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LA BOURSE DE TRADUCTION DU PRIX NATHAN KATZ DU PATRIMOINE

2009

Irène KUHN

 Irène Kuhn a été, avec Maryse Staiber, le cinquième Lauréat de la Bourse de Traduction du Prix du Patrimoine Nathan Katz. La Bourse de Traduction leur a été décernée en novembre 2009 et remise en mars 2010 dans le cadre des 5° Rencontres Européennes de Littérature à Strasbourg.

 Née à Strasbourg en 1947, Irène Kuhn a fait des études de germanistique à Strasbourg, Hanovre, Berlin, Leipzig et Paris.
 Titulaire de l’Agrégation d’allemand et d’un doctorat portant sur les traductions de Baudelaire et leur réception dans l’espace germanophone, elle a enseigné au Fremdspracheninstitut de Munich avant de retrouver la ville de son enfance.
 Nommée maître de conférences à l’Université de Strasbourg, elle s’est beaucoup engagée pour la formation des traducteurs littéraires (DESS, Master professionnel).




 

DISCOURS

DISCOURS DE RÉCEPTION
DE LA BOURSE DE TRADUCTION DU PRIX DU PATRIMOINE NATHAN KATZ
PRONONCÉ PAR IRÈNE KUHN ET MARYSE STAIBER
LE 12 MARS 2010 À STRASBOURG

    
     Nos remerciements les plus vifs vont à tous les partenaires du Prix du Patrimoine Nathan Katz. Nous remercions tout particulièrement le Conseil régional, l’Office pour la Langue et la Culture alsaciennes (OLCA), l’Université de Strasbourg, la Communauté urbaine de Strasbourg et, bien sûr, Gérard Pfister qui dirige les éditions Arfuyen.
     « Lorsque je suis arrivé ici, j’étais un homme mort. » Tel est le constat de René Schickele au lendemain de la Première Guerre mondiale. Jetant un regard rétrospectif sur ces temps troubles, il suggère au lecteur l’image d’une résurrection après ces années marquées par la destruction et la violence : les années de la Grande Guerre ont plongé le légendaire directeur de Die Weißen Blätter, pacifiste et esprit européen convaincu qui se situait, à l’instar de Romain Rolland, « au-dessus de la mêlée », dans le désarroi et la souffrance.
     Cette période charnière se place sous le double signe de la rupture et de la continuité : rupture sur le plan de la pensée politique, attitude à la fois plus sceptique et plus modérée, dépassement de l’esthétique expressionniste, retour à un certain « classicisme » dans l’écriture ; continuité grâce à une exemplaire fidélité à l’idée de la « mission alsacienne », dans la conviction profonde de devoir faire œuvre de médiateur. Plus que jamais, l’exigence de l’heure est de s’investir dans la réconciliation franco-allemande au sein d’une Europe pacifiée qu’il s’agit désormais de reconstruire.
     En septembre 1922, René Schickele s’installe avec sa femme et ses deux enfants à Badenweiler – dans une maison construite par Paul Schmitthenner, un architecte d’origine alsacienne. Pourquoi ce choix de Badenweiler, petite station thermale en Forêt-Noire ? Pourquoi ne pas revenir en Alsace au sortir de la Première Guerre mondiale ? « Bien qu’Alsacien et de vieille famille alsacienne, il [René Schickele] ne veut pas rentrer en Alsace sous le régime militaire et attend des temps meilleurs », note en 1919 Romain Rolland dans son Journal (Journal des années de guerre 1914-1919, Paris, 1952, p. 1768). En effet, face à la surexcitation patriotique et à la forte présence militaire en Alsace, Schickele a le sentiment qu’il ne s’agit que d’un « changement de garnison » (Schicksal, 1919).
     Tout au long de l’introduction à Himmlische Landschaft, intitulée de façon significative Erlebnis der Landschaft (L’expérience du paysage), le lecteur perçoit la forte tension entre un sentiment d’appartenance profonde, un mal du pays, un Heimweh irrationnel et inconsolable, et la douleur de se sentir « moralement banni en Alsace ». C’est un ami, le peintre Emil Bizer, qui lui fait découvrir Badenweiler. En sa compagnie, l’écrivain alsacien retrouve sur la pente ouest de la Forêt-Noire le paysage de sa Heimat, avec ses collines, ses forêts et ses vignes ; il décide alors d’y « dresser sa tente ». C’est l’esprit même du pays alémanique qui lui apparaît de façon symbolique : Schickele y voit un seul et « grand jardin ». Sa vision porte loin vers les Vosges, la Suisse et même jusqu’en Provence : il s’agit d’un paysage ouvert. Rétrospectivement, ces pages prennent une signification prophétique : face à la montée du national-socialisme, Schickele quittera Badenweiler dès l’automne 1932 pour ne plus jamais y revenir ; il passera les dernières années de sa vie dans le Sud de la France où il meurt à Vence en janvier 1940. Les dernières pages de Himmlische Landschaft s’intitulent précisément Der Abschied (L’Adieu) et le lecteur ne saurait être insensible au poids affectif de ces pages.
     L’auteur des Paysages du ciel souligne la dimension latine de la région de Badenweiler, ville d’eau avec des vestiges de thermes romains ; intellectuellement au-dessus des frontières, il y trouve un lieu favorable à la méditation et à la médiation. C’est pourquoi René Schickele insiste sur une géographie symbolique où Badenweiler se situe à égale distance d’Avignon et de Munich, de Marseille et de Berlin. Si la période se révèle féconde sur le plan de l’écriture et apaisante à bien des égards, Schickele reste pourtant l’éternel voyageur. « C’est ici que j’ai dressé ma tente » : le lecteur ne manquera pas de relever cette image biblique symbolisant une existence placée sous le signe de la mobilité et de l’éphémère.
    La maison de Badenweiler, écologique avant l’heure, est le centre d’un nouvel échange avec la nature environnante. Cette connivence avec la nature est omniprésente dans les pages de Himmlische Landschaft : c’est précisément par le contact fécond avec cette nature-jardin que Schickele parvient à « renaître », et grâce à cette renaissance, l’élan créateur se renouvellera. À cette époque, l’auteur est encore la victime de toutes sortes de suspicions, sa réputation de socialiste « révolutionnaire » lui colle à la peau. Cependant, il arrive à s’établir sur la scène littéraire et devient un écrivain reconnu qui publie chez des éditeurs prestigieux comme Kurt Wolff, Samuel Fischer et Ernst Rowohlt.
     Si un essai majeur comme Die Grenze (La frontière) se concentre sur l’enjeu politique et philosophique de la notion de frontière, un second recueil, écrit à la même époque, se caractérise par un ton plus lyrique et contemplatif : Himmlische Landschaft. Ces pages font découvrir au lecteur un autre Schickele, un Schickele mezza voce, alliant écriture en prose et en vers. Dans ce « chant d’amour et d’action de Badenweiler », pour reprendre les termes d’Adrien Finck, le paysage alémanique apparaît dans sa dimension réelle, symbolique et spirituelle. C’est le sentiment d’une vaste unité de ce Dreiländereck, nourri par deux grandes cultures et ouvert sur l’échange au-delà des frontières nationales, qui s’impose avec force.
     Nous avons déjà signalé l’importance des pages liminaires intitulées L’expérience du paysage. Le rappel du contexte dans lequel elles ont vu le jour ne fait que davantage ressortir leur signification véritable : après l’échec de l’idéal révolutionnaire pacifiste, l’impossibilité de réaliser un «socialisme à visage humain » qui rejetterait la « méthode bolchévique », cet essai est l’histoire d’une convalescence au contact des « choses simples ».
     Pour René Schickele il s’agit de retrouver le chemin des « choses simples ». Cette poétique du simple est aussi une poétique du sens : c’est grâce à l’échange avec la nature de ce pays ouvert, mais aussi avec ses habitants dont les pages brossent un portrait sensible, souvent touchant et plein d’humour, que Schickele retrouve « le sens » et aboutit à une adhésion au terrestre. Les pages mêlent librement les descriptions, les réflexions et les méditations, souvent sans lien logique apparent ; l’écriture puise dans les registres stylistiques les plus divers et recourt volontiers à des images enchaînées de façon allusive, à des comparaisons qui se cristallisent dans des évocations archétypales.
     Le mouvement de Himmlische Landschaft qui mène vers cette adhésion à la vie retrouvée dans sa plénitude – bien que toujours sur fond d’angoisse – s’exprime dans une langue à mi-chemin entre prose et poésie. Au plus fort de l’émotion, c’est la voix du poète René Schickele qui resurgit, alors que, depuis la fin de la Première Guerre mondiale, l’auteur avait tourné le dos au lyrisme. En vers libres s’élève le chant de la maison comparée à une « arche », refuge au milieu des ténèbres et des périls. Dans le poème qui clôt le premier chapitre de Himmlische Landschaft, le poète apparaît en tant que Wanderer, figure errante exposée à tous les déluges mais sauvée. À l’arrière-plan, le poème propose un rappel lourd de sens : la cassure géologique à la fin de l’ère préhistorique où le massif hercynien qui réunissait encore ce qui deviendra la Forêt-Noire et les Vosges s’est effondré en son milieu, tandis que l’eau recouvrait la future plaine d’Alsace. Tel pouvait être le « déluge rhénan ». Schickele projette dans cet événement géologique la catastrophe géographique et historique de la frontière mais aussi son propre déchirement. Pourtant, il y a « l’arche » qui vogue sur ce lac préhistorique séparant et réunissant les rives pour finalement effacer les frontières.
     Notons que l’écriture poétique s’éloigne du ton avant-gardiste de certains recueils du « jeune » Schickele ; la langue retrouve une sorte de classicisme, sans pour autant renier la vision expressionniste : elle ne renie pas l’histoire. Le lecteur pourrait avoir l’impression que la thématique du retour au pays, de la maison en pays alémanique, du réenracinement dans la nature s’oriente vers un renouvellement de la Heimatkunst. Si les illustrations de l’édition originale nous apparaissent aujourd’hui comme singulièrement vieillies, voire gênantes, dans la mesure où elles accentuent précisément cette orientation Heimatkunst, nous avons retrouvé, en traduisant ces pages, non pas tant une forme d’« art du terroir », mais un esprit ouvert au monde et à autrui, aux antipodes du « repli identitaire ». Le moment poétique célébrant la maison-arche est un chant du salut individuel élargi à une vision géopolitique de la médiation et de la réconciliation franco-allemande.
     D’autres textes de cet ensemble, conçu comme un feuilleton à plusieurs livraisons, peuvent être qualifiés de poèmes en prose, notamment lorsque le poète suit le mouvement et les formes des nuages, des « merveilleux nuages » déjà chers à Baudelaire, et contemple les constellations changeantes qui forment un autre « paysage céleste » ou mieux un paysage du ciel, traduction retenue pour rendre la polysémie de l’expression Himmlische Landschaft.
     À travers ces méditations, c’est l’imagination créatrice et le goût du jeu qui s’imposent, tout comme l’importance du rêve. Cependant, le ton léger et ludique, badin et enlevé, qui se veut spirituel – au sens d’un esprit à la française cher à René Schickele dont la prose est, selon les termes de son ami Thomas Mann, « toujours comme un épithalame qui unirait la France et l’Allemagne » (préface de la Veuve Bosca, traduite en français par Maxime Alexandre) –, cède par moments la place à une voix plus grave, plus posée, mais confiante, car initiée aux incessantes métamorphoses de la vie, à ce « Stirb und werde » goethéen (Selige Sehnsucht dans le Divan occidental-oriental) :  c’est apaisé que, dans le dernier chapitre intitulé L \'adieu, l’auteur alsacien évoque le petit cimetière de Lipburg, au milieu des champs et des vignes, où il souhaitait reposer et où il repose (en 1956, Anna Schickele fera ramener les cendres de Vence au cimetière de Lipburg près de Badenweiler, accomplissant un vœu cher à René Schickele).
     Lors de la parution de Himmlische Landschaft chez Fischer à Berlin en 1933, René Schickele avait déjà quitté Badenweiler et son « arche » en pays alémanique, une fois de plus au cœur d’une catastrophe qu’il compare à « une éclipse du soleil ». Dans ce contexte oppressant, le livre n’a pas eu l’écho escompté. Soixante-treize ans après la publication de l’édition allemande et soixante-dix ans après la mort de l’auteur, voici l’édition française de ces Paysages du ciel. René Schickele : un auteur méconnu. René Schickele : un auteur à (re)découvrir.

DOCUMENTS

     Paysages du ciel (Himmlische Lansdschaft)
    traduit de l\'allemand par Irène Kuhn et Maryse Staiber
    (extrait)


     Je me souviens de la visite, aux alentours de 1921, d’un jeune poète qui avait fait la guerre en tant que lieutenant d’artillerie. Fatigué et d’humeur maussade, il rentrait de la Ruhr où quatorze mois durant il avait travaillé dans les mines pour financer ses études. Je le conduisis sur une montagne et lui montrai les trésors de la terre.
     Mais à peine la vue sur la vallée du Rhin, les Vosges, le vignoble situé sur les contreforts sud de la Forêt-Noire l’eut-elle saisi pour tenter de l’abstraire de sa réalité à lui, que curieusement le sentiment de liberté fraîchement retrouvée le révolta. Son cerveau d’artilleur se mit en quête d’abris, de points d’orientation ; plongé dans une sorte de folie militaire, il faisait la guerre avec tout un arsenal de canons dans ce jardin immense qui s’offrait à ses yeux. Il repartit sans emporter autre chose que le souvenir de la carte d’état-major quelque peu fantastique d’un champ de bataille, sur laquelle il avait fait toutes sortes d’annotations. Et pourtant la guerre ne l’avait jamais conduit dans ce paysage, il le voyait pour la première fois.
     Depuis ce moment-là, je suis certain d’une chose : sur le long et fastidieux chemin du retour, les jeunes soldats ne retrouveront qu’à grand-peine le paysage de jadis, leur enfance. Ils auront quarante ans avant de mettre à nouveau le pied sur une terre innocente, avant de pouvoir à nouveau accueillir le paysage qui les entoure d’un regard libéré de l’expérience de la guerre. C’est sans rapport avec la politique, je dirai même que l’esprit dans lequel un individu a vécu la guerre est sans importance. Pour tout un chacun, la guerre a eu lieu : un paysage lunaire, un séisme scientifiquement provoqué et maîtrisé, un effondrement. Cette guerre, elle a d’abord mis sens dessus dessous tous ceux qui l’ont vécue.
     Pour prendre la mesure de l’innocence, de l’aptitude au bonheur que l’on porte en soi, il suffit de faire face au paysage. Même pour les artistes qui ne semblent entretenir aucune relation avec le paysage ou très peu, mettons Dostoïevski ou Raphaël (pour citer deux sommités et deux extrêmes à l’opposé l’un de l’autre), l’œuvre ayant atteint son point culminant se présente comme un paysage mystérieusement transformé, ou encore, pour citer Novalis : l’apparence, l’œuvre, est le « monde intérieur élevé au rang de mystère », mais ce monde intérieur est nécessairement le reflet d’un paysage – celui de l’enfance.
     D’autres en revanche, à qui le paysage parle directement et pour qui la rencontre avec le paysage est devenue une seconde nature, le perçoivent comme un être vivant, y décryptent leur vie, l’entendent parler à leur place, se promènent en lui comme s’il s’agissait du Grand Silencieux ou du chœur dramatique qui est tantôt l’ami, tantôt l’ennemi. Et cet échange atteint sa plus grande intensité quand le paysage est celui de la terre natale, quand il se fait l’incarnation des mots et des gestes de nos ancêtres, quand il est le moule maternel qui nous a donné forme.

     Dans le sud de la Forêt-Noire se trouve la petite ville thermale de Badenweiler. Comparée à Baden-Baden, elle est comme un petit théâtre de province par rapport à une scène nationale. Elle est empreinte d’une noble simplicité. Quand on se promène sur les chemins forestiers, on aperçoit la Suisse et l’Alsace. Depuis que l’Alsace fait à nouveau partie de la France, c’est un Dreiländereck, le triangle entre trois pays. On y trouve des peupliers, des marronniers et de la vigne. Il y a même des pins et des cyprès ; toute proche, une colline en poste avancé, aujourd’hui couverte d’une splendide forêt de hêtres, s’appelle le Mont des Oliviers, parce que les Romains – qui ont introduit la vigne dans cette région – y avaient planté leurs oliviers. Par la Porte de Bourgogne, entre les Vosges et le Jura, le lieu de passage des grandes invasions barbares, les pensées vagabondent vers l’empire de la lumière et sa côte céleste, en direction de la « Province » romaine : la Provence. Avignon n’est pas plus éloignée que Munich, Marseille pas plus éloignée que Berlin. C’est là que j’ai élu domicile.
     Lorsque j’étais encore à la recherche de l’endroit où j’allais m’installer, je fis la connaissance du peintre Emil Bizer ; pour lui, il était clair que cela ne pouvait être qu’ici. Il ne me donna pas de raisons, il m’emmena en promenade. Nous ne parlions pas beaucoup, mais dès le premier jour nous marchions côte à côte comme des amis qui vont retrouver les chemins et les bois de leur enfance. Tout en cheminant du haut du Hochblauen jusque dans la vallée du Rhin, de Fribourg jusqu’à Bâle, Bizer ouvrit pour moi le livre d’images, tournant les pages d’un doigt léger, et il y avait dans ses yeux une gravité sereine et légère qui semblait dire : « Tu te souviens ? » Et quand il était question de Paris ou de Berlin, nous en parlions comme deux Rhénans alémaniques pour qui un séjour à Paris avait été un plaisir et un enrichissement. Un jour, une dame nous accompagnait, et lorsque fut prononcé le mot « Paris », elle entra littéralement en transe, et à la seconde, Bizer et moi fîmes l’éloge de cette ville sobre et imposante qu’est Bâle. Et ainsi, je découvris non seulement un nouveau très beau coin de mon très beau, très vieux pays, mais aussi un vrai camarade.
     Nous avons grandi côte à côte, Bizer à droite et moi à gauche du Rhin, dans ce grand jardin qui enclôt les Vosges et la Forêt-Noire et qui forme un tout indivisible, au point que les frontières politiques apparaissent nettement comme une fiction.
     C’est le paysage que Grimmelshausen, installé sur un contrefort de la Forêt-Noire, décrit dans son Simplicissimus comme la région, « où la ville de Strasbourg avec sa haute cathédrale resplendit, enclavée comme un cœur dans un corps », et qu’à la fin du xv° siècle Philesius chante joliment dans son poème consacré aux Vosges : « C’est là que pousse un vin très doux sur des collines bénies par le soleil. »
     Je crois que tout Badois à qui je lirais à haute voix ce poème sourirait comme quelqu’un à qui on parlerait de son amour familier. D’ailleurs, nous les Alsaciens, nous reconnaîtrons dans les histoires et les poèmes de Johann Peter Hebel et même dans les tableaux de Hans Thoma  le reflet de nos collines et de nos vallées. Leur différence ne rend l’air de famille que plus attrayant. Sur la rive gauche du Rhin, les gens sont plus vivants, plus sociables, plus éveillés à tous points de vue, les montagnes sont plus accidentées, plus sauvages. Sur la rive droite, c’est exactement l’inverse. Les montagnes y sont un immense parc grand ouvert, de vénérables lieux de repos et de détente, où toutes les langues du monde ont déjà été parlées, mais les habitants sont plus carrés, moins abordables, souvent encore tout absorbés en eux-mêmes. Pour l’étranger la différence est plus palpable chez les gens ; nous autres Alémaniques, nous la ressentons davantage dans la nature. (Pour reconnaître les différences dans une nature si parfaitement harmonieuse, il faut vraiment y vivre, les différences de tempérament dérangeront plutôt l’étranger.) Par ailleurs, la plupart d’entre nous voient les choses comme ils ont envie de les voir, à savoir sous un angle politique. C’est pourquoi il n’y a pas un seul coin au monde sur lequel on ait écrit autant de bêtises que sur celui-ci.
Voilà ce qu’est le pays alémanique.

     C’est ici que je suis né. C’est ici que je suis chez moi. Heimat : le pays natal est pour nous une réalité si vivante, si savoureuse, que nous en oublions les inévitables errances. Les hommes et les circonstances peuvent nous barrer l’accès du pays natal : nous n’en retrouvons plus le chemin, nous le considérons comme perdu. Mais il n’y a que nous, nous seuls, qui lui soyons infidèles, par la force des choses ou par inattention : il nous suffit d’être là, le cœur pur, pour retrouver l’origine.
     À diverses reprises dans mon pays, tant à droite qu’à gauche du Rhin, il est arrivé que mon droit de résidence fût contesté – ce n’était pas vraiment un interdit policier, mais moral. Je ne savais pas s’il valait mieux rire ou pleurer de la légèreté de l’individu qui avait atterri par hasard dans ces contrées ou qui avait été abandonné ici comme un vieux rossignol dans un coin de boutique, et qui se plaignait de ce que je foulais du pied la même terre que lui : la terre qui a accueilli les cercueils de tous mes ancêtres et où ils reposent fidèlement, à la place qui est la leur, dans ce grand caveau familial en pays alémanique. Et sur cette terre natale, je me tiens debout, non pas comme un petit entrepreneur ou un fonctionnaire, tout disposé à chercher un nouveau local commercial plus rentable ou à servir un nouveau maître parce que l’ancien est en faillite – mais comme la conscience vivante et le chant vivant de ce pays.