Logo prix européen de littérature

LE PRIX JEAN ARP DE LITTÉRATURE FRANCOPHONE

2004

Jean MAMBRINO

FRANCE

Jean Mambrino a été le premier Lauréat du Prix Jean Arp de Littérature Francophone. Le Prix lui a été décerné en novembre 2004 et remis en mars 2005 dans le cadre de la préfiguration des Rencontres Européennes de Littérature à Strasbourg.

Jean Mambrino est né à Londres le 15 mai 1923. Son père, milanais, appartient à une famille originaire de Florence et, avant le xve siècle, d’Andalousie. Sa famille maternelle est champenoise. Il vit à Londres jusqu’à l’âge de sept ans, puis à Paris. Élève au Lycée Janson-de-Sailly, puis à l’École Fénelon, il termine sa scolarité à Reims, au Collège Saint-Joseph. 

Le Service du Travail Obligatoire le mène en Dordogne, comme bûcheron. Il y restera jusqu’à la Libération, avant de partir pour un an en Allemagne, dans l’armée d’occupation. Commencent alors dix années d’études supérieures consacrées aux Lettres, à la Philosophie et à la Théologie. Il est ordonné dans la Compagnie de Jésus en 1954.

Durant le même temps, avec Jean Dasté, il découvre le théâtre, qui demeurera une part importante de sa vie. Il effectue des séjours réguliers à Londres où il fait la connaissance de T. S. Eliot et de Kathleen Raine. Un article qu’il publie dans le Times Litterary Supplement le met en relation avec Jules Supervielle, avec qui il restera étroitement lié. D’autres poèmes sont publiés dans les Cahiers du Sud, puis à la Nouvelle Revue Française

Pendant quinze ans, il est professeur de lettres et de langue anglaise – mais aussi, parallèlement, moniteur de théâtre –, d’abord à Amiens, puis à Metz. Parmi ses élèves dans cette dernière ville, Bernard-Marie Koltès. Du théâtre, son cercle d’intérêts s’étend au cinéma : il se lie d’amitié avec Roberto Rossellini et Luigi Comencini, et rencontre en France les cinéastes de la Nouvelle Vague.

En juillet 1968, il s’installe à Paris et commence une collaboration régulière à la revue Études où il est responsable de la critique littéraire et dramatique.
 
Durant toutes ces années, il n’écrit que de rares poèmes, qu’il envoie épisodiquement à quelques amis. C’est Jules Supervielle qui, les ayant collectionnés pendant plus de dix ans, les porte au Mercure de France, qui les publie en 1965 sous le titre : Le Veilleur aveugle. En 1974 paraît un second recueil, La Ligne du feu, dans la collection de La Petite Sirène, fondée par Louis Aragon, puis, en 1976, Clairière et Sainte Lumière, chez DDB, et, en 1979, L’Oiseau-Cœur, chez Stock (Prix Apollinaire). 

Le Mot de passe est accueilli par François Xavier Jaujard aux Éditions Granit en 1983. La même année paraît Ainsi ruse le mystère chez José Corti. Kathleen Raine, avant de mourir à 95 ans, a traduit l’un de ses récents eceuils, L’Hespérie, pays du soir, sous le titre Land of evening (Enitharmon Press), en 2004.

Jean Mambrino a publié en 1985 sous le titre Le Chant Profond une vingtaine d’études sur des romanciers ou poètes du xxe siècle. Lire comme on se souvient, paru en 2002, rassemble un large choix de ses chroniques littéraires. La Patrie de l’âme, en 2004, composé de vingt essais, forme la suite du Chant profond.

BIBLIOGRAPHIE

POÉSIE
Le Veilleur aveugle, Mercure de France, 1965. Rééd. Librairie Bleue, 2002.
Clairière, poème, Desclée de Brouwer, 1974.
Sainte Lumière, Desclée de Brouwer, 1976.
L’Oiseau-Cœur, précédé de Clairière et Sainte Lumière, Stock, 1979. Prix Apollinaire 1981.
Ainsi ruse le mystère, Corti, 1983.
La Ligne du feu, Corti, 1986.
La Saison du monde, Corti, 1986
Le Mot de passe, Corti, 1987.
Le Chiffre de la nuit, Corti, 1989.
Le Palimpseste ou les dialogues du désir, Corti, 1991.
Casser les soleils, Corti, 1993.
N’être pour naître, Corti, 1996.
L’Odyssée inconnue, L’Harmattan, 1996.
Le Centre à l’écart, Librairie Bleue, 1998.
L’Aube sous les paupières, Librairie Bleue, 2000.
L’Hespérie, pays du soir, Arfuyen, 2000.
La Pénombre de l’or, Arfuyen, 2002.
Comme un souffle de rosée bruissant, Arfuyen, 2006.
Les Ténèbres de l’espérance, Arfuyen, 2007

 PROSE
Le Chant profond, Corti, 1985.
Le Théâtre au cœur, Desclée de Brouwer, 1996.
Correspondance J. Mambrino-G. Simenon (1951-1988), Cahiers Simenon n° 13 , Bruxelles, 1999.
Lire comme on se souvient, proses pour éclairer la solitude, Phébus, 2000.
La Patrie de l’âme, lecture intime de quelques écrivains du XX° siècle, Phébus, 2004.

ANTHOLOGIES ET TRADUCTIONS
La Poésie mystique française, Seghers, 1973.
Sur un rivage désert, de Kathleen Raine, avec M.B. Mesnet, Granit, 1978.
Grandeur de Dieu, de G.M. Hopkins, Granit, 1980. Nouvelle édition revue et augmentée Arfuyen, 2005.

 
A l’occasion de la remise du Prix Jean Arp de Littérature Francophone a été publié un recueil inédit de Jean Mambrino, L’Abîme blanc, aux Éditions Arfuyen, partenaires des Grands Prix Littéraires de Strasbourg. .

DISCOURS

DISCOURS DE RÉCEPTION DU PRIX JEAN ARP DE LITTÉRATURE FRANCOPHONE PRONONCÉ PAR JEAN MAMBRINO LE 5 MARS 2005 À STRASBOURG

Je dois d\'abord vous exprimer mes remerciements pour ce Prix dont vous venez de m'honorer, ravi qu'il me vienne de l'Alsace. Puis-je rappeler mes origines : mon père, milanais, appartenait à une famille originaire de Florence et, avant le XVe siècle, d'Andalousie. Ma mère était champenoise, du village d'Avenay (nom si beau !), mais sa grand-mère maternelle était alsacienne, d'une famille (Braun) de Strasbourg... Je ne l'ai, hélas, jamais connue. Moi-même je suis né à Londres où j'ai vécu jusqu'à l'âge de 7 ans. C'est donc une grande Europe... où je suis heureux que l'Alsace ait sa place.

Le Prix est décerné à l'ensemble de mon œuvre, à l'occasion de la publication de L'Abîme blanc. Comment présenter celle-ci dans sa source, son développement, son esprit ? J'aimerais me servir d'une définition d'Yves Bonnefoy, rappelant ce qu\'on dit de la poésie anglaise : « Elle commence par une puce et finit en Dieu », ajoutant que le mouvement de! la poésie française va en sens inverse, car « il commence en Dieu, s'il le peut, et il finit par l'amour de la chose la plus quelconque. »

Du fait de mon histoire, il me semble que ma poésie se tient à la confluence de ces deux mouvements, qu'elle passe sans cesse de l'un à l'autre, et presque simultanément. C'est ce que pensait Jean Mouton (dont la femme fut la secrétaire de Charles Du Bos). Il citait deux mots de passe pour illustrer cela :

Quelle est cette absence 
Qui leur tient compagnie sur les collines ?

Une source qui boirait 
À des lèvres de terre.


Ou bien encore :

Un chrysanthème blanc,
au seuil du jardin, 
éblouit la mort. 

En vérité, ce double mouvement se trouve partout. Mais cette poésie n'est pas directement religieuse, sauf à prendre ce mot au sens premier de religare : relier toutes les créatures ensemble, les offrir, les transmuer. Ce que voulait dire, sans doute, W. Stevens, poète agnostique américain lorsqu'il définissait le vrai poète comme « Prêtre de l'Invisible ».

« Toute poésie profonde est recueillement, voyage vers l'Intérieur », disait Novalis. Souvenez-vous de Rilke : « Nous sommes les abeilles de l'invisible. Nous butinons éperdument le miel du visible pour l'accumuler dans la grande ruche d'or de l'invisible. » C'est là mon perpétuel horizon.

Ceci dit, si mon premier comme mon dernier souffle sera chimiquement français (selon la formule de Saint-John Perse), le pays de mon inspiration est la poésie de langue anglaise, sans pouvoir préciser les noms des poètes anglo-saxons qui m'ont nourri, tellement ils sont nombreux et variés (depuis les poètes métaphysiques du XVII° siècle – Herbert et Vaughan – jusqu'aux lakistes Wordsworth, Coleridge, les grands romantiques Shelley, Keats, que prolongent Tennyson, Browning, Emily Dickinson et Whitman ; et, au XXe siècle, Yeats, Frost, Eliot. Et bien sûr, sans cesse, inépuisablement, avant tous, l'œuvre unique et universelle de Shakespeare, culminant dans les quatre romances de la fin.)

Mais d\'autres traditions s'y mélangent : car Basho ou Tagore ont compté pour moi autant que Dante, Rilke et Mandelstam, ou les poètes soufis autant que Jean de la Croix et Angelus Silesius. C'est un des distiques de ce dernier qui a été à la source de mon premier poème, un bref quatrain, publié dix ans plus tard, dans Le Veilleur aveugle. J'avais ouvert au hasard Le Pèlerin chérubinique que je ne connaissais pas (j'avais 30 ans), et je suis tombé sur ce distique : « Dieu est abîme et pourtant ne se montrera / Qu'à quiconque atteindra les cimes éternelles. » Ce fut le choc d'où a jailli le premier quatrain de L'or intérieur, où vous trouverez exactement les deux mouvements dont j'ai parlé, à travers une image absente du langage religieux d'Angelus Silesius :

Sans fond est le creux d'abeille 
Où Dieu dort sous les abîmes, 
Ample et radieux sommeil 
D'où émane l'or des cimes.

De même à l'avant-dernier quatrain :

Dans le ruissellement d'une aube de rosée, 
Ce grain de feu qui vibre à la pointe d'une herbe 
Dérobe à l'œil de l\'âme en sa cime irisée 
Le ténébreux soleil où se cache le Verbe.
  
  Une autre particularité de l'œuvre que vous venez de couronner, c'est que chacun de ses livres présente une forme nouvelle par rapport aux précédents. Ainsi, bien que les poèmes du Veilleur aveugle et de la Ligne du feu soient en partie contemporains, ils diffèrent dans leur forme autant que dans leur inspiration. Mais le changement est surtout complet avec Clairière qui introduit une liberté, un dépouillement, et en même temps une musique toute nouvelle. On sent peut-être que les murs s'écartent de toutes parts, à l'infini, tout en resserrant le cœur du dire sur un secret inatteignable. Il y a ici une vraie ruse de la simplicité, préparant les livres qui vont suivre ; dans L'oiseau-cœur, il se produit une série de glissements complexes qui continuent Sainte lumière, puis se diversifient jusqu'à la dernière partie annonçant les thèmes d\'Ainsi ruse le mystère, où la « transparence » se fait particulièrement opaque !

Le Mot de passe, comme il apparaît avec évidence, est encore une chose totalement à part. Ni groupe de haïkus (si on sait de quoi l'on parle), ni aphorismes (à cause de la présence continue des images), ils forment un livre total qui peut se manier dans tous les sens, se lire de bas en haut, de droite à gauche, d\'avant en arrière et inversement, de façon centripète ou centrifuge, indéfiniment. Roger Planchon (qui lit tout ce qu'on peut lire en poésie) m'a dit : « Tu as écrit 100 000 milliards de poèmes,; c'est un livre sans fin ! » Je suis heureux et fier qu'il ait dit cela, car c'était mon ambition secrète, et j'avais conscience de la réaliser en l'accomplissant. Chaque « mot de passe » repose, bien visible, dans la transparence de l\'esprit, et si vous essayez de mettre la main dessus, il se dérobe plus vite qu'un brochet ! Et tous les autres : Le Chiffre de la nuit, La Saison du monde (5 formes !), Le Palimpseste (70 dialogues), L'Odyssée inconnue (2 formes), N'être pour naître, Casser les soleils, et les derniers...

Même si je réemploie parfois  des rythmes réguliers – par exemple l'alexandrin – c'est de telle sorte qu'on ne puisse pas le reconnaître, en variant sans cesse le rythme, la place des césures, etc.

D'autres poèmes sont basés sur des rythmes très courts et utilisent des assonances, des rimes intérieures pour recréer une musique à la fois fluide et structurée du dedans, de sorte qu'on ne puisse pas remplacer un mot par un autre. J'ai parfaitement conscience que, dans un poème, la forme est intimement liée à la vision ; la forme est nécessaire car elle mime l'expérience en train de naître, elle mime la pensée, c'est une fusion) absolue.

Je ne cherche donc jamais à surprendre, il faut que la surprise joue au second degré. Le secret est indispensable à la poésie, mais il ne doit pas être ajouté par complaisance, ni ménagé par artifice, il naît si bien de la vie même que nombre de chansons populaires le suggèrent avec une naïveté presque magique. Le chant n'y fait qu'un avec la vision et surgit d\'elle comme une respiration.

Vous me demanderez peut-être si les poèmes me viennent par accumulation ou si je me rends compte de leur unité en cours d'écriture. Je prendrai l'exemple de Clairière qui forme un seul poème, et cela je l'ai su immédiatement. J'ai toujours aimé les clairières, je pressentais dans! la forêt un pays, un univers encore plus essentiel que la mer. Sans être un lecteur assidu de Heidegger pour qui le thème de la clairière a tant d'importance, j'avais trouvé, dans une étude sur lui, deux lignes où tout à coup j'ai reçu une formidable illumination. J'ai vu la clairière et j'ai su immédiatement que j'allais faire un livre entier. Après de longues années de sécheresse, j'ai commencé à écrire chaque jour un des chants – ce que je n'avais jamais fait – et j\'ai su que l'ensemble ferait un seul poème dans lequel la vision se développerait sans fin et s'enrichirait de plus en plus, trois années durant.

La même chose pour L'Abîme blanc. Tout part d\'une sorte de Vision première. Quand j'ai écrit les premiers poèmes de L'Abîme blanc, j'ai senti immédiatement tout le recueil dans une certaine direction, une certaine forme. Je savais que cela ferait un seul poème de soixante quatrains constitués de longs versets souples sans majuscules, ni point, seulement des virgules pour la respiration. Une lente coulée, sans commencement, ni fin.
Mais je veux ajouter un dernier point important, en me servant d'une comparaison de Auden, empruntée aux deux personnages de La Tempête : Ariel et Prospère. Il y a deux poésies, dit-il, celle d\'Ariel et celle de Caliban. Ariel est en dehors du temps, nulle passion en lui, nulle douleur, c'est la Poésie pure ! Il serait facile d\'en donner des exemples nombreux dans toutes les littératures (Gongora, Herrick, Campion, Mallarmé. Caliban introduit la pesanteur, le malheur, la lourdeur, les blessures...

Mais il doit s'en délivrer : « A poem starts in delight and ends in wisdom » (Frost). Et, à l'inverse, dirai-je : « A poem starts in pain, in darkness, and ends in peace, serenity. » Un poème commence dans la douleur, dans la nuit, et s\'achève en sérénité. Les ténèbres, d\'ailleurs, peuvent être au milieu. C'est donc Caliban seul qui est capable d\'unir les deux poésies.

Le poète qui vous parle a toujours tenté cela en chacun de ses livres (voir la quatrième page de couverture deL'Odyssée inconnue) : « La vie aussi longue qu'une journée de l\'aube au soir. Ses milliards d\'événement (visibles ou intérieurs) brassant le pire et le meilleur et l'ordinaire, en peu de mots. Il y faut la poésie. Nullement "pure", sauf par éclairs. Mêlée, au contraire, mélangée de tous les tons, de tous les rythmes, comme les moments de l'existence pris dans le vent; du devenir. Claire ou obscure, c'est selon. Allant, avec simplicité, au mystère. Sans perdre en chemin le Chant qui naît du souffle. »

Et je pourrai ici raconter l'histoire de Clairière, lu dans une prison.

J'avais reçu, il y a des années, une lettre de l'aumônier d'une prison de femmes, qui avait eu l'idée de recopier des passages de Clairière pour les offrir à des prisonnières en leur rendant visite. Et beaucoup acceptaient ces courtes strophes, lui en redemandant d'autres quand il repassait. Ce grand poème de la liberté, de la nature évoquée à travers les saisons, image du parcours de la vie, et savouré dans ce lieu inhumain de clôture, de pierres, de barreaux, de serrures, c'est une histoire bouleversante à mes yeux. Inspiré par elle, j'ai écrit plus tard le poème suivant :

Table ouverte

II ne cherche ni la beauté ni la vérité 
mais l'intervalle où se perdent leurs traces. 
Il attend. Il sait la merveille de recevoir, 
l'entrée du dieu lorsque la porte s'ouvre 
sur des yeux inconnus qui l'augmentent 
et le remplissent d\'une lourde mémoire, 
l'illumination et la surprise de l'éveil, 
d'un instant d\'or dans la seule journée, 
l'or pâle du feuillage qui frémit 
autour d'un visage, à l'heure 
où retombent les cendres du soir. 
(Celle sans visage et sans voix 
qui touche la paroi de l'âme 
mieux que les mains ou la bouche, 
la toujours entre mille reconnue 
à la minute où s'établit 
l'accord inscrit sur l'éphémère, 
entre le cœur et le centre du monde,
le temps et le centre du soi...) 
La douleur du grabataire et de la non-aimée 
n'en reçoit nulle consolation. 
Il écrit son poème par fierté. 
Cela est digne. Accompli. 
Et celui-ci sera peut-être une clairière 
de paix, comme pour ces prisonnières 
qui tendaient leurs mains vers lui 
derrière la forêt des barreaux. 
La beauté reconnue est la minute 
de vérité, l'ombre de la vérité 
devenue humble en oubliant son nom.
Car le chant répond à la pression de la nuit.

Vous avez bien ici une illustration des deux mouvements inverses de la poésie anglaise et française dont j'ai montré au début qu'elles fusionnaient dans la mienne ; comme de la parabole de Auden sur les deux formes possibles de la poésie, sous les noms d'Ariel et Caliban.

DOCUMENTS

EXPOSÉ PAR JACQUES GOORMA DES MOTIVATIONS DU JURY DU PRIX JEAN ARP LORS DE LA SÉANCE D'HOMMAGE À JEAN MAMBRINO

Une phrase processionnelle, grave et lumineuse, le goût d’une certaine lenteur qui sied à la majesté de son déroulement, à la croissance inéluctable mais comme retenue de son désir et nous prépare, selon le rythme de son rituel intime, au rapt de l’image par laquelle se propage la foudre de l’ultime.

Saisirons-nous la chance d’éveil qui n’est autre que le sens, le mouvement premier de son offrande ? Sommes-nous prêts à manger la chair de l’esprit ? A mordre dans la lumière, à la source de la vision ?

Le don jaillit du vide. Une œuvre immense et des plus hautes à la crête de deux siècles, nous permet d’enjamber un millénaire sans rien perdre de l’originelle scansion et sans rien oblitérer de ses possibles dénouements, gardant bien ouverte la fenêtre sans contour d’une parousie qui ne peut s’exclure.

À chaque pas se lève une aube. Chaque pas renouvelle cette fraîcheur des commencements, ce frôlement toujours intact du mystère, l’émerveillement devant l’avènement perpétuel de la source où le monde ne cesse de célébrer l’alliance du jour et de la nuit, du sol et de la nue.

Le génie qui nous surprend au détour de chaque page et qui force notre admiration  – ce pouvoir d\'agrandir d\'un seul coup, avec quelques mots, le champ de notre conscience en révélant à l'esprit des combinaisons et des possibilités insoupçonnées, mais comme secrètement attendues – , ne procède-t-il pas de cette force d\'alliance et de fusion, de ce balancement constant, de cet accord sans cesse renouvelé, de ces noces incessamment célébrées entre la sensualité et la spiritualité, la transcendance et l'immanence ?

Au cœur où le vertical rejoint l’horizontal, au cœur où se retrouve comme des amants le divin et l’humain, s’accomplissent les noces chimiques : incarnation, engendrements. Illuminée d’imminence, la phrase ne marche plus, elle danse. Offrande d’une parole salvatrice qui dénoue les craintes en réconciliant une à une toutes les oppositions.

Mambrino est l’un de ces veilleurs, l’un de ces rêveurs sacrés. Qu’il accueille et exorcise aux creux de ses paumes les sanglots ou secoue soudain dans son poing le grelot du rire, il garde vive la flamme et ses secrets.

« Qui dit romantisme, dit art moderne, c\'est-à-dire, intimité, spiritualité, couleur, aspiration à l’infini. » Au sens où l’entendait Baudelaire, Mambrino ne serait-il pas l’héritier des grands romantiques, le défenseur d’une possible harmonie entre l’homme et le monde ? Mais d’un romantisme retenu que tempère la rigueur d’une pensée, la maîtrise d’une expression juste, la lucidité d’un trait qui ne peut manquer sa cible. Equilibre, une fois de plus, entre l’ascendance d’une passion et la clarté d’une irréfragable lucidité.

Le poète aborde avec douceur les plus fulgurants vertiges. Il accueille avec tendresse les plus foudroyante visions. Mieux il nous indique l’issue. Une ouverture conciliatrice par delà les douloureux dédales de l’indéchiffrable.

En fervent de Supervielle – qui flaira aussitôt dans les lignes de son jeune ami le souffle de l’esprit – il partage l’exigence souveraine liant le sort de la merveille à la plus grande simplicité. En lui comme en sa parole, s’accomplira l’étreinte de la tendresse et du miracle. Et, comme lui, nous serons surpris par la puissance d’une douceur extrême, presque douloureuse ; étonné que l’étonnement se renouvelle. 

« Tant de douceur au cœur de l’homme, se peut-il qu’elle faille à trouver sa mesure ? » (Saint John Perse)

Sa parole nous enseigne la force infime et pourtant suprême d’un sourire devant l’abîme, l’élégance affable de la joie face à nos terreurs, et nous ouvre sans relâche à l’épiphanie de la beauté. Elle nous invite à demeurer avec elle au plus près du surgissement de la source. Dans le frémissement de sa clarté, de ses larmes et de sa gaîté.

Une voix qui ne cesse de nous absoudre d’une douleur inconnue ou trop connue. Une voix qui nous enseigne les secrets de l’acquiescement et par son charme nous incline à consentir à l’inéluctable. Une voix comme une lumière fluide où s’étreignent l’amour et la connaissance. « Le vrai génie c’est la Bonté » (Saint-Pol-Roux.)

Une parole altière et compatissante attestant, dans un même mouvement, de sa grandeur et de son humilité nous convie, nous accueille, nous initie à cette jouissance intense du beau que Léon l’Hébreu nomme « la belle intelligence ». Cette félicité découlant de l'union amoureuse de l'intellect humain avec l'intelligence divine.

Si cette parole consolatrice a la suavité d’un miel jamais elle ne s’englue dans la complaisance naturelle du langage mais nourrit sans cesse l’avènement d’une plus grande liberté. Au regard des dévots et des censeurs, le poète, à l’instar du mystique, sera toujours un dissident.

Le style ainsi délivré, libéré, dénoué des contraintes extérieures à son intime nécessité, devient incantatoire et fait du poète l’officiant d’une parole. « Le veilleur aveugle », comme l’aède, se met à chanter. Et sa voix nous console ; nous enchante par la puissance de son invocation, de son évocation. Elle exorcise nos peurs, apprivoise nos doutes. « L'incantation peut participer à la fois du commandement et de la prière » (Bergson).

Notre goût du bonheur serait-il la nostalgie lointaine et cuisante du paradis ? Au fond de l’instant, au point de convergence, c’est l’autrefois qui remue, la demeure d’enfance, la seule où puisse naître demain.

Une voix nous appelle. De l’autre rive. Le versant où il n’y a plus de face. Le vide. Personne. Une immensité. Un espace. Avec, sur nos épaules, non pas une tête ou un visage mais toute la place pour le monde et pour l’amour sans cesse réinventé.

REVUE DE PRESSE

Prêtre de l’invisible
Dernières Nouvelles d’Alsace par Antoine Wicker

Dans l’étroite chambre de Jean Mambrino, les livres recouvrent les murs jusqu’au plafond. Sur les rayonnages, Hugo côtoie Malraux, Shakespeare dialogue avec Rilke. Les Pléiade cohabitent avec la Bible et les ouvrages d’art. Sur son bureau, qui fait face à un immense planisphère, les dernières nouveautés littéraires sont posées aux côtés de représentations du Christ et de la Vierge.

Chez Jean Mambrino comme dans ses écrits, le spirituel côtoie le matériel, le visible tutoie l’invisible. Né en 1923 à Londres, le poète est ordonné dans la compagnie de Jésus en 1954. A la même époque, il découvre le théâtre grâce à Jean Dasté, et se lie d’amitié avec Jules Supervielle suite à un article qu’il écrit sur lui dans le Times Litterary Supplément.

Jean Mambrino, qui enseigne l’anglais à Amiens puis à Metz, publie, quelques poèmes dans des revues. Son premier recueil paraît en 1965 grâce à Jules Supervielle, qui collectionne ses textes et les amène au Mercure de France. Eu 1968, Jean Mambrino s’installe à Paris dans la « cellule » de la communauté Saint Pierre Canisius qui jouxte l’ancienne chambre de Teilhard de Chardin.

Il devient collaborateur de la revue Études, prenant en charge, entre deux voyages au bout du monde, la chronique littéraire et théâtrale. En 1974 paraît son second recueil. La ligne du feu. dans la collection La petite sirène créée par Louis Aragon ! En trente ans, Mambrino a publié une vingtaine de recueils, dont le dernier,L’Abîme blanc, paru chez Arfuyen, a reçu le Prix Jean Arp de Littérature Francophone. Jean Mambrino est également l’auteur de traductions et d’ouvrages en prose. Anthologies de ses travaux pour la revue Études, ou Lire comme on se souvient (Phébus 2000) et La patrie de l’âme (Phébus 2004).

Le fil rouge de son activité intellectuelle et littéraire est dans la quête d’une méditation par les textes. « La lecture est une activité spirituelle, un acte méditatif, dit-il alors qu’une neige silencieuse recouvre peu à peu le petit jardin sur lequel donne son étroite chambre. La lectio divina des anciens moines qui lisaient et relisaient les textes sacrés est la source de ma passion. » Si la lecture est un éveil, le poème, pour Jean Mambrino, est un acte religieux, au sens propre du terme. « L’origine latine du mot est religare, relier », aime à rappeler le poète, qui cite Alain : « Le beau vers est religieux par lui même ». « Toute vraie poésie est recueillement, voyage vers l’intérieur », poursuit ce sage au regard de jeune homme.

Jean Mambrino est « entré en poésie » dès son plus jeune âge, découvrant, par la lecture des classiques, « un nouveau monde, un langage universel, neuf, le bonheur des mots, ce que donnent leur danse et leur métamorphose ». Sa vocation de poète et sa vocation spirituelle sont ainsi intimement liées. L’inspiration est un mystère, guidée par un secret intérieur, qui donne forme et direction à un réseau d’images : « Le poème est un langage qui efface ses propres traces pour qu’on entende ce que les mots ne disent pas » – c’est sa définition de l’art poétique.