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LE PRIX JEAN ARP DE LITTÉRATURE FRANCOPHONE

2008

Anise KOLTZ

LUXEMBOURG francophone

Anise Koltz a été le cinquième Lauréat du Prix Jean Arp de Littérature Francophone – et la première Lauréate. Le Prix lui a été décerné en novembre 2008 et remis en mars 2009 dans le cadre des 4° Rencontres Européennes de Littérature.

Anise Koltz écrit au scalpel. Elle n’a pas peur du sang et de la douleur. Peut-être autrefois... Mais à présent, non, elle fouaille la chair d’une main sûre et précise. Elle extrait la balle sans trembler. Elle la regarde d’un œil connaisseur, on dirait presque amusé. Un morceau de métal rond, froid, parfaitement poli. C’est un poème. C’est déchirant, évident. Comme neutre. C’est la vie. Une vie. Elle sait trop ce que c’est que souffrir, il ne faut surtout pas que les mots en rajoutent. Il faut parler net, sans trémolo.

Pour L’ailleurs des mots, Anise Koltz a reçu en juillet 2008 la plus haute distinction littéraire du Grand-Duché de Luxembourg, le Prix Servais.

Jacques Wirion, membre du Jury du Prix Servais, met en garde contre la violence de cette écriture : « Il serait utile de prendre au sérieux l’avertissement suivant : “Attention – / Je ne suis pas apprivoisée // Mon pelage est doux / comme celui d’un fauve // j’avance sans bruit / à coup de patte / j’achève mon lecteur ”. Si ce n’est pas le livre d’une femme sage c’est bien un livre de sage-femme, au sens socratique, un livre qui fait naître des pensées chez le lecteur attentif prêt à consentir à l’effort de lecture et de production propre. Souvent les textes sont des cris de rage et de protestation. Parfois le ton nous rappelle les malédictions bibliques. »

 
La concision et la violence de l’écriture d’Anise Koltz la rapprochent d’une Emily Dickinson ou de Margherita Guidacci. Mais, si le ton reste ici toujours contenu, si l’angoisse demeure maîtrisée, comme sublimée par la beauté des images, la parole n’est jamais bien loin du blasphème, et le blasphème jamais bien différent de l’adoration : « Si les poèmes, écrit Jacques Wirion, portent les accents de l’emportement, d’une sorte d’inventaire avant liquidation, un miracle proprement koltzien une fois encore est à l’œuvre, qui in extremis tourne le fiel en sel et la douleur en ferveur. Si violence il y a, c’est une violence intransitive, qui n’est point assassine, violence qui au demeurant se fait sensuelle par instants, tandis que l’indignation s’exprime sans haine et la déréliction sans désespérance. »

Anise Koltz a à ce jour publié une vingtaine de livres de poèmes, dont un grand nombre aux éditions phi, à Luxembourg. Son œuvre a été traduite en Allemagne, Belgique, Colombie, Espagne, Irlande, Italie, Macédoine, Portugal, Roumanie, Suède.

À 80 ans, cette grande dame des lettres européennes se tourne pour la première fois vers la prose avec un récit autobiographique autant que fantasmé, La Lune noircie, dont l’intensité dramatique fait ressortir plus que jamais encore la singularité et la puissance de cette oeuvre, toute de discrétion et de tension.

Anise Koltz est née le 12 juin 1928 à Luxembourg-Eich. De nationalité luxembourgeoise, elle unit dans ses veines des ascendances tchèques, allemandes et belges. Son arrière-grand-mère maternelle, anglaise, était elle-même musicienne et poète.

Elle est également la petite-nièce de ce couple Mayrisch de Saint-Hubert qui a eu au Luxembourg un rayonnement si considérable durant l’entre-deux-guerres. Émile Mayrisch, cofondateur de l’Arbed, créateur en 1926 du Comité franco-allemand d’information et de documentation, est un des précurseurs de l’unification européenne. Sa femme, Aline de Saint-Hubert, fait de leur château de Colpach un haut lieu de rencontres culturelles : Gide et Claudel, Jacques Rivière et Henri Michaux, Karl Jaspers et Walter Rathenau, Hermann de Keyserling et Ernst-Robert Curtius s’y rencontrent. Aline de Saint-Hubert sera l’une des introductrices d’Eckhart en français : ses traductions paraîtront en 1937 dans Mesures et Hermès avec une présentation par Bernard Groethuysen.

Du fait de l’Occupation, Anise Koltz, alors jeune lycéenne, est amenée à s’orienter vers la culture allemande. Ses premiers ouvrages seront encore écrits dans cette langue. 

Une profonde rupture se produit cependant lorsque son mari, René Koltz, directeur de la Santé publique du Grand-Duché meurt des suites des tortures que lui ont infligées les nazis. Dans les années 80, Anise Koltz abandonne complètement sa première langue littéraire pour n’écrire plus désormais qu’en français.

En 1963, Anise Koltz et son mari ont créé les Biennales de Mondorf : « L’exemple de ces Rencontres, indique-t-elle, m’a été donné par ma famille, les Mayrisch de Saint-Hubert. Leur but, comme le nôtre : être un laboratoire, si modeste soit-il, de la construction d’une société multiculturelle. » 


Les Biennales, qui dureront jusqu’en 1974, prendront un nouvel essor de 1995 à 1999 avec les Journées littéraires de Mondorf. Elles se prolongent aujourd’hui encore au travers des manifestations organisées par l’Académie Européenne de Poésie, que préside Anise Koltz, par ailleurs membre de l’Académie Mallarmé et de l’Institut Grand-Ducal des Arts et des Lettres.

BIBLIOGRAPHIE

Amise Koltz a d’abord publié en langue allemande : Le cirque du soleil (allemand-français), Pierre Seghers, 1966 ; Den Tag vergraben, Bechtle Verlag, 1969 ; Vienne quelqu’un (allemand-français), Rencontre, 1970 ; Fragmente aus Babylon, Delp Verlag, 1973 ; Fragments de Babylone (allemand-français), Fagne, 1974 ; Sich der Stille hingeben (allemand-français), Heiderhoff Verlag,1983.

L’ensemble des ouvrages les plus récents d’Anise Koltz ont été écrits en français : La terre monte, Belfond, Paris, 1980 ;Souffles sculptés, Guy Binsfeld, 1988 ; Chants de refus I et II, phi, 1993 et 1995 ;
Le mur du son, phi, 1997 ; Le paradis brûle, La Différence, 1998 ;> La terre se tait, phi, 1999 ; Le cri de l’épervier, phi, 2000 ; Le porteur d’ombre, phi, 2001 ; L’avaleur de feu, phi, 2003 ; Béni soit le serpent, phi, Luxembourg, 2004 ; L’ailleurs des mots, Arfuyen, 2007.

 
Dans le cadre des Rencontres Européennes de Littérature, a paru La Lune noircie (Arfuyen, 2009), premier récit d’Anise Koltz.

DISCOURS

DISCOURS DE RÉCEPTION DU PRIX JEAN ARP DE LITTÉRATURE FRANCOPHONE PRONONCÉ LE 14 MARS 2009 À STRASBOURG

 Je suis chaque fois désorientée et embarrassée lorsqu’on me demande de prendre la parole. Dès que je prononce une phrase j’ai déjà envie de la rejeter pour dire, dans la suivante, le contraire. C’est que j’ai toujours l’impression que l’essentiel m’échappe. La double face – le côté nocturne du réel. N’ayant ni une formation de philosophe, ni de philologue, je ne vous apporterai donc , avant tout, que mes questions, mon inquiétude et mes angoisses.

 « On devrait écrire, dit Hemingway, comme s’il s’agissait de persuader une compagnie d’assurance qui serait d’une méfiance extrême. » Chaque récit, voire chaque poème, ne sont-ils pas , par ailleurs, la description d’un accident ?

Mais comment décrire cet accident ?

Rien ne peut- être dit, écrit, ni fait qui ne puisse être défini par le langage. Nous l’avons hérité de ceux qui nous ont précédés.

Est-ce  nous qui le parlons ? Ou bien est-ce le langage qui nous parle ? Nous sommes étroitement liés à cette machinerie du langage  dont nous ne savons pas grand-chose. Nous nous débrouillons avec des clichés, des collages…

Impossible de saisir la réalité entière à travers ces clichés.

L’auteur est devenu, à juste titre, méfiant face aux limites de ses paroles et de leur expression.

La poésie fait partie primordialement du monde nocturne du prétendu réel. La preuve en est que personne jusqu’ici n’a réussi à trouver une définition qui la contienne dans toute sa dimension et sa complexité. Tourtes les définitions  sont restées fragmentaires.

Gérard Pfister vient d'éditer une anthologie ayant comme titre : « La poésie, c’est autre chose » – mille et une définitions de la poésie. Je me permettrai d’en citer une signée  Guillevic : « La poésie est une aventure colossale. Je connais l’impression d’être dans le vide , un espace qui ‘est pas l’espace –  un espace qui n’est pas régi par la raison, qui est régi par je ne sais quoi . Ce sacré justement, cette folie du vide qui est plein et du plein qui est vide…  La poésie n’est-ce pas une sensation de l’esprit ? De l’esprit- corps-matière ? »

En effet, des impulsions ou percées du subconscient venant du fond des âges fusionnent avec le conscient.  Elles  confèrent au poème des perspectives inattendues , ouvrant des possibilités de transgressions aux sens et à l’esprit .

Le poète s’abandonnant à ces forces créatrices, peut redécouvrir ses racines, profondément enfouies qui  le relient au grand « Tout ».

Le poème pourra donc contenir une projection d’une réalité qui n’existe pas encore et qui n’existera peut-être jamais.

Dans notre monde intérieur nous sommes libres. Il n’a ni contraintes ni obstacles . Notre poème peut donc se situer avant notre naissance, comme après notre mort.

Ceci pourrait expliquer l’incompréhension du lecteur face à la poésie la poésie d’aujourd’hui, étant donné que le lecteur cherche dans chaque mot le sens littéral sans tenir compte de sa dimension symbolique et de l’aura qui l’entourent…

     J’ai été frappée jadis par une phrase du peintre russe Léon Zack qui disait, je cite : « Je ne pense pas que les choses vont du passé au présent. Je pense que les choses vont de l’avenir au présent. »

La mort ne serait-elle donc pas seulement un fil conducteur de l’amour , mais aussi de la poésie. Chaque page blanche n’est-elle pas souillée d’avance par l’ombre de la mort ?

Quelle est d’ailleurs la situation du poète  t de l’écrivain à l’époque et dans nos pays où, du moins, les gens de ma génération et des générations précédentes étaient instruits et informés. Nombreux ceux qui étaient même plus cultivés et instruits que l’écrivain et le poète. Avaient-ils encor besoin d’un interprète et moraliste ? Jusqu’où faudrait-il « désacraliser » la littérature et la poésie , en donnant simplement la parole aux faits, qui n’ont pas besoin d’être expliqués pour crier au scandale ?

Qu’en est-il des jeunes d’aujourd’hui ? Trouvent-ils encore un intérêt pour la littérature et la poésie dans un monde conditionné par l’information quotidienne et l’actualité immédiate ? Les expériences personnelles transposées ou non de leurs aînés  apportent-elles encore quelque chose à la jeunesse ? Car la démographie l’atteste, le monde leur appartiendra à brève échéance.

Toutes ces réactions ne s ont-elles pas de nature à inciter l’auteur à la modestie ?

L’abîme entre l’homme et le progrès s’accroît de plus en plus. Nous sommes placés devant une machinerie infernale, désemparés et perdus  dans un monde où nos connaissances, nos idées et même nos sentiments sont largement dépassés.

Dieu est mort. L’homme est seul face à lui-même. Il a enfoncé les portes de l’espace. Et là aussi beaucoup de problèmes se posent d’ordre philosophique et politique. Nous avons pris de plus en plus conscience que notre solitude et notre insignifiance se sont encore accrues devant cette ouverture d e l’infini.

S’il est vrai que bon nombre de personnes ont ou avaient les mêmes qualités d’esprit que l’auteur , il reste un fait hautement inquiétant que nous sommes tous de plus en plus dépassés par les promesses de la science et de la technique. Ne sommes-nous pas redevenus , d’une certaine manière, les analphabètes d’un monde en mutation perpétuelle ?

Où allons-nous ? Ne faudrait-il pas que nous puissions concevoir une image nouvelle du monde dans lequel nous aimerions vivre ? Où la trouver ?

Car jamais dans l’histoire de l’humanité il n’y a eu siècle plus barbare que le siècle dernier . Et les horreurs continuent et se multiplient dans tous les coins du monde. Nous voilà impuissants face à tant de misère, de corruption et de manipulation. Faut-il se résigner au désespoir, au découragement? Faut-il passer devant les drames qui ont lieu partout  les yeux fermés, de peur d’être soi-même broyé par la violence ?

La science n’est-elle pas en train de fabriquer le sur-homme et des morceaux d’éternité ? Autrefois l’homme avait peur de l’avenir, aujourd’hui l’avenir a peur de l’homme.

Conscients des barbaries de ce monde ainsi que des  limites et des possibilités du langage, une tâche importante s’impose néanmoins à nous poètes, « laveurs de mots » ainsi que Francis Ponge nous qualifiait. Et je me réfère à Christiane Singer pour dire, je cite : « Il faut se  garder de prendre en otages les mots et d’en mésuser. Ils sont notre seul accès au champ de la conscience. Ils sont les clefs qui ouvrent les espaces. »

Elle explique par exemple le mot « pédophilie » : amour de l’enfant : « C’est un sarcasme insoutenable, dit-elle. Si le champ sémantique d’un mot comme ‘’aimer’’ est piégé et empoisonné , notre cœur ne tardera pas à l’être. »

      Notre  langue reste sacrée. Notre devoir est de la protéger, de la veiller, comme un feu qui ne doit jamais s’éteindre. Car c’est lui qui précisément doit éclairer la nuit du monde.

DOCUMENTS

INTERVENTION DE GERMAINE GOETZINGER À L'HOMMAGE RENDU À ANISE KOLTZ LE 14 MARS 2009

C’est pour moi un grand honneur et un vrai plaisir que de pouvoir présenter aujourd’hui une ambassadrice exceptionnelle de la littérature luxembourgeoise, la reine mère des lettres en général et des lettres grand-ducales en particulier, comme l’a intitulée Gaston Carré lors de la remise du Prix Servais, de même qu’une œuvre littéraire, qui a profondément marqué le champ littéraire luxembourgeois depuis les années cinquante.

Écrire au Luxembourg est une chose complexe et toujours lié à une question de choix. Choix de langue – luxembourgeois, français ou allemand –, choix entre ouverture sur le monde ou repli sur les valeurs traditionnelles, d’autant plus chères, si ce pays ne peut se prévaloir d’une histoire séculaire ni d’une tradition culturelle de longue date.

Pour Anise Koltz, qui écrit dès l’âge de sept ans et qui s’est mise à écrire pour échapper à l’ennui d’un milieu de grande bourgeoisie inculte, où il n’y avait ni livres ni musique, aucun doute ne subsiste. Son œuvre s’inscrit décidément dans un mouvement d’ouverture. Ouverture sur les questions fondamentales de l’homme tels son angoisse existentielle, sa responsabilité, ses potentialités et ses échecs, sa solitude, la non-communicabilité, l’amour, la mort et le deuil. Mais ouverture aussi sur les injustices d’un monde pollué et corrompu devant lequel, elle ne cesse de crier sa rage et sa colère, qui parfois nous rappelle des malédictions bibliques. Je suis révoltée par la guerre, par les injustices, par les enfants qui souffrent confie-t-elle à Gaston Carré, journaliste du quotidien Luxemburger Wort. Elle nous confronte avec la haine contre sa mère, mère corbeau, sous la tutelle de laquelle elle a souffert. Que ses lecteurs ne s’attendent donc pas à lire de jolis petits poèmes agréables ou pour reprendre ses propres paroles une poésie ornée de fleurs et de petits oiseaux. Dans la poésie d’Anise Koltz il n’y a pas de raison d’être pour le locus amoenus, qui existe tout au plus comme désir, als Sehnsucht comme diraient les romantiques allemands

Une telle posture d’ouverture ne s’acquiert pas automatiquement, mais présuppose une rupture avec les écrits romantiques et traditionalistes orientés vers un concept élitaire de l’art pour l’art, cher aux milieux littéraires luxembourgeois d’après-guerre. Elle présuppose également un questionnement sur la religion et la providence, qui dans un esprit frondeur et rebelle l’amènent à faire tomber la religion de son piédestal, de s’aventurer dans un règlement de compte avec Dieu et d’affirmer dans un élan existentialiste et prométhéen la seule responsabilité de l’homme. «Ich glaube nicht mehr an Gott. Es obliegt ihm, nun an mich zu glauben » (Je ne crois plus en dieu ; il lui incombe dorénavant de croire en moi).

Pour Anise Koltz, cette rupture équivaut à une libération. Forte de cette liberté nouvellement acquise, elle saura résister à la tentation de s’élancer vers de nouveaux rivages idéologiques ou de se cloîtrer dans d’autres chapelles littéraires. Somme toute, sa littérature n’est engagée que par le refus conséquent d’un engagement. Il en découle une poésie d’un modernisme sans compromis et une vie, dans laquelle la sociabilité littéraire devient un moment fort. En cherchant son propre chemin, Anise Koltz a trouvé son langage, son écriture bien à elle sans être l’épigone de personne.

« L’écriture m’aide à réfléchir, à trier et à analyser mes pensées et mes sentiments » dit-elle, ou encore « L’écriture c’est ma vie ». Je ne pourrai pas vivre sans. Cependant, elle n’est pas amateur de propos grandiloquents, bien au contraire, elle n’accepte qu’une écriture dépouillée à l’extrême. Dire un maximum de choses avec un minimum de mots, répondra-t-elle aux élèves du Lycée de garçons, qui l’avaient invité dans leur cours de français. J’affine, je cisèle, je lime, expliquera-t-elle à Gaston Carré. Je traîne chaque mot devant un tribunal intérieur pour vérifier sa transparence écrira-t-elle dans son recueil Le cri de l’épervier, tandis que dans L’avaleur du feu, elle compare le travail de l’écrivain à celui du boucher 

Le couteau de ma langue
dépèce les mots
avec l’adresse d’un boucher.
Mon tablier blanc
comme le sien 
est noir de sang.


Pour Anise Koltz, poésie et silence sont très proches l’un de l’autre, La poésie est en quelque sorte un silence déguisé en paroles. Elle n’écrira donc pas trois mots, où deux suffisent. L’essentiel est de laisser le pouvoir aux mots. C’est cette ascèse verbale qui est à l’origine de ses vers lapidaires, denses, sculptés, fragmentés, haletants, mordants, tous vecteurs intenses de réflexions, d’expériences et de prises de position qui tracassent, qui incitent à réfléchir et qui en même temps éblouissent par leur sobriété et leur beauté. Pour Laurence Gillen, l’écriture fragmentaire, telle qu’elle est pratiquée par Anise Koltz et qui somme toute est recherche d’une totalité, laisse entrevoir une certaine connivence avec les écrits de Cioran et de Henri Michaux.

Et qu’en est-il du choix de sa langue littéraire, allez-vous me demander maintenant ? Anise Koltz, qui fréquentait le lycée du temps de l’occupation nazie, n’avait eu que très peu de cours de français. Ses compétences linguistiques étant donc nettement plus développées en allemand qu’en français, elle commence à s’exprimer dans la langue de Goethe et ses premiers recueils de poésie Spuren nach innen, Steine und Vögel, Den Tag vergraben, Fragmente aus Babylon paraissent au Luxembourg ainsi qu’aux éditions Bechtle et Delp à Munich.

Un changement radical s’annonce cependant, lorsqu’en 1972 son mari René Koltz, meurt prématurément des séquelles dues à l’emprisonnement et aux tortures infligées par l’occupant allemand. Anise Koltz, mère de trois enfants, est forcée de prendre métier. Elle devient bibliothécaire à la Thomas Mann-Bibliothek, installée à Luxembourg en tant que geste de réconciliation par l’État allemand. C’est une bibliothèque moderne qui est fréquentée par beaucoup de jeunes, justement pour avoir la possibilité de rencontrer Anise Koltz et de se laisser conseiller dans leurs lectures par elle. Parmi ces jeunes, il y a aussi Jean-Claude Juncker, à ce moment-là élève à Clairefontaine. Il vient de féliciter Anise Koltz pour l’attribution du Prix Jean Arp des 4° Rencontres Européennes de Littérature de Strasbourg avec les paroles suivantes. J’apprécie d’autant plus cet hommage que le premier contact avec vos écrits a accompagné mes premiers pas dans la littérature et m’a marqué à jamais. Ce prix européen qui vous est décerné confirme votre rôle d’ambassadrice de la culture luxembourgeoise au-delà de nos frontières, et m’emplit de fierté. Vous avez fait don à notre littérature nationale d’une œuvre poétique hors du commun : la distinction qui vient de vous être attribuée est le témoignage de son universalité.

Sur le plan littéraire, le changement qui intervient est d’autant plus significatif, qu’Anise Koltz depuis lors se distancie de l’allemand et opte pour le français comme langue littéraire. Je ne voulais plus écrire dans la langue de ses bourreaux explique-t-elle sa décision. C’est un passage difficile et conflictuel qu’elle opère, comparable à un divorce de sa première langue poétique. Mon écriture devint une autre, dira-t-elle plus tard. Ce fut un bouleversement total. La langue au demeurant impose ses décrets. La lune se dit au féminin, der Mond est masculin, doté dès lors de toutes autres connotations. Elle explore les différences sémantiques entre les deux langues, l’une et l’autre lui fournissant d’autres leviers pour son travail littéraire. Français et allemand sont pour elle deux matériaux très différents. L’allemand par exemple est assez vague. Lorsque l’on choisit un mot, c’est un peu comme si on jetait un caillou dans l’eau et qu’on le regardait faire ses socles. En français, chaque terme utilisé doit être précis. La démarche est beaucoup plus intellectuelle, abstraite, dans cette langue. Elle souligne cependant que le poète ne peut pas éternellement travailler et vivre dans deux langues, qu’il se doit d’ancrer dans une seule langue. Dès lors, le français devient sa patrie spirituelle.

Le va-et-vient entre l’allemand et le français et les tentatives de traduction laissent entrevoir le goût d’un certain cosmopolitisme littéraire. En effet, Anise Koltz entretient des amitiés littéraires un peu partout dans le monde. Elle se lie d’amitié avec Léopold Sédar Senghor dont elle traduit les poèmes en allemand et entre dans une correspondance soutenue avec entre autres Elisabeth Borchers et Alain Bosquet. L’œuvre épistolaire d’Anise Koltz doit être immense, car des centaines et centaines de lettres de plus de 400 correspondants différents, léguées par elle-même aux archives du Centre national de littérature, témoignent d’un échange fervent et continu qui alimente le réseau de communication de la République des lettres. Même si les approches poétiques divergent, voire s’excluent, les lettres témoignent toutes d’un grand respect et d’une admiration sans pareille pour Anise Koltz. Ses propres lettres sont toutes manuscrites, à l’encre bleue et leur destinataire n’a jamais besoin de s’interroger sur l’identité de l’expéditeur, tellement caractéristique, forte et belle est son écriture sur le couvert.

Or le contact entre écrivains ne se fait pas dans l’anonymat des lettres ou des livres dédicacés. Se retrouver autour d’une même table pour discuter des problèmes communs semble à Anise Koltz le moyen adéquat de promouvoir une authentique culture de la discussion littéraire et de rapprocher les écrivains issus de contextes différents. Voilà pourquoi, ensemble avec l’écrivain luxembourgeois Nic Weber et l’auteur allemand Horst Bingel, elle s’aventure en 1963, et de nouveau en 1995, quand Luxembourg est promu au rang de capitale culturelle de l’Europe, dans l’organisation des Journées littéraires de Mondorf. En invitant à Mondorf, notamment des représentants des mondes littéraires francophone et germanophone, elle reprend une idée chère aux époux Mayrisch, qui lui sont familiers vu des liens de parenté et qui à l’époque de l’entre-deux-guerres avaient eux aussi milité pour un rapprochement franco-allemand, tant sur le plan culturel qu’économique.

Des rencontres entre écrivains étant à l’époque beaucoup moins fréquentes que de nos jours, les auteurs sont nombreux au rendez-vous. Participent du côté Allemagne e. a. Gabriele Wohmann, Peter Handke, Elisabeth Borchers, du côté autrichien Thomas Bernhard, Christine Busta, Ernst Jandl, du côté français Alain Bosquet, Michel Deguy, René Ménard, et j’en passe. Les auteurs luxembourgeois étant bilingues, sont les bienvenus en tant que traducteurs. Les rencontres qui affichent des séances de lecture, des conférences et des tables rondes, mais aussi des moments de récréation et de découverte du pays d’accueil, ne répondent pas toujours aux attentes des invités. Certes, maints projets littéraires y voient le jour, par exemple celui de Thomas Bernhard et de Klaus Pack de fonder une revue européenne de littérature, qui porterait le titre de Poésie und Politik – Europäische Gedanken (Poésie et politique-Réflexions européennes). D\'autre part, l’idée fondamentale de créer à Mondorf une sorte de laboratoire interculturel est compromise par des débats de plus en plus théoriques et des différences idéologiques qui gagnent en ampleur et qui font de Mondorf d’après les réminiscences de Vahé Godel un lieu de confrontation, [et de] débat contradictoire. N’oublions pas que ce sont des 68tards qui lancent le débat. De nos jours l’Académie européenne de poésie, fondée par Alain Bosquet et chère à Anise Koltz, a mutatis mutandis pris la relève, tout en se limitant exclusivement à la poésie.

Le texte qui est à l’honneur aujourd’hui La lune noircie nous surprend à première vue par son genre. Cet essai de prose narrative reste cependant intiment lié par la métaphore de son titre, par le réseau des correspondances intertextuelles et les thèmes récurrents, tels la naissance, le sang, la boucherie, Achill Island -, à l’œuvre lyrique de l’autrice. Malgré sa prétendue narrativité, le texte reste tributaire du même univers poétique, du même répertoire de gestes, de chiffres, de figures, de topiques.

Ce texte à l’allure autobiographique ne satisfait nullement un lecteur qui s’attend à un récit de vie. Car, si un livre devait être, comme l’a dit Franz Kafka, la hache qui fend la mer gelée en nous, cet effet naît dans le texte d’Anise Koltz précisément par l’échec de la narration autobiographique. Le texte n’établit pas de trame chronologique, l’ordre des événements reste vague et approximatif. Le lecteur est plongé dans un paysage dépouillé presque vide, peuplé par cinq figures. Il est confronté à un polyptyque à cinq éléments.

Dans le premier chapitre, Jonathan est caractérisé par le rétrécissement de la parole. Le texte est régi par la négation du sujet parlant, le pronom je en est banni. Y dominent la non-communicabilité, la non-sociabilité, le renferment sur soi, l’exclusion et la solitude. Jonathan qui résulte de sa position entre les pôles opposés de la lumière et de l’obscurité, de son tiraillement entre l’autonomie et la domination par les autres. Les interactions entre hommes ont lieu sous le signe de Caïn et d’Abel. À la haine entre frères correspond la non-relation entre la mère et l’enfant qu’elle fait naître, la sexualité sans amour entre Jonathan et Sarah.

La deuxième partie qui s’apparente par sa thématique au récit La douleur de Marguerite Duras, parle de la guerre, de la souffrance de la perte de l’être aimé. Elle transpose la figuration christologique dans un contexte séculaire et humain. La modalité dominante en est le ressuscitement transitif: Je te ressuscite en dehors de ma mémoire et du vide. Je te forme de mes rêves, de la matière des autres, de mes pensées errantes entre ciel et terre. Tu existes par ma parole. Lève-toi et marche. La posture christologique nie cependant la religion des prêtres et la parole se fait l’écho paradoxal du mutisme de Jonathan.

Les troisième et quatrième parties dévoilent la foi dans le propre pouvoir réanimateur et ressuscitateur comme fantasme infantile, et ouvrent par là le chemin vers l’acceptation de la perte et du deuil. Il y une vie après la mort de l’autre, dans laquelle le partage du deuil et des corps est possible. Il importe de survivre en navigant entre obscurité et lumière, sans pour autant retourner au point de départ de l’existence jonathanienne, mais de savoir garder la balance entre le moi et l’autre.

La cinquième et dernière partie est dominée par la posture du poète installée devant sa table de travail. Anise Koltz nous livre un fragment de poétique dont les éléments sont la hantise du poète par les mots, son apprivoisement de la réalité par la fiction et le questionnement.

La créativité poétique qui est liée à l’auto-interrogation du moi n’est pas l’opposé de l’idiotie de Jonathan, elle en est le prolongement. Les cinq parties esquissent une évolution dont le point de départ est la solitude du taciturne, et la fin le travail fragile, plein d’interrogations du poète. Le lecteur entrevoit ce parcours non pas parce que les faits et gestes lui sont relatés dans tous les détails. Il ressent plutôt les tensions entre les froideurs et les chaleurs, les éclaircissements et les obscurcissements, il est confronté sans verbiage, dans un presque silence, aux mouvements, aux chuchotements, aux souffles d’une vie. L’évolution est figée dans un polyptyque à cinq éléments qui juxtapose des facettes de vie, des modalités d’existence. De ce fait, la vie individuelle est distillée en chiffres et le travail poétique fait naître, comme par main invisible, des mythes relatifs, provisoires et hésitants qui répondent aux besoins de plus en plus manifestes de l’économie contemporaine de nos sentiments.

Chère Anise Koltz, permettez-moi de finir avec un mot de reconnaissance. J’aimerais que cela soit plus qu’un remerciement d’usage, mais l’expression de la profonde gratitude que ma génération ressent envers vous. Dans cette optique recevez donc mes très chaleureuses félicitations pour l’attribution du Prix Jean Arp 2008.

(Germaine Goetzinger est directrice du Centre National de Littérature du Grand-Duché de Luxembourg.)

INTERVENTION DE JACQUES GOORMA LORS DE L'HOMMAGE RENDU À ANISE KOLTZ LE 14 MARS 2009

Il y a dans la poésie d’Anise Koltz, quelque chose qui stimule hautement la réflexion autant que l’imagination. Une force qui éveille la conscience, mais qui en même temps en interdit le commentaire, car elle exige avant tout d’être intimement entendue et éprouvée et nous demande de répondre à son invitation ou a son injonction :

Faute de me comprendre
Tu me traduis
Ne parle plus
Crache tes paroles
Soudons nos corps
Arrêtons l’univers


Peu de poètes savent condenser en si peu de mots, une telle force suggestive et nous surprendre avec une telle puissance de révélation. Guillevic peut-être, sûrement, auquel on peut penser en lisant ce poème du Cri de l’épervier :

L’arbre est mon frère
Il est l’autre solution
D’un même problème


Ou celui-ci extrait de Béni soit le serpent :

Le mot parcourt le monde
 Sans la bouche
Qui le prononce


Ou celui-ci encore de L’Avaleur de feu :
Dans chaque pierre
Une maison
Rêve d’exister


Mais, dans des registres bien éloignés de ceux de Guillevic, de nombreux poèmes résonnent comme des imprécations impies, irradiées de blasphèmes et de terreurs intactes. C’est que toutes ces violences veulent nous arracher à nos torpeurs, nos illusions, nos complaisances, nos fausses idoles, nos masques et nos innombrables menteries. Même s’il faut le faire avec les dents. Bien des poèmes nous mordent ainsi avec la cruauté d’une parole crue, radicale et irrémédiable. Bien des poèmes ont cette douloureuse et fatale beauté :

Chacun porte sa naissance
Devant lui
Telle une victime
Son poignard

L’éclatante justesse, l’impitoyable acuité, peut aussi atteindre une exquise délicatesse :

Un mot suffit
Pour faire sauter le monde


La page bouge à peine
Moins qu’une branche 
après l’envol de l’oiseau


Mais, qu’on ne se méprenne pas. Il est moins question ici du rossignol ou de son chant que de l’épervier et de son cri, avec ses plaintes, ses stridulances. L’oiseau fétiche est moins le passereau que le rapace.

Des rapaces
Je revendique
Ailes
Serres
Becs pointus


L’épervier chasse par surprise et peut atteindre de grande vitesse de vol sur de courtes distances, comme le vers d’Anise Koltz.

Comme eux 
Je fonce sur ma proie
D’une violence
Qui risque de me tuer


Dans la mythologie de l'Égypte ancienne c'est le Dieu Horus, porteur des pouvoirs du soleil, vengeur du meurtre de son père Osiris, qui affrontera Seth le « dieu rouge », « grand de force » le redouté maître du tonnerre, de la foudre et du désordre. Un autre animal fétiche, révéré dans l’ancienne Égypte, est célébré par Anise Koltz dans son recueil au titre sacrilège, Béni soit le serpent.

Béni soit le serpent
Qui m’apprit la désobéissance


Ma tête était une filiale de banque
Un office de travail

Je me purifie
Je ne prie plus

J’allume le feu de mon enfer
Et je chante


Pour compléter le bestiaire très présent et actif dans cette écriture, il faudrait parler du loup, ce carnassier mythique de nos peurs ancestrales qui rode souvent dans ces pages et accomplit, comme Anubis, son rôle de psychopompe en nous guidant dans notre nuit. Il peut aussi renvoyer de manière saisissante à la  lycanthropie :

Pendant la nuit
je hurle comme un loup


Mon dos est recouvert 
d’un épais pelage
je rôde près des bergeries


À mon réveil
je consulte le miroir
pour découvrir une Anise Koltz familière
au regard innocent –


Mais avec des babines recouvertes de sang frais

Dans l’imagerie du Moyen-âge européen, le loup est la forme que revêt le sorcier pour se rendre au Sabbat, la sorcière, elle, utilise son balai.

Depuis 76 ans 
je suis immortelle

Je m’élève dans le ciel
Sur mon balai de sorcière

Être humain terne et gris –
Je ressemble de loin
À un énorme busard

Je répète mon nom
Comme un mantra
De crainte de l’oublier


Au-delà de cette imagerie, il y a bien quelque chose de sorcier dans cette conscience aiguë du pouvoir des mots, du nom et de la profération. Chez Anise Koltz, elle prend mille visages :

Si vous me voyez 
Ne prononcez pas mon nom

Ne m’enfermez pas en me nommant
Laissez-moi libre

La nuit je suis une louve errante
J’effraie la petite fille
Que j’étais jadis


Parmi les autres figures tutélaires, il en est une terrible et récurrente tirée du monde biblique. Celle du premier meurtrier condamné sans cesse à fuir et à expier « le péché d’être né ». Car, comme le rappelle Anise Koltz, « nous avons à faire à un Dieu rancunier. » La parole alors retourne et renverse l’histoire fabuleuse comme une liturgie à rebours et porte bien souvent le signe et la fureur de Caïn :

Je cherche un baptistère 
pour y rendre mon nom
pour le noyer
dans son eau bénite

Je reprends sur moi
le péché originel
comme une force
une carapace
qui me rend invulnérable


REVUE DE PRESSE

Le passé en souffrance
Critiques Libres par SAHKTI

Trois récits composent cette Lune noircie qui évoque des destins tourmentés, proches de la perpétuelle souffrance.

En ouverture, La Lune noircie nous présente Jonathan, garçon qui ne trouve pas sa place dans la société et ce, dès sa naissance. D’errance en rejet, Jonathan appréhende le monde dans ce qu’il peut avoir de dur et d’ingrat. De quoi façonner un caractère et un destin, faire perdre les repères les plus élémentaires. La présence d’une grand-mère attachante ne pourra rien y changer et la vie alcoolisée d’une tante désirable achèvera de bousculer tout cela. « Il se laissait porter par les jours et les événements sans avoir la force de les pousser dans une direction déterminée » (page 21). Destin étrange, triste et en même temps empli d’un espoir fort, celui de voir ce jeune homme s’en sortir.

Un espoir fou qui berce également le second récit, Lève-toi et marche, vibrant hommage à René Koltz, mari de l’auteur, décédé des suites des tortures infligées par les nazis.« Chaque jour augmente l’épaisseur du temps. La solitude crée en moi des sensations déroutantes. L’esprit traqué par la peur s’évade dans le passé. Je ressuscite R. constamment et l’emporte dans mes périples à travers le temps » (page 57). Son épouse s’accroche à un fragment de vie, un soupir, un fantôme qu’elle ne lâchera jamais et qu’elle emporte avec elle vers L’Irlande, terre du renouveau après avoir été l’écrin du deuil et de la consolation. Mais peut-on un jour oublier et repartir ? Les fantômes ne sont-ils pas faits pour être éternels ? « La pluie verticale ne m’atteint plus » (page 88)

L’écriture d’Anise Koltz est superbe, tellement humaine, forte et fragile à la fois. Je me suis laissée submerger par ses lignes, cet amour qui émane de sa plume, en particulier lorsqu’elle fait face à l’adversité. Cet ouvrage qui saisit la douleur à pleines mains et, paradoxalement, ça fait du bien.



La Lune noircie
Exigence Littérature par Françoise Urban-Menninger

C’est une voix bien singulière que celle d’Anise Koltz. Luxembourgeoise, s’exprimant en allemand dans un premier temps, elle choisit la langue française qui devient sa « patrie spirituelle ». L’écriture obéit alors à un véritable séisme intérieur où les repères linguistiques volent en éclats. Der Mond (la lune au masculin en allemand) devient féminine en français et ainsi de suite. Ce divorce d’avec la langue d’avant donne naissance à une nouvelle écriture qui permet à Anise Koltz de se libérer de la tutelle de sa mère et de régler ses comptes avec Dieu dont elle dit : « C’est à lui de croire en moi. »

Dans une véritable insurrection du langage, l’auteur s’interroge : « Parlons-nous le langage ou est-ce le langage qui nous parle ? » Dans le premier récit de La Lune noircie, Anise Koltz met à jour les racines de l’être. À l’instar du « Vilain petit canard » d’Andersen, Jonathan de par ses différences est mis à l’écart des autres hommes. La souffrance de Jonathan est celle de l’auteur mais également la nôtre. Telles des fleurs vénéneuses, les images poétiques et oniriques d’Anise Koltz nous envoûtent. La mort, le désir, le désespoir traversent les mots qui nous font et nous défont dans cet entre-deux où la seule réalité est peut-être bien celle de l’écriture.

Ce pouvoir du langage Anise Koltz en use dans son deuxième récit pour évoquer la mort de René, son époux torturé par les nazis et qui lui confie avant son incarcération : « Notre raison de vivre est le risque de mourir à chaque instant ». René réapparaît dans L’Irlande, ce troisième texte où « Les morts sont arrivés telle une migration d’oiseaux sauvages ». La Lune noircie est une véritable traversée de l’être qui repousse toutes les limites. Le langage explore le vivant, interpelle Dieu, se déjoue de la mort pour mieux affirmer son pouvoir. « Les mots me hantent, j’aime être hantée par eux », nous dit l’auteur.

Avec Anise Koltz, on a envie d’explorer en soi, ces terres inconnues qui ont partie liée avec l’avant de notre naissance et l’après de notre mort. Pour ce faire, Anise Koltz pratique une véritable ascèse : « Je traîne chaque mot devant un tribunal intérieur. » La poésie est ce « silence déguisé en mots » qu’elle ne cesse de traquer dans l’écriture. Tel un boucher, l’auteur nous dit « dépecer les mots » dans une lutte intérieure avec elle-même.

« Mon tablier est noir de sang », « chaque page blanche est souillée par l’ombre de la mort », ajoute encore l’auteur. Mais dans le même temps, Anise Koltz « construit sa maison » et déclare : « Hors du jardin d’Eden, je replante les arbres de la connaisssance afin que la pomme soit à la portée de tous. »



La blessure écrite
Les Affiches-Moniteur par Michel LOETSCHER

 La poétesse luxembourgeoise Anise Koltz (présidente de l’Académie européenne de Poésie) a reçu le Prix de Littérature Francophone Jean Arp 2009 pour La Lune noircie et pour l’ensemble d’une œuvre au long cours (une vingtaine d’ouvrages traduits et primés en de nombreux pays) dont la force d’interrogation et d’insoumission au « réel » mène, depuis Le Cirque du Soleil (Seghers, 1966) jusqu’à L’Ailleurs des mots (Arfuyen, 2007), à l’essentiel et à une réalité inconditionnée.
 Anise Koltz est la petite-nièce d’Emil Mayrisch (1862-1928), maître de forges luxembourgeois, créateur de l’ARBED (Aciéries réunies de Burbach, Eich et Dudelange) et de l’Entente internationale de l’Acier, qui avait jeté les bases d’une entente économique internationale qui annonçait le Marché Commun. Avec sa femme Andrée, il animait, dans leur château de Colpach, les rencontres internationales autour du Comité franco-allemand d’information et de documentation qui œuvrait, dans l’Europe issue du Traité de Versailles, au rapprochement franco-allemand.
 Les trois récits qui forment le recueil La Lune noircie mettent en scène Jonathan, un enfant aux « yeux vairons » dont la vie demeure à la marge de celle des autres ainsi que René, le mari d’Anise Koltz, torturé par les nazis et décédé des suites de ces sévices :
 « Je parle de l’aimé / II est partout / Sans issue ses pas / Quémandent un nouveau destin »
 Des mots sortis des rangs (errants ?) qui affrontent leur ombre et s’éclairent de l’insistante vérité de tout ce qu’ils savent déjà de nous...



La Lune noircie
Poésie Première par Nelly CARNET

 Le titre de ce recueil composé de quatre récits ne pourrait-il pas rejoindre la lune noire symbolisant la conscience douloureuse de l’Absence, une absence pleine à cause de son intensité ? Le fantôme du mari de l’auteure traversant deux des récits malgré tant d’années qui la séparent désormais de sa mort nous oriente déjà vers cette interprétation.
 Suite à cette disparition, la lune, principe du temps vivant, s’est donc noircie brutalement. Après un premier récit racontant l’histoire d’un garçon non désiré, qui, une fois né, adopte le comportement du refus ou du deuil, Anise Koltz glisse vers un écrit plus autobiographique. Elle rêve son mari vivant et, par l’imaginaire, le ressuscite comme Jésus le fit de Lazare, d’où le titre « lève-toi et marche » donné à ce récit. Ou telle Isis rassemblant les morceaux dispersés d’Osiris, elle rappelle un passé qui fut le meurtrier de son époux. Le ressusciter par l’écriture est aussi sa manière de lui survivre.
 De même, le récit intitulé « L’Irlande » est une continuité autobiographique du second récit. Ce qui saisit le lecteur est la brièveté des phrases et l’absence de liaisons entre elles nous menant à une vision saccadée de l’être et du monde, de sa présence dans le monde et sa manière d’y exister, entre réalité et rêve.
 Les dernières pages intitulées « Après » relatent une expérience borderline. Un homme endeuillé de sa femme et de sa fille rencontre la narratrice qui partage le même destin. Le trouble advient lorsque la figure féminine représentée sur une toile vient se confondre avec celle de la narratrice. Les dernières pages représentent le fil rouge de l’ensemble du recueil. On y peut lire par exemple ces révélations : « installée devant ma table de travail, je m’abandonne à une autre réalité. Les mots me hantent, j’aime être hantée par eux. » « Chercher la fiction pour apprivoiser la réalité, la posséder au moment où elle semble perdue. » « Qui est ce moi passé sous silence orchestrant ce récit, se confondant à tous les personnages ? »
 L’ensemble du recueil peut,être reçu comme une réflexion sur le langage qui, par ailleurs, clôt le récit « la lune noircie ». Écrit au couteau, celui-ci met en scène un jeune garçon qui décide de ne pas marcher et de ne jamais prononcer le nom de ses parents jusqu’à l’âge de trois ans. Mutique, il ne se plaira qu’avec sa grand-mère maternelle. Les personnages de ce récit sont visités brièvement avec un scalpel à la main et à travers le regard de cet enfant solitaire s’enveloppant de rouge et de noir dans le mythe de « l’enfant trouvé ». Il se vit double avec ses yeux vairons. Détaché de lui-même, incapable de s’accepter et de s’adapter au monde extérieur, il pourrait être, lui aussi, une autre figure de l’écrivain.



La Lune noircie
Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques par Jean-Pierre Jossua

 J’ai rendu compte en 2008 du recueil L’Ailleurs des mots d’Anise Koltz, luxembourgeoise née en 1928 et écrivant exclusivement en français depuis 1983 après avoir publié des recueils allemands et bilingues à partir de 1960. Voici un nouveau volume, La Lune noircie, d’un caractère très différent.
 Il ne s’agit plus de poèmes incisifs, en vers très courts, mais, sauf exception, de séries de quelques pages faites de brefs paragraphes en prose, constituant quatre ensembles liés et un court postlude. Le style reste dépouillé, l’imaginaire masqué par une violence maîtrisée. Plutôt que de poème en prose, il convient de parler de prose poétique car l’aspect narratif est dominant.
 Le caractère poétique est déjà sensible dans le premier exemple, « La lune noircie » : long et dur récit de la croissance d’une jeune homme étranger à ce monde, Jonathan, qui s’est toujours méfié du langage et, pour finir, le répudie.
 Il l’est davantage encore dans le second, « Lève-toi et marche », écrit par l’A. à la mémoire de son mari, médecin décédé en 1974. Il est ouvert par trois brefs poèmes en vers, posant la présence de l’aimé. La rêverie va le ressusciter de façon très émouvante en mariant les évocations au présent et les souvenirs, réels ou imaginaires, du temps de la guerre où il fut torturé par les nazis et demeura longtemps entre la vie et la mort ; le récit semble s’éloigner de la biographie pour situer le décès dès cette période ; à la fin de la séquence, on retrouve Jonathan, qui fut protégé par René K. : il erre dans la ville comme un « idiot ».
 La narratrice poétique part pour l’Irlande, et c’est le troisième et très bel ensemble : promenade dans l’Ouest irlandais, pays de fantômes dans lequel la présence de René K. se fait plus insistante encore.
 Le quatrième, plus onirique, raconte la rencontre d’un homme qui a perdu sa femme et sa fille, toutes deux alcooliques (Quelle portée donner, chez cette agnostique, à quelques phrases ? À propos de la visite d’un prêtre au mourant : « Lui est vivant » ; en Irlande : « Je sais que je te reverrai. »)
 Le postlude dit la vie des mots et le travail de « chercher la fiction pour apprivoiser la réalité, la posséder au moment où elle semble perdue. »