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EUROPEAN PRIZE FOR LITERATURE

2011

Drago JANCAR

SLOVENIA / SLOVÉNIE

 Drago Jancar est né en 1948 à Maribor, dans une Slovénie alors englobée dans la « République fédérative socialiste de Yougoslavie ». Son père a été interné en camp de concentration pour faits de résistance contre l’occupant nazi. Dès ses études de droit, Jancar, rédacteur d’un journal étudiant, s’attire des difficultés de la part du régime. En 1974, il est condamné à un an de prison pour « propagande en faveur de l’ennemi ». Entre 1978 et 1980, il travaille à Ljubljana pour des studios cinématographiques mais, là encore, se heurte à la censure.
 En 1981, il entre comme secrétaire aux éditions Slovenska Matica où il travaille aujourd’hui encore comme éditeur. Il se lie d’amitié avec le grand écrivain slovénophone de Trieste Boris Pahor auquel il rendra hommage en 1990 dans son essai L’homme qui a dit non. Ce n’est qu’après la mort de Tito en 1980 qu’il peut donner libre cours à son œuvre de romancier, nouvelliste et dramaturge. 
 En 1987 Drago Jancar est l’un des signataires du manifeste des intellectuels pour une Slovénie démocratique et indépendante. De 1987 à 1991, il prend une part de plus en plus active à la démocratisation de son pays en tant que Président du PEN Club de Slovénie. Durant la guerre de Bosnie, il apporte publiquement son soutien aux Bosniaques et se rend à Sarajevo assiégée pour apporter des aides. Dans son « Rapport succinct sur une ville longtemps assiégée », il s’interroge sur le rôle des intellectuels dans les conflits ethniques ou nationaux. Il polémique sur ce sujet avec l’écrivain autrichien Peter Handke. 
  « Sismologue d’une histoire chaotique », Jancar choisit le plus souvent pour personnages des êtres marginalisés et écrasés par la société et pour lieux des espaces clos tels que prisons, casernes ou hôpitaux psychiatriques. Il se garde pourtant de verser dans la compassion ou la protestation. La distance et l’ironie sont la marque de son style.
  Il a obtenu en 1993 le plus prestigieux des prix littéraires slovènes, le prix Preseren, pour l’ensemble de son œuvre. Il a également reçu en 1994 le Prix européen de la nouvelle, en 1997 le Prix autrichien Jean Améry et en 2003 le Prix Herder. Ses récits et essais son traduits en plus de vingt langues. Son théâtre a été représenté dans de nombreux pays et est régulièrement joué en Slovénie.
 

BIBLIOGRAPHIE

 OUVRAGES PUBLIÉS
 Romans  : Petintrideset stopinj (Trente-cinq degrés), 1974 • Galjot (Galiote), 1978 • Severni sij (Aurore boréale), 1984 • Pogled angela (Le regard de l’ange), 1992 • Posmehljivo poželenje (Désir moqueur), 1993 • Zvenenje v glavi (Des bruits dans la tête), 1998 • Katarina, pav in jezuit  (Katerina, le paon et le jésuite), 2000 • Graditelj (Le Bâtisseur), 2006 •  Drevo brez imena (L’Arbre sans nom), 2008 • To noc sem jo videl (Je l’ai vue cette nuit), 2010.
 Théâtre  : Disident Arnož in njegovi (Le dissident Arnož et sa bande), 1982 • Veliki briljantni valcek (La Grande valse brillante), 1985 • Vsi tirani mameluki so hud konec vzeli ... (Les tyrans mamelouks ont tous une triste fin), 1986 • Daedalus (Dédale), 1988 •  Klementov padec (La Chute de Clément), 1988 • Zalezujoc Godota (Après Godot), 1988 • Halštat (Hallstatt), 1994 • Severni sij (Aurore boréale), 2005 • Niha ura tiha (Le balancier silencieux de l’horloge), 2007. 
 Essais : Razbiti vrc (La cruche brisée), 1992 • Egiptovski lonci mesa (Plats de viande égyptiens), 1994 • Brioni (Brioni), 2002 • Duša Evrope (L’âme de l’Europe), 2006.

   TRADUCTIONS EN FRANÇAIS
 Plusieurs textes de Drago Jancar ont été traduits en français : L’Élève de Joyce, nouvelles, L’Esprit des Péninsules, 2003 • Nouvelles slovènes, Autres Temps, 1996 • La Grande valse brillante, théâtre, l’Espace d’un instant, 2007 • Aurore boréale, roman, L’Esprit des Péninsules, 2005 • Katarina, le paon et le jésuite, roman, Passage du Nord-Ouest, 2009 • Des bruits dans la tête, roman, Passage du Nord-Ouest, 2009.
 
 OUVRAGES PUBLIÉS À L’OCCASION DU PRIX
 À l’occasion de la remise du Prix Européen de Littérature à Drago Jancar le samedi 24 mars 2012, a paru aux Éditions Arfuyen, partenaires du Prix, un nouveau livre, Éthiopiques et autres nouvelles, traduit par Andrée Lück-Gaye.

DISCOURS

DISCOURS DE RÉCEPTION DU PRIX EUROPÉEN DE LITTÉRATURE 
PRONONCÉ PAR DRAGO JANCAR 
LE SAMEDI 24 MARS 2012
AU PALAIS DU RHIN À STRASBOURG

Traduit du slovène par Andrée Lück-Gaye

     Franchir les frontières de son monde linguistique par la traduction de ses livres est un événement excitant pour un écrivain. Soudain il est chez lui dans des pays qu’il n’a jamais vus, que peut-être il ne verra jamais, parmi des lecteurs dont il ne sait rien, son travail est exposé au jugement d’amateurs de littérature qui ont sur sa dimension esthétique et sur son contenu des points de vue qui diffèrent de ceux de l’endroit où il a été élaboré. 
     C’est encore plus excitant si ses solitudes, ses errances et ses innovations sont reconnues, louées et même récompensées par une aussi haute distinction que celle que je reçois aujourd’hui. Je suis heureux de connaître ce moment et je suis fier de rejoindre les auteurs déjà primés dont j’apprécie hautement le travail. Bien que je sois, comme tout artiste, tenté d’attribuer ce moment à mon seul talent, je sais bien que sans certaines personnes à qui je dois des remerciements, cet événement n’aurait pas lieu. Je ne mentionnerais pas mes proches qui ont dû vivre et supporter bien des choses en raison de mon naturel anxieux, car c’est parce qu’ils ont choisi de vivre avec un tel homme et lui avec eux qu’ils les ont supportées. Et comme je suppose que cette reconnaissance est essentiellement arrivée grâce à la traduction de mes livres en français, langue de littérature que j’admire depuis ma jeunesse et dont je me suis inspiré à mes débuts, je voudrais tout d’abord remercier la traductrice Andrée Lück-Gaye qui a si bien fait son travail qu’il n’existe aucune barrière linguistique ou culturelle entre mon œuvre et le lecteur français. Je me souviens aussi avec tristesse de Madame Antonia Bernard qui a traduit un de mes romans qu’elle a ensuite présenté à mon premier éditeur français, Éric Naulleau, et qui m’a accompagné dans mes présentations et mes voyages en France. Elle n’est plus parmi nous, mais je sais qu’elle aurait été heureuse de participer à cette cérémonie. Je voudrais encore citer deux personnes. 
     La première est mon enseignante de slovène, Gena Pen. Pen signifie « plume » en anglais. Quel nom pour le professeur d’un jeune écrivain ! Elle s’est trouvée sur le chemin du jeune homme inquiet, issu d’une famille ouvrière, qui voulait lancer des défis au monde et briser les tabous à un moment où il risquait de finir mal et d’être emmené par la vie sur une autre voie que la littérature. Elle lui a montré une possibilité de compenser, grâce à ses dispositions pour l’écriture, ce qui allait de travers dans sa vie, plus encore, elle lui a ouvert le monde de la littérature slovène et mondiale, classique et moderne, et j’ai encore aujourd’hui Les plus belles légendes de l’Antiquité classique, de Gustav Schwab, qu’elle m’avait dédicacé. Mais ses éloges et ses encouragements n’avaient pas complètement calmé ma nature agitée parfois même arrogante. Un jour, elle nous expliqua avec fierté la vieille expression latine du poète Horace : « Dulce et decorum est pro patria mori ». Et moi, devant l’ensemble de mes camarades hilares, j’ai brocardé cette phrase : Qu’y avait-il de glorieux et de beau dans la mort ? La patrie, la nation et autres concepts étaient des choses qui appartenaient à de vieux temps ridicules. Mon professeur, les larmes aux yeux, quitta la classe, nous laissant dans un silence pénible. Ce n’est que quelques années plus tard que je compris ce qui s’était alors passé. Dans une lettre d’adieu adressée à ses parents, son frère – avant d’être placé devant un mur et fusillé par les nazis – avait écrit cette phrase qui m’avait semblé insensée et ridicule. Je venais de découvrir qu’écrire n’est pas seulement un jeu mais peut être aussi une affaire de vie et de mort.
     Qui d’autre que Boris Pahor comprendrait mieux cela ? Boris Pahor, l’autre personne de ma vie que je veux citer dans ces remerciements. Nous nous sommes connus pendant mes études : lui était un écrivain qui vivait à Trieste en Italie, plus ou moins persona non grata dans la Slovénie et la Yougoslavie d’alors en raison de ses points de vue hérétiques sur le socialisme yougoslave ; depuis lors, malgré la différence d’âge et même si parfois nous ne nous ne voyions pas pendant de longs moments, notre amitié est restée. En littérature, nous ne sommes sans doute pas si proches, car ses écrits sont habités tout entiers par sa profonde expérience du fascisme et du nazisme et par son regard sur la scène de la mort, par exemple, dans l’émouvant roman Pèlerin parmi les ombres (Néccropole). À l’époque, j’étais attiré par ce qu’on appelle « le modernisme » qui, en Slovénie, s’opposait au « réalisme socialiste » ; nous voulions penser et écrire autrement. Pendant un court moment, j’ai été influencé par le courant du Nouveau roman et mon premier livre n’était rien d’autre qu’un exercice de style. Je me suis bientôt aperçu qu’il y avait autour de moi des choses plus essentielles qui devaient trouver leur chemin vers la littérature. J’ai grandi dans une dictature. Et même si c’était une version yougoslave du communisme à laquelle j’avais cru à cause de mon père – qui, tout comme Pahor, avait éprouvé la violence fasciste –, et bien qu’elle fût différente de la variante stalinienne de l’Europe de l’Est, c’était toujours une dictature. C’est seulement lorsque je me suis retrouvé en prison pour « propagande hostile » que j’ai pris conscience de la signification de la liberté de l’individu dans une société à l’idéologie tyrannique qui était résolue, au nom de grands idéaux, à limiter et aussi à arrêter par la force toute altérité. À la même époque, en 1974, Boris est tombé en disgrâce, on lui a interdit l’entrée en Slovénie. C’est alors qu’il m’est vraiment devenu proche, car c’est alors que j’ai compris sa position d’homme révolté telle que l’a définie Albert Camus – encore un de mes maîtres. Et là, en prison dans ma ville natale, à Maribor, j’ai réfléchi à l’ironie de l’histoire : la police communiste secrète m’avait jeté dans la prison où, trente ans plus tôt, mon père avait été emprisonné, interrogé et torturé par la Gestapo. Le thème de l’individu qui se retrouve en conflit avec la société et qui est exposé à la répression du système social a pendant longtemps été la matière de mes romans, nouvelles ou pièces de théâtre. Quand a paru mon roman Galjot (le galérien), qui se passe pendant l’Inquisition, on m’a souvent demandé si c’était une fuite dans le passé. Mais moi je savais, et beaucoup de mes lecteurs l’avaient compris, que je parlais de toutes les époques où l’idée de société se dresse contre la liberté de l’individu. Mais je voulais faire plus. Pour reprendre les termes qui étaient dans l’air du temps pendant ma jeunesse, il s’agit toujours, autant dans le roman « historique » que dans le roman « contemporain », de la question de « l’essence » et de « l’existence ». L’époque où se situe le texte joue un rôle peu important. Comme toujours, l’important c’est la tension entre le sujet et la langue, la précision dans la spontanéité, la précision du trait coloré et spontané du peintre, de la fugue du compositeur, du texte de l’écrivain, de son sens complet. Le fragment est dans l’ensemble et l’ensemble dans le fragment, il y a une ambiguïté paradoxale dans la phrase ou dans l’histoire, rien dans ce monde n’est blanc ou noir. Dans une fraction du monde, il y a toujours de façon latente l’ensemble, la complexité du monde. Peu importe que ce soit le monde d’aujourd’hui ou celui d’hier. Par les images, à travers leur formation, par les mots, l’intensité de la phrase, l’écrit soudain est à la fois présent et passé, temps dérobé, temps autre, intemporalité. La dimension existentielle est ensuite indépendante : l’homme est, en fait, prêt jusqu’à l’absurde à répéter les mêmes relations, les mêmes actions désastreuses, la même barbarie, qui sont éternelles comme l’amour et le rire, la joie et la tristesse. « Ce m’est toujours une surprise, dit Marguerite Yourcenar, que mes contemporains qui croient avoir conquis et transformé le monde ignorent qu’on peut rétrécir à son gré la distance des siècles. »
     Il y a des années, sur la tombe de ma grand-mère Catherine, morte à quatre-vingt cinq ans, j’ai soudain pensé à son année de naissance inscrite sur la tombe : 1883. Je l’ai connue, c’était une femme robuste et autoritaire, mais elle était née un peu plus d’une décennie après la chute de la Commune de Paris dans un siècle qui me semblait jusque-là infiniment lointain. Il me sembla alors tout proche : à la fin du XIXe siècle, elle avait dix-sept ans. Essayons de nous représenter dix personnes alignées les unes derrière les autres. Qu’importe la durée de leur vie. Seules ces dix personnes nous séparent du temps de Martin Luther. Dans ces conditions, aucune imagination n’est plus nécessaire, dix personnes en ligne, il est facile de se représenter dix vies consécutives. Et si nous prolongeons notre série, nous ne sommes pas loin de la naissance du Christ ou de la révolte de Judée. Nous ne devons pas être trop prétentieux et croire que nous vivons dans une époque unique, dans notre seul maintenant. Il vaudrait mieux être plus humble et répéter après Czeslaw Milosz que nous ne sommes rien d’autre que les maillons d’une chaîne entre le passé et l’avenir.
     Chaque art est porteur de contradictions qui l’empêchent d’être manichéen. La littérature est écrite pour un lecteur qui est capable d’entrer dans son monde ; et, dans ce monde, on s’aime et on se trahit, on aide et on simule ; des gens généreux peuvent aussi être sexistes et racistes, souvent la générosité et la bassesse coexistent en la même personne. La littérature n’a pas besoin de lecteurs et de critiques qui la jugent selon des critères moraux, religieux ou idéologiques, mais de lecteurs et de critiques qui comprennent sa tension interne, ses contradictions, son destin, ses évolutions et son style. Les malentendus s’accumulent quand le lecteur et le critique essaient de comprendre ou d’interpréter l’œuvre littéraire selon des critères extra-littéraires, notamment quand ils le font du point de vue d’un système de valeurs ou d’opinions constitué. En plus des désaccords avec les hommes de pouvoir, j’ai vécu aussi des désaccords avec les manichéens de toutes les couleurs.
     Il n’est pas possible de définir le rôle de la littérature au moyen d’instruments extérieurs mais il est vrai que, dans l’histoire slovène comme dans celle des autres peuples d’Europe centrale, elle a joué un rôle particulier. Et comme le Prix que je reçois aujourd’hui porte aussi le qualificatif d’« européen », qu’il me soit permis de remercier les organisateurs de m’avoir proposé de parler en slovène. C’est la langue d’un petit peuple qui, entouré de ses grands voisins, n’a pas été autorisé pendant longtemps à l’utiliser pleinement et librement. Cependant elle s’est développée et a atteint une plénitude qui, depuis au moins deux siècles, lui a permis de produire une littérature européenne de valeur. Pendant un temps, la littérature a même été pour les Slovènes une sorte de substitut à la liberté nationale, à l’absence de liberté, et il s’est passé bien des choses dans la littérature plutôt que dans la politique et la société. Dans les rues et sur les places des villes slovènes, a écrit un écrivain américain avant la Seconde Guerre mondiale, vous ne trouverez pas de monuments de politiciens ou de chef de guerre mais des monuments de poètes, d’écrivains et de grammairiens. La littérature slovène a toujours été liée à l’engagement, même si, parallèlement, elle s’est plongée dans la question de l’existence de l’homme. La première pièce de théâtre slovène fut une adaptation de la satire de Beaumarchais, la Folle Journée ou le Mariage de Figaro, écrite par le libre-penseur Tomaž Linhart (1756-1795). Malgré la censure autrichienne qui a tenté d’empêcher sa représentation, elle a été jouée à Ljubljana à peine six ans après la sortie de la pièce originale  en France. Et, depuis lors, cette littérature vit dans une incessante tension avec la société. Il ne s’agissait pas seulement d’affaire de nation et de langue. Au milieu du siècle dernier, une partie de cette littérature était socialement engagée et, pour cette raison, était aussi en butte au pouvoir. En ces temps agités, le poète Edvard Kocbek (1904-1981), qui était en contact actif avec les philosophes personnalistes français, s’est allié aux communistes dans la résistance slovène et a vécu pendant quatre ans dans le maquis. Et, quand la liberté est arrivée et avec elle le nouveau régime, c’est lui, le poète fier et sensible, qui est devenu, en raison de sa littérature anti-manichéenne, une « non-personne », traquée, persécutée, interdite de publication. Ce n’est pas un hasard si c’est précisément de ce milieu – culturel et surtout littéraire – qu’est arrivée ensuite une partie de l’énergie critique qui, à la fin du XXe siècle, a fait basculer la société slovène de la dictature à la démocratie. Mais j’insiste : ce n’est pas le rôle central de la littérature. Si un auteur veut vivre dans sa tour d’ivoire – il en existe à toutes les époques –, qu’il vive ainsi ! Et celui qui veut écrire de façon engagée et critique, qu’il le fasse lui aussi ! Moi-même, j’essaie de me partager : quand je veux m’engager, j’écris un essai ou un article, mais lorsque j’écris un roman ou une pièce de théâtre, je suis un autre homme. Bien sûr, dans toute œuvre, l’expérience sociale a sa place, aucune littérature ne vit hors de l’espace et du temps. Même dans les littératures les plus hermétiques, on trouve des traces de la période dans laquelle elle est apparue. 
     Comme je me suis formé dans cette langue, que j’y ai vécu, que je l’ai écrite et lue, je considère ce Prix qui m’est attribué comme un honneur pour tous ces prédécesseurs et contemporains que je viens de nommer, mais aussi pour tous ceux que l’espace européen élargi ne connaît pas encore. Et cependant, en même temps, je le reçois comme quelque chose de tout à fait personnel : comme la confirmation d’une ancienne décision de tenter d’exprimer mon agitation rebelle, ma peur et mon courage, mon incertitude, mes doutes, le sens et l’absurdité, de tout ce que ressentait cet enfant qui, il y a longtemps dans ses moments de solitude, regardait les étoiles dans la nuit et se demandait avec une vague intuition : Qu’y a-t-il là-bas, qu’y a-t-il au-delà ? Et que suis-je moi sous ces étoiles ? Cet enfant, dans chaque phrase que j’écris, est toujours en moi. Merci.

DOCUMENTS

INTERVENTIONS DES PARTICIPANTS
À L'HOMMAGE RENDU À DRAGO JANCAR 
LE SAMEDI 24 MARS 2012
À L'HÔTEL DE VILLE ET AU PALAIS DU RHIN À STRASBOURG



Jean-Baptiste Para 
Motivations du Jury 


     En décernant le Prix européen de litterature à Drago Jancar, le Jury a tenu à honorer, comme les années précédentes, une voix majeure de la littérature actuelle du Vieux Continent. Après deux poètes, la Grecque Kiki Dimoula en 2009 et le Britannique Tony Harrison en 2010, le prix qui est remis aujourd\'hui a été attribué en 2011 ä un romancier et nouvelliste slovène qui est egalement essayiste et auteur de pièces de theätre. En rappelant les noms des précédents lauréats, l\'occasion m\'est donnée de souligner que le Jury du Prix européen de littérature se refuse à entériner une vision hémiplegique de la littérature qui consiste ä reléguer dans l\'ombre les poètes, vision aberrante quand on pense que nous sommes issus d\'un siècle, le XXe, qui fut l\'un des plus grands et des plus féconds de toute l\'histoire de l\'humanite dans le domaine de la poésie. Au demeurant, sous certains aspects, le roman et la poésie ne sont pas imperméables l\'un à l\'autre. À propos de Drago Jancar, Claudio Magris a pu écrire avec pertinence qu\'Aurore boréale, bouleversante et admirable radiographie d\'un moment tragique de l\'histoire européenne, était un roman animé « d\'une profonde pitié humaine et d\'une lancinante poésie capable de faire entendre les sentiments, les demandes frustrées de vérité et de bonheur, la morsure de la solitude ».
     II y a comme un surcroît de pertinence ou à tout le moins une plenitude de sens dans l\'attribution du Prix à Drago Jancar, car à bien des égards il fait partie de la constellation des grands écrivains de la conscience européenne. C\'est avec la rigueur éthique, la passion investigatrice et la puissance imaginative du romancier que Drago Jancar sonde les zones troubles et douloureuses de l\'Histoire des Slaves du Sud au XXe siecle. Des zones difficiles, orageuses, complexes, ou la grandeur cotoie l\'atroce tragédie, ou la quête du sens est frôlée par l\'absurde et la pitié par la dérision, ou l\'aiguille de la boussole d\'humanité s\'affole face aux pathologies de l\'Histoire mais continue de chercher le nord magnétique du cœur.
     On est irrésistiblement tenté de peindre Drago Jancar sous les traits mythologiques de Persée, dans la mesure où l\'Histoire semble être à la fois pour lui Méduse et Andromède. Elle est la Gorgone que l\'écrivain doit affronter et dont le regard pétrifié, mais eile est aussi la fascinante Andromède, la belle captive en attente de délivrance, la vérité désirable enchainée à un sombre roc.
     Claudio Magris est l\'un des écrivains qui, à mon sens, a su le mieux parler de Drago Jancar, aussi voudrais-je le citer encore un peu longuement, mais pas
vainement : «Jancar sait representer avec une force poétique singulière la violence, la folie, la réalité deformée et mutilée, comme le révèle aussi une nouvelle exceptionnelle, Éthiopiques, la repetition, qui raconte un massacre epouvantable dans les montagnes de Slovenie ä la fin de la Seconde Guerre mondiale. L\'Histoire semble une répétition de l\'horreur; on trouve un épisode similaire, rappelle Jancar, au début des Éthiopiques, le roman hellenistique d\'Héliodore, mais dans le texte grec ancien l\'Histoire, même sanguinaire, dévoile le plan divin qui la sous-tend et lui donne sens ; plan divin qui pour nous, ajoute Jancar, n\'est plus possible. »
     Puisque cette nouvelle, Éthiopiques, vient d\'être traduite en français avec cinq autres dans un recueil publie par les éditions Arfuyen, l\'occasion nous est donnée de concentrer notre attention sur deux points : le premier touche à l\'art de Jancar en tant que nouvelliste, l\'autre a trait à certaines particularités de son approche des tragédies ou des farces grotesques de l\'Histoire. Ce qui frappe, ä lire certaines nouvelles de cet auteur, c\'est qu\'elles auraient probablement pu donner lieu à un roman. La matière ne manquait pas pour le faire. Si on les considère sous un angle à peine différent, ces nouvelles peuvent apparaître comme des romans en miniature, des romans réduits à la quintessence. Une nouvelle comme Éthiopiques semble contenir beaucoup plus de choses que ce qu\'il semble raisonnablement possible d\'enserrer dans l\'espace d\'une nouvelle. Nous avons un peu la même Impression qu\'avec Le Convive de pierre de Pouchkine, brève pièce de théâtre où il y a tout Don Juan et qui se hisse en une quinzaine de pages ä la hauteur des chefs-d\'œuvre beaucoup plus amples qui ont campe le même personnage et aborde la même histoire et le même mythe. On mesure alors à quel point Jancar est un écrivain d\'envergure, de ceux qui savent suggérer tout un désert avec une poignée de sable, et nous faire voir l\'ocean dans quelques gouttes d\'eau. C\'est qu\'il y a chez lui, souvent, un art de dilater l\'histoire tout en la tenant fermement circonscrite. II me semble que cet effet de dilatation, là où il opère, tient d\'une part ä la présence d\'un filigrane d\'allégorie, d\'autre part à des effets de rimes ou d\'échos entre des moments historiques différents, comme c\'est le cas dans Éthiopiques, et comme c\'est le cas aussi dans Des bruits dans la tête, un livre qui tout en relatant une révolte survenue au XXe siecle dans une prison yougoslave, met en résonance cette revolte avec la rébellion des Juifs de Massada contre les Romains. Si ces parallèles ou ces résonances ne vont pas sans ironie de la part de Drago Jancar, c\'est que l\'Histoire elle-même — l\'Histoire avec sa grande hache comme disait Georges Perec —, présente aussi le visage d\'un maître d\'ironie.
     À titre d\'hypothèse, je dirais que l\'ironie, quand elle n\'est pas une posture, est une sorte d\'art martial qui permet d\'affronter assez loyalement les paradoxes. L\'ironie de Jancar n\'intervient pas seulement à propos de l\'histoire passée, meme si le souvenir en est encore brûlant, elle s\'applique aussi au temps présent, comme on le voit dans « L\'homme qui regardait dans le gouffre », une formidable nouvelle traduite dans le recueil paru chez Arfuyen. Jancar nous conte l\'histoire d\'un homme qui, ä un moment de grande bascule de l\'histoire, quand la Slovenie abordait aux rivages desires de la democratie, a prononce une phrase somme toute banale sous l\'oeil d\'une camera de television. Cet homme n\'a rien dit d\'extraordinaire, mais il l\'a dit au bon moment et le propos banal diffuse en boucle par les medias lui a valu une celebrite foudroyante qui l\'a brasquement tire de l\'anonymat. Puis une page de l\'Histoire a ete tournee et le train-train de la nouvelle democratie a peu ä peu relegue le heros d\'un jour dans les friches de Pindifference et les terrains vagues de l\'oubli. La democratie triomphante a en quelque sorte excommunie cet homme de l\'Histoire, une excommunication qu\'il ne parvient pas à admettre et qui le conduit, de façon pathétique et grotesque, à radoter désormais ses discours sur les droits de l\'homme sous l\'œil torve de la caméra de surveillance d\'un supermarché.
     Cette nouvelle a de toute évidence valeur de parabole. Un écrivain de la génération de Drago Jancar, qu\'il ait vécu sa jeunesse et une partie de son âge d\'homme en Yougoslavie ou dans un pays d\'Europe centrale, est nécessairement marqué par une expérience de la vie qui diffère de celle de ses confrères d\'Europe occidentale. Dans un essai sur Czeslaw Milosz, encore inédit en français, Jancar dit en substance qu\'il lui a été donné de connaître successivement la mélancolie de la résistance et la monotonie provinciale de la démocratie. Le déchirant paradoxe, qui réclame sans doute pour être compris autant d\'ironie que de sensibilité, c\'est que sans pleurer l\'époque des régimes autoritaires comme Andromaque pleurait Troie, puisqu\'il est au contraire de ceux qui abattirent de l\'intérieur les murs de la Troie socialiste, Drago Jancar n\'en considère pas moins que la vie était alors « plus excitante et audacieuse », « plus riche en solidarite, en courage et en prise de risque ». Surtout, dit-il, depuis la chute de Troie la littérature a cesse d\'être « au centre de l\'attention », la créativite a cessé d\'être « le royaume de la liberté », et tout se passe comme si la culture etait entrée dans le royaume arrogant de la marchandise et de l\'entertainment.
     Le Prix européen de littérature qui vous est remis, cher Drago Jancar, en honorant l\'écrivain que vous êtes, est aussi le signe qu\'ici comme sous d\'autres latitudes, les marchands du temple n\'ont pas tout pris, qu\'on sait encore saluer comme il se doit les éveillés, leséveilleurs, ceux dont l\'art sans compromis a le pouvoir de nous ravir, de nous troubler, de nous donner à penser, de nous transformer peut-être, de maintenir vivant en nous le rêve paradoxal d\'un monde différent — un rêve paradoxal car il nous faut ä la fois en accueillir les énergies et passer au crible les illusions qui s\'y attachent. Mais c\'est de cela aussi que nous fait don la littérature, le rêve et la critique du rêve, l\'utopie et la critique de l\'utopie, et c\'est sa manière d\'intervenir dans nos vies.
     À l\'hommage qui vous est rendu, je voudrais associer votre traductrice Andrée Lück-Gaye, grâce à laquelle nous connaissons en France non seulement votre œuvre, mais aussi celle de votre aîné et ami Boris Pahor. Le destin de la parole humaine se joue aussi dans la traduction. « On ne peut traduire, et pourtant on y est obligé. C\'est cette impossibilité que j\'aime », disait Antoine Vitez. Et il ajoutait : « On est convoqué devant le tribunal du monde à traduire. C\'est presque un devoir politique, moral, cet enchamement à la nécessité de traduire les œuvres. » Que Madame Lück-Gaye trouve ici l\'expression de notre gratitude pour le travail admirable qu\'elle accomplit.
     Je voudrais enfin saluer la présence parmi nous d\'un poète slovène de tout premier ordre, Boris A. Novak. J\'avais eu naguère le plaisir d\'accueillir quelques-uns de ses poèmes dans la revue Europe, dans une belle traduction de Zdenca Stimak, et de réaliser avec lui un entretien radiophonique. L\'univers auquel il nous donne accès est tout différent de celui de Drago Jancar. II nous introduit dans un domaine absolument indemne d\'ironie. Sa poésie porte le haut témoignage d\'une délicatesse d\'äme et d\'une acuité du regard qui accordent indissociablement leur patience et leur attention au langage, aux êtres et aux choses. C\'est une poésie qui ne fait pas plus de bruit que la neige qui tombe, mais comme la neige qui transforme le paysage et nous le donne à voir sous un jour nouveau, au contact de la poésie de Boris A. Novak c\'est notre regard sur le monde et sur la vie qui se trouve doucement raffermi, décanté, rafraîchi.

DANIEL PAYOT
Discours de remise du Prix Européen de Littérature 2011


     C\'est un honneur pour moi d\'ouvrir cette cérémonie, au nom de Roland Ries, sénateur-maire de Strasbourg, Nous y célèbrerons deux très grands écrivains européens, tous les deux de langue slovène, l\'un de nationalité slovène, l\'autre italien, et c\'est tout un symbole que cette Maison commune des Strasbourgeois soit, une fois encore, un lieu de rencontre et de reconnaissance autour de personnalités dont les vies et les parcours illustrent des destins européens multiples, des appartenances contrastées, des cheminements complexes entre des frontières qui, selon les circonstances historiques, sont tantôt des manifestations d\'enfermement insupportable, tantôt des sources d\'expériences émancipatrices. À travers la vie et l\'œuvre des deux écrivains qui nous font l\'immense honneur de leur présence ce matin, Boris Pahor et Drago Jancar, c\'est en quelque sorte toute la richesse et toute la complexité de l\'histoire européenne de ces dernieres décennies qui se trouve évoquée, une histoire de dominations et de libérations, une histoire de replis et d\'ouvertures, une histoire de singularités réprimées et d\'universalités revendiquées. À qui serait tenté de l\'oublier ou de n\'y accorder qu\'une attention distraite, les œuvres de Boris Pahor et de Drago Jancar nous rappellent que la paix, la concorde, la libertéla fraternité temoignée envers l\'autre humain sont les fruits d\'une lutte des hommes, que ces valeurs sont des conquêtes, qu\'elles n\'ont jamais l\'évidence ni la solidité immuable des faits de nature, qu\'elles sont toujours l\'enjeu de mobilisations, d\'attitudes résolues, d\'actes de courage, de déterminations maintenues malgré tout. Ces œuvres nous rappellent que ce vieux continent auquel nous sommes si attachés, l\'Europe, s\'est bâti et continue de se bâtir sur ces valeurs, et grâce à des hommes qui savent, dans toute leur diversité, les incarner, les promouvoir, les brandir sans relâche. Elles nous rappellent que la littérature, dans cette lutte des hommes, a une fonction particulière et irremplacable, qui n\'est pas de refléter ni d\'illustrer des doctrines ou des certitudes idéologiques formulées ailleurs et avant elle, qui n\'est pas non plus d\'opposer à ces doctrines et à ces certitudes un isolement superbe et insensible. C\'est en trouvant ses propres modes d\'expressions, c\'est en inventant sa langue dans la ou dans les langues, que la littérature temoigne le mieux du monde et de l\'humanité qui le compose et qui le configure.
     Dans ce message convergent la passion qui nous réunit ce matin pour la littérature européenne et celle que la Ville de Strasbourg, dans son histoire et dans son présent, porte à l\'Europe et aux valeurs qui la fondent. Permettez-moi de remercier très sincerement l\'Association Capitale Européenne des Littératures, organisatrice de ces 7es Rencontres Européennes de Littérature à Strasbourg, de nous donner une nouvelle fois l\'occasion de rappeler notre attachement commun à une Europe des peuples et des cultures dont la littérature est l\'une des expressions les plus denses, les plus riches et les plus porteuses de sens et d\'espoir.
     Je vous propose maintenant de procéder ä la remise du Prix Européen de Littérature 2011, attribue à Drago Jancar pour l\'ensemble de son œuvre de romancier, de nouvelliste, de dramaturge et d\'essayiste. Cette œuvre est exemplaire, ä la fois, et indissociablement, par ses parti pris littéraires et par l\'évocation qu\'elle réussit à susciter de situations historiques ou dramatiques mettant en scène toute l\'ambivalence, toute la violence passionnelle, toute la densité de l\'expérience humaine. Même si eile ne se réfère pas toujours explicitement à des données biographiques, cette œuvre est bien celle d\'un homme qui, depuis sa jeunesse, a su manifester une force de résistance, une détermination et un courage exceptionnels. Un homme debout, un homme de refus, mais aussi, à travers cette disposition irréductible, un homme d\'ouverture, d\'espérance, constamment soucieux d\'un avenir plus juste, plus respectueux, plus libre. Dans les différentes fonctions qu\'il occupe ou a occupées, successivement ou simultanément, écrivain, journaliste, éditeur, Drago Jancar a toujours manifesté ce rapport au monde et à autrui que l\'on retrouve dans plusieurs personnages de ses récits ou de ses pièces. Dans son écriture, il me semble discerner souvent quelque chose comme un rapport frontal, direct, une brutalite de l\'existence qui s\'impose sans intermédiaire, sans préparation, quelque chose comme l\'experience d\'une découverte qui coupe le souffle, qui laisse pantois et muet. C\'est le cas, par exemple, dans la première des nouvelles d\'Éthiopiques, recueil publie aux éditions Arfuyen à l\'occasion de ce Prix. Ici, quelque chose s\'impose et saute à la gorge, vient brusquement suspendre les habitudes, démentir les attentes, interrompre les réseaux de certitudes et les rhétoriques correspondantes. Cette puissance saisissante d\'un phénomène qui déchire le bien connu est l\'un des traits de l\'écriture de Drago Jancar. L\'un de ceux qui lui donnent sa tonalité, son expressivité particulière.
     Mais cette écriture n\'est pas plus exclusivement réductible à ce trait qu\'à un quelconque autre caractère. Car elle s\'intéresse, dans ce qu\'elle relate ou dans ce qu\'elle évoque, à une pluralité autrement complexe de ces phénomènes. Ainsi, au cœur meme de l\'aridité des choses brusquement dévoilees, justement peut-etre parce que cette aridité abolit toute Illusion, toute fausse consolation, toute  rhétorique apaisante, peuvent apparaître aussi, sans fard et sans mensonge, bien d\'autres faces du monde et de l\'humanité, leur tendresse, les liens indéfectibles qui se maintiennent entre les humains lorsque tout autour d\'eux concourt à leur destruction, des fidélités intangibles, des vérités plus fortes que les peurs, que les compromissions, que les petits arrangements qu\'inspirent la faiblesse, l\'intérêt égoiste ou la passion aveugle du pouvoir. Et l\'on comprend qu\'il fallait traverser ces situations de choc, affronter sans se détourner la brutalité des phénomènes, pour acceder à ces régions où malgré tout, peut-être invincibles, se tiennent ces forces résistantes de la vérité et de l\'amitié entre humains. De ce point de vue, l\'œuvre de Drago Jancar, peut-être m\'autorisera-t-il cette hypothèse, dialogue avec au moins deux sources majeures de l\'expression littéraire européenne, la tragédie grecque et l\'Ancien Testament, entre Exode et Livre de Job.
     Monsieur Jancar, l\'un des personnages du récit traduit en francais en 2011 sous le titre Des bruits dans la tête, l\'un des protagonistes de la grande révolte de la prison de Livada, prononce, apres le reéécit de la première phase, violente, du soulèvement, les paroles suivantes : « Les souvenirs peuvent traverser les murs, les projets d\'avenir ont besoin de portes ouvertes, même cassées. » Ces quelques mots possèdent un pouvoir d\'évocation, et d\'évocation littéraire, infini : vos livres suggèrent comment les souvenirs traversent les murs, même quand ceux-ci ont l\'épaisseur des prisons ou des forteresses ; ils nous parlent aussi d\'avenir, parce qu\'ils nous parlent d\'ouverture de portes, que celles-ci soient matérielles comme dans la prison de Livada, imaginaires comme dans la ville vécue par Joseph Erdmann dans Aurore boréale, ou politiques comme ces frontières qui strient l\'Europe, qui furent longtemps séparatrices, mais qui peuvent aussi devenir des témoignages de liberté lorsqu\'elles rapprochent et invitent à la traversée.

REVUE DE PRESSE

Drago Jancar (Slovénie), Prix européen de littérature 2011
Les Affiches - Moniteur par Michel Loetscher

 Le Slovène Drago Jancar, lauréat du Prix européen de Littérature décerné par l’ACEL, dans le cadre de Traduire l’Europe - 7èmes Rencontres européennes de littérature (manifestation organisée avec la Ville et la Communauté urbaine de Strasbourg et l’Université de Strasbourg), est l’auteur d’une œuvre riche (romans, nouvelles, théâtre, essais), dans le sillage inspiré du grand patriarche des lettres slovènes Boris Pahor.’

 Les lecteurs français ont découvert le Slovène Drago Jancar en 2003 avec la tra­duction (par Andrée Lück-Gaye, Bourse de Traduction 2011) de son recueil de nouvelles, L’Élève de Joyce(éditions L’Esprit des Péninsules). D’emblée, Michel Polac salue un style dépouillé qui fait« rendre gorge à la réalité ». Dans la pré­face de son recueil, Éthiopiques, publié par les éditions Arfuyen, Jaroslav Skrusny souligne la « volupté narrative » qui « dicte ses compositions jusque dans les chefs d’œuvre en miniature que sont ses nouvelles ».
 En 1974 (l’année de la parution de son premier roman, Trente-trois degrés), il est condamné pour « propagande en faveur de l’ennemi » et emprisonné à Maribor, sa ville natale, pour avoir fait circuler une bro­chure, achetée, en Autriche, qui relatait le massacre de la garde nationale Slovène par le régime du maréchal Tito (1892-1980) en mai 1945 – une situation dont il mesure toute l’ironie dans son Discours de réception : « La police secrète communiste m’avait jeté dans la prison où, trente ans plus tôt, mon père avait été emprisonné, interrogé et torturé par la Gestapo. Le thème de l’individu qui se retrouve en conflit avec la société et qui est exposé à la répression du système social a pendant longtemps été la matière de mes romans, nouvelles ou pièces de théâtre ».
LE RÊVEUR EN HABIT BLANC...
 Entré aux éditions Slovenska Matica en 1981 comme secrétaire, il est l’un des signataires du manifeste des intellectuels pour une Slovénie démocratique et indé­pendante (1987) avant de présider le Pen Club de Slovénie (1987-1991 ) – et de jouer en virtuose avec « les mots de ses rêves ».
Dans la nouvelle éponyme de son recueil, une unité militaire perdue quelque part dans les montagnes de Slovénie, « au mois de mai de l’impitoyable an de grâce 1945 », manque la cote qu’un comman­dant avait marquée sur sa carte, la veille au soir, à la lueur d’une lampe de poche - et se retrouve au-dessus d’un village inconnu où un massacre venait d’avoir lieu. Et les soldats se mettent en quête de « quelque chose d’utile à emporter » : « Les objets ne pouvaient plus servir aux morts, surtout pas les horloges qui étaient très prisées dans l’armée à l’époque. Les pendules ne donnent pas l’heure aux morts, elles ne leur montrent plus le temps qui passe ». Dans la nouvelle intitulée Les deux rêveurs, un jeune homme d’autrefois (une Belle Epoque révolue) confie à un ami, sur la ter­rasse d’un hôtel de la plaine pannon-nienne, son grand rêve : il aimerait être serveur, en habit blanc et propre – avec un nœud papillon le soir quand il travaillerait en salle...Il s’appelait Josip Broz, il allait devenir célèbre, deux guerres plus tard, sous le nom de Tito, au cours d’un long règne (1945-1980) où il aura beaucoup porté le bel habit blanc de maréchal...
 Andrée Lück-Gaye a traduit aussi l’œuvre du presque centenaire Boris Pahor (il est né sujet de l’empereur d’Autriche-Hongrie en 1913 à Trieste, dont il est devenu la mémoire vivante), déporté au camp du Struthof après avoir été persécuté par le régime fasciste de Mussolini. Ses livres, dont Témoin parmi les ombres (La Table Ronde, 1990), transmettent cet impen-sable-là dont l’homo sapiens aurait pu ( ?) faire l’économie... Lié d’amitié depuis les années 1980 à son grand aîné, survivant des pires tragédies, Drago Jancar lui rend hommage dans son essai,L’Homme qui a dit non (1990). En vigilant « sismologue d’une histoire chaotique », il condense la matière en fusion d’un XXème siècle qui a vendu son âme à crédit, comme en écho au Marchand de Venise de Shakespeare : « ...rien ne pourra racheter l’affront fait à l’humain »... La littérature peut-elle revoir et corriger la vie outragée ?