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LA BOURSE DE TRADUCTION DU PRIX EUROPÉEN DE LITTÉRATURE

2010

Cécile MARSHALL

 Cécile Marshall est née à Bordeaux en 1977.
 Après des études d’anglais à l’université de Bordeaux qui l’ont conduite jusqu’à Manchester où elle a été assistante de français, elle vit désormais à Nantes où elle est Maître de Conférences depuis 2008.
 Mariée à un traducteur originaire de Leeds comme Tony Harrison, elle partage son temps entre la France et l’Angleterre.
 Elle a consacré de nombreux travaux à la poésie de Tony Harrison, obtenant en 2007 un doctorat pour sa thèse intitulée « Poésie, politique et ironie dans l’œuvre de Tony Harrison ».
 Elle a participé à de nombreux colloques en France, à Leeds en Angleterre et à Stirling en Écosse.


BIBLIOGRAPHIE

 Cécile Marshall a publié :

- « ‘Inwardness’ and the ‘quest for a public poetry’ in the works of Tony Harrison », in Intimate Exposure : Essays on the Public/Private Divide in British Poetry since 1950 (McFarland, 2010),

- « Métatragédie, musique et munitions dans Prometheus de Tony Harrison (1998) », in Créatures et créateurs de Prométhée (Presses Universitaires de Nancy, 2010),

- « “the autre that je est is fucking you” : modalités et langages de la rencontre dans v. de Tony Harrison », in Premières Rencontres avec l’autre (L’Harmattan, 2010),

- « Harrison, fanatic pillager », in Reprising / Rewriting (Cambridge Scholars Publishing, 2009),

- « Sexe, politique et esthétique : les aventures de The Loiners (1970) de Tony Harrison », in L’Aventure (Presses Universitaires de Bordeaux, 2008),

- « Les lettres dans Crossings, un film-poème de Tony Harrison », in Lettres de cinéma. De la missive au film-lettre (Presses Universitaires de Rennes, 2007),

- « Plaisirs philistins chez le poète Tony Harrison », in Le Plaisir (Presses Universitaires de Bordeaux, 2007).

DISCOURS

DISCOURS DE RÉCEPTION
DE LA BOURSE DE TRADUCTION DU PRIX EUROPÉEN DE LITTÉRATURE 2010
PRONONCÉ LE SAMEDI 12 MARS 2010
AU PALAIS DU RHIN À STRASBOURG 


    
    C’est avec beaucoup d’émotion que je remercie les membres du jury qui m’ont attribué la Bourse de Traduction du Prix Européen de Littérature 2010. J’ajoute que c’est un immense plaisir pour moi de recevoir cette Bourse aux côtés de Tony Harrison avec qui j’ai le privilège de pouvoir partager de riches moments de poésie depuis plusieurs années maintenant.
    Si la traduction est un exercice d’humilité qui nous fait parfois sentir les limites de notre propre langue, traduire Tony Harrison se révèle être une formidable aventure.  C’est un exercice parfois périlleux, un défi bien souvent, que de trouver une texture dans la langue française équivalente à sa langue poétique. Si certains m’y ont encouragé (et je les en remercie du fond du cœur : en particulier Régis Ritz, mon directeur de thèse à l’Université de Bordeaux, Michael Caine, typographe et éditeur, et également Marc Porée et Paul Volsik qui ont si patiemment lu et relu mes traductions), beaucoup cependant ont eu des mines sceptiques lorsqu’ils ont entendu ces mots devenus étrangement tabous : « rimes », « prosodie » ou encore « sonnet » qui donnent une saveur si classique à la poésie pourtant si iconoclaste de Tony Harrison et qu’il me paraissait tout à fait nécessaire de prendre en compte dans la traduction. Et puis, il y avait aussi la question du registre de langue : j’ai découvert que ce que Tony Harrison imposait à la poésie anglaise (l’utilisation toujours très calculée d’un idiome parfois démotique) était considéré comme absolument impossible en français. Mais pourquoi ? Le mélange des genres est en effet bien moins consensuel en Angleterre qu’on ne voudrait le croire.
    Certes, il y a une tradition anglaise qui mêle le populaire et le savant, la vulgarité et le lyrisme mais cette tradition-là continue de mettre certains critiques mal à l’aise. Pour cela, il suffit de lire les revues de presse qui n’ont pas toujours été tendres à l’égard de Tony Harrison.
    Car ce poète fait figure de trouble-fête, dans la poésie contemporaine. Sa poésie fait parfois sciemment « désordre », pour reprendre une critique formulée dès sa version du Misanthrope de Molière en 1973, avec ses chiffres, noms de marques commerciales, abréviations, injures. Alors, nombre de détracteurs critiqueront sa métrique, ses rythmes et ses rimes ostentatoires, pour éviter d’aborder de front ce qui les gêne au premier chef : des idées défendues et soutenues avec une grande clarté dans l’ensemble de l’œuvre : sa critique de la société de classes, sa défense des laissés-pour-compte de la société, de la culture, son anti-monarchisme et sa critique de la guerre, notamment.
    Après des années passées à étudier l’œuvre, j’en suis arrivé à la conclusion que si l’on voulait traduire Tony Harrison en français, on ne pouvait faire l’économie de la forme car la forme n’est jamais gratuite. Dans v., elle évoque l’élégie de Thomas Gray ; dans les poèmes républicains, c’est la force satirique de la poésie antimonarchiste du XVII° siècle ; dans The Gaze of the Gorgon, c’est le vers octosyllabique de Heine dont la persona guide le film/poème. Lorsque je sondais Tony Harrison pour avoir son opinion sur les nombreuses traductions de son œuvre, il me parlait de rimes. « Les Italiens ont beaucoup traduit et ils riment » ; « Je vais à Moscou où ils montent une version russe de Square Rounds pour voir si ça rime ; sinon, ce n’est pas la peine. » Alors, je me suis dit : « OK, si ça ne rime pas en français, ce n’est pas la peine ! »
    Mais c’est plus facile à dire qu’à faire car le formalisme ne doit pas être au détriment de l’aisance conversationnelle qui caractérise cette poésie, ce que le poète appelle « accessibilité », le fait que le poème livre du sens et récompense le lecteur dès la première lecture. Un autre des défis posés par cette langue poétique, c’est le recours si fréquent à la polysémie et aux jeux de mots. Parfois, les correspondances passent d’une langue à l’autre mais c’est assez rare ; souvent, la traduction résiste et il faut alors compenser pour essayer de rétablir l’équilibre.
    J’ai à l’esprit l’image que Tony Harrison utilise pour parler de la forme qui, loin d’être une contrainte, aide à garder la matière en fusion afin qu’elle soit façonnée, à la manière du forgeron : ce n’est que lorsque la forme idéale a été trouvée que le vers peut être autorisé à se figer. Il y a aussi beaucoup de cela dans la traduction. D’autre part, il y a une extraordinaire vitalité dans cette poésie que j’attribue à la métrique. C’est une pulsation qui bat. Le poète la définit comme la pulsation cardiaque, un instinct de vie qui permet de continuer à croire en la vie dans les moments où celle-ci paraît si futile et absurde.
     Pour moi qui suis sensible à la musique, de par ma formation et mes longues années de Conservatoire, c’est la musique des vers qui m’a guidée. Une fois la métrique déterminée pour le passage en français, il faut se laisser imprégner par la pulsation, la rythmique des vers. Assez vite, cette musique vient hanter l’esprit et je me suis même surprise à écrire des cartes postales de vacances en alexandrins, à l’époque où j’étais plongée dans la traduction des sonnets ! Nombre des poèmes de Tony Harrison demandent à être lus à haute voix, mis en bouche et écoutés.
     Comme le vin, c’est une poésie qu’il faut goûter et savourer, au risque parfois de découvrir des notes plus âpres. Car, malgré des sujets sérieux et parfois durs, c’est une poésie du plaisir et de la célébration de la vie. C’est donc à cette œuvre et à cette vitalité que nous rendons hommage aujourd’hui.

DOCUMENTS

POÈMES EXTRAITS DU LIVRE
TRADUIT PAR CÉCILE MARSHALL
PUBLIÉ À L\'OCCASION DU PRIX



 
BOOK ENDS

  I

Baked the day she suddenly dropped dead
we chew it slowly that last apple pie.

Shocked into sleeplessness you’re scared of bed.
We never could talk much, and now don’t try.

You’re like book ends, the pair of you, she’d say,
Hog that grate, say nothing, sit, sleep, stare…

The ‘scholar’ me, you, worn out on poor pay,
only our silence made us seem a pair.

Not as good for staring in, blue gas,
too regular each bud, each yellow spike.

A night you need my company to pass
and she not here to tell us we’re alike!

Your life’s all shattered into smithereens.

Back in our silences and sullen looks,
for all the Scotch we drink, what’s still between ’s
not the thirty or so years, but books, books, books.

  II

The stone’s too full. The wording must be terse.
There’s scarcely room to carve the Florence on it –

Come on, it’s not as if we’re wanting verse.
It’s not as if we’re wanting a whole sonnet!

After tumblers of neat Johnny Walker
(I think that both of us we’re on our third)
you said you’d always been a clumsy talker
and couldn’t find another, shorter word
for ‘beloved’ or for ‘wife’ in the inscription,
but not too clumsy that you can’t still cut:

You’re supposed to be the bright boy at description
and you can’t tell them what the fuck to put!


I’ve got to find the right words on my own.

I’ve got the envelope that he’d been scrawling,
mis-spelt, mawkish, stylistically appalling
but I can’t squeeze more love into their stone.


  SERRE-LIVRES

  I

Faite le jour où elle est soudain décédée,
on la mâche lentement, sa dernière tarte aux pommes.

Choqué et insomniaque tu as peur de dormir.
Jamais très loquaces avant, c’est encore pire.

Des serre-livres, qu’elle disait, tous les deux,
pas un mot, assis, hagards, là au coin du feu…


Moi, « l’érudit », toi, ton salaire de misère,
juste notre silence pour faire la paire.

Pas si bien à contempler, le bleu du gaz,
trop d’régularité ces bouts, ces pointes jaunes.

Une nuit où tu as besoin que je te veille ;
et elle, plus là pour dire qu’on est pareil !

Ta vie est brisée en mille morceaux.

De retour dans nos silences et nos airs maussades,
malgré tout le Scotch qu’on boit, ce qu’il reste entre nous
ça n’est pas une trentaine d’années, mais des livres, des livres, des livres.


  II

Je dois faire court. Peu d’espace sur la pierre.
À peine la place pour y graver Florence –

Allez, c’est pas comme si on voulait des vers.
C’est pas comme si on voulait tout un sonnet !


Après quelques verres de Johnny Walker
(on en est à la troisième tournée, je crois) –
tu as dit que tu étais mauvais orateur
et ne pouvais rien trouver de plus court que moi
pour « bien-aimée » ou pour « épouse » sur l’inscription
mais t’es quand même pas si mauvais pour lancer :

T’es censé être doué pour les descriptions
et t’es pas foutu de leur dire quoi graver !


Je dois trouver les mots justes en solitaire.

J’ai l’enveloppe qu’il avait griffonnée,
mièvre, un style abominable, mal orthographiée
mais je ne peux pas mettre plus d’amour sur leur pierre.