuis son pare-brise bombardé et l’interpelle pour un entretien inédit d’un réalisme cru avec la mort.
 La poésie de Tony Harrison puise sa force dans l’écart, voire la fracture, qui travaille chaque texte telle une blessure jamais refermée au plus vif de l’âme. Tout à la fois poète prolétarien et éminent helléniste, l’auteur trouve sa place en pourfendant les institutions (blairisme, tchatchérisme) et en bousculant les mots, libérant ainsi sa langue dans la quête d’une parole authentique qui soulève les masques et brise les tabous et qui n’en finit pas de nous bouleverser et dans le même temps de nous enchanter.



Cracheur de feu
Temporel par Nelly Carnet

 Voici un recueil auquel a été attribué le Prix Européen de Littérature 2010 représentant trente années de création poétique. Un titre provocateur, agressif, a été choisi pour finalement englober une poésie formelle du point de vue métrique. Mais ce cadre semblait indispensable pour resserrer une nécessaire prise de parole et réalisation de celle-ci. ’

   Entre les Sonnets de l’école de l’éloquence et Le regard de la Gorgone et autres poèmes, on peut s’attendre à un recueil à l’écriture boitante : Tony Harrison est à la fois un témoin, un passant et un porte-parole dont l’ironie provoque souvent une chute au dernier vers, nous explique la traductrice dans sa présentation éclairante du recueil. L’écriture ouvre une plaie... 
   Le premier poème est toujours déterminant. C’est l’accord parfait d’une œuvre. Celui de Cracheur de feu nous renvoie à la genèse de l’éveil à la langue. Une parole blessée est à l’origine du désir et de la nécessité de créer un réseau linguistique à travers l’art. Tony Harrison donne les raisons de sa vocation dans ce poème intitulé « Hérédité » : « Comment tu es devenu poète, c’est un mystère ! / D’où a pu te venir ce talent ? / Disons : J’avais deux oncles, Joe et Harry – / L’un était bègue, l’autre était muet. » Prendre la langue pour exister et faire exister ceux qui ne la maîtrisent pas, qui l’écorchent ou qui en sont privés, commande toute l’écriture de ce poète. Tendu est le vers, lorsque la révolte point pour mieux dire la « classe contre classe ». C’est ainsi que la langue populaire se mêle à la plus raffinée. Le désir de maîtriser la langue ne fait oublier en rien l’origine sociale, et c’est d’ailleurs ce qui donne encore plus de force à l’expression de Tony Harrison. Serviteur dans l’absolu, pourrait-on dire de lui. Dans la possibilité qu’offre une langue, il nous clame : « Je dois trouver les mots justes en solitaire » pour les handicapés de la langue et pour conjurer l’absence et l’oubli. Il donne parole au père, veuf inconsolé qui continue, après la mort de sa femme, de « réchauff[er] encore ses chaussons près du gaz ». Dans le milieu ouvrier où le « nous en continu » vivait au sein de chaque famille, l’enfant que fut Tony Harrison devint le maillon à la note trop soutenue. Le poète prend conscience qu’un fossé s’est creusé entre un fils qui écrit et des parents ne comprenant pas, voire refusant ce qu’il écrit. Après l’évocation de l’incinération et de l’enterrement des siens, Harrison se souvient de son père, qui, comme tous les ouvriers du quartier, est un « cracheur de feu », écorchant les mots et la syntaxe. « Papa avait un frère terriblement bègue / Papa ponctuait ses fins de phrases par mais... / Plus rude que la soie, ils hissaient la grammaire / Toute nouée au fin de leurs tripes. » 
   À l’écriture mémoire vient s’ajouter l’écriture documentaire dans un « film-poème ». L’histoire s’y révèle monspublieuse, rythmée par les guerres qui sévissent dans le monde entier et la modernité mercantile où les jeunes s’inscrivent dans un présent violenté pour oublier toute projection dans l’avenir. Dans la dénonciation d’une existence à ras des pâquerettes, le poète s’interroge amèrement : « La lyre est-elle encore adaptée / pour franchir ce siècle et ses brasiers ? » Le monstre destructeur porte le nom de « Gorgone ». Elle a provoqué « goulags, guerres, ghettos »... Au Vingt-et-unième siècle, elle sévit insidieusement à travers le marché financier. Harrison prête sa voix à des soldats aussi bien qu’à Heinrich Heine, entre guerre et poésie, entre folie des uns et sauvegarde de l’art pour les autres. Le destin de Sissi est posé par exemple en contre-pied par rapport à la destruction qui ronge le nouveau siècle, car l’Impératrice « mit la Cour de côté / pour les arts et la pensée ». Afin de mieux prendre la mesure de l’évolution et de la répétition, Harrison traverse les siècles, de l’Antiquité entourée de ses mythes donnant sens à l’aujourd’hui qui en est totalement dépourvu en passant par les empreintes de la seconde guerre mondiale, toujours inscrite au fer rouge dans la mémoire de celui qui l’a vécue. 
   Le nouveau siècle, avec son réchauffement climatique, offre à une Angleterre nordique figues, pêches, abricots et vin à profusion. Mais la tonalité est double. Nous sommes encore une fois entre joie et désespérance. Les fruits rejoignent pourtant l’amour porté à la dernière femme de la vie du poète : « Je n’avais jamais cru que l’arbre prendrait / et encore moins qu’il produirait, / et j’ai pu le regarder, comme notre amour, / survivre pendant il années, jour après jour, presque le temps qu’il a fallu pour récolter cette figue bien mûre, que je m’en vais sucer. »



Cracheur de feu
Cahiers Critiques de Poésie CCP par Marie-Florence Ehret

 Je recherche le sens du mot trivial… Convient-il à cette langue si vivante, articulée comme du latin, huilée et souple, chaude comme du pain qui sort du four ? « Comment es-tu devenu poète, c’est un mystère ! / D’où a pu te venir ce talent ? Disons : J’avais deux oncles, Joe et Harry - l’un était bègue, l’autre était muet. 
 Dans leur humour féroce, ces quatre vers résument le destin de l’écrivain inclassable, intempestif, qu’est Tony Harrison. Je ne peux mieux faire que recopier ces premières lignes de la quatrième de couverture, qui donnent le ton de ces « Sonnets de l’École de l’éloquence » pleins d’images et de corps, « On t’a pas élevé pour écrire de telles saletés » dit la mère.
 La saleté, c’est sa mort qui ne laisse qu’un cadavre à brûler. Celle du père. Mais quand le père meurt reste le fils. Et « malgré mes cordes vocales brûlées, noircies, il y aura toujours un chant venu des flammes ».
 Le texte du film/poème Le regard de la Gorgone fait superbement suite à ces sonnets.