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LA BOURSE DE TRADUCTION DU PRIX NATHAN KATZ DU PATRIMOINE

2010

Jean MONCELON

 Jean Moncelon, né en 1954, est titulaire d’un doctorat de Lettres modernes et d’un doctorat d’État en Lettres et Sciences humaines (thèse sur l’orientaliste Louis Massignon).
 Avec Christian Destremau, il a publié Louis Massignon, le cheikh admirable (Éditions Le Capucin, 2005).
 Il a créé et anime le site D’Orient et d’Occident, qu’il définit comme « une communauté virtuelle des pèlerins d’Orient, des admirateurs de Novalis et de tous les amateurs de rêves, de poésie, d’aventures intérieures, de peuples oubliés et d’écrivains nomades ». De Goethe à Louis Massignon, de Nerval à Bruce Chatwin, l’Orient n’a cessé d’attirer à lui aventuriers et nomades, poètes, écrivains et savants d’Occident, qu’il s’agisse de l’Orient géographique ou de l’Orient intérieur.
 Pour découvrir ce site : http://www.moncelon.com/
 Jean Moncelon a également créé un site entièrement consacré aux Amis de Dieu. Le nom qu’il lui a donné, INSULA VIRIDIS, évoque la fondation, au quatorzième siècle, de ce « refuge » de simples laïcs en quête de spiritualité que fut l’Île Verte de Strasbourg de Rulman Merswin, et surtout la figure de l’Ami de Dieu de l’Oberland, qui en fut l’inspirateur.
 Pour accéder à ce nouveau site : http://ileverte.moncelon.fr/

BIBLIOGRAPHIE

 À l’occasion de la remise de la Bourse de Traduction du Prix du Patrimoine Nathan Katz le vendredi 11 mars 2011, paraîtront le Livre des neuf rochers de Rulman Merswin (Buch von den neun Felsen von dem strassburger Bürger Rulman Merswin) et le Livre des cinq hommes (Buch von den fünf Mannen), deux textes traduits pour la première fois en français par Jean Moncelon et Éliane Bouchery et publiés aux Éditions Arfuyen, partenaires du Prix.

DISCOURS

DISCOURS DE RÉCEPTION
DE LA BOURSE DE TRADUCTION DU PRIX DU PATRIMOINE NATHAN KATZ
PRONONCÉ PAR JEAN MONCELON ET ÉLIANE BOUCHERY
LE 11 MARS 2011
AU PALAIS UNIVERSITAIRE DE STRASBOURG



     L’aventure spirituelle des Amis de Dieu de Strasbourg, au 14° siècle, reste principalement le fait de trois hommes : un frère dominicain, Jean Tauler († 1361), et deux laïques, un riche banquier strasbourgeois, Rulman Merswin († 1382) et un mystérieux maître spirituel (mort après 1380), connu sous le nom de « l’Ami de Dieu de l’Oberland ».
     Entre les trois hommes, partageant une même spiritualité héritée de Maître Eckhart, s’établirent des liens intimes ainsi que des relations de maître à disciple : Jean Tauler fut le confesseur de Rulman Merswin, l’Ami de Dieu de l’Oberland le guide intérieur du même Merswin, et peut-être aussi le maître anonyme qui convertit Jean Tauler… Au centre de ce triangle se trouve l’Ami par excellence, le Christ. 
    Quatre œuvres majeures peuvent être recensées qui s’y rapportent : les Sermons de Jean Tauler – dont une partie est apocryphe. Le Livre des neuf rochers de Rulman Merswin, mais qui fut longtemps attribué au bienheureux Henri Suso, le Livre du Maître qui raconte la conversion d’un frère prêcheur par un laïque, œuvre soit de Jean Tauler, soit de l’Ami de Dieu de l’Oberland, soit de Rulman Merswin. Enfin, le corpus des traités spirituels signés de l’Ami de Dieu de l’Oberland, mais qui pourraient être de la main de Rulman Merswin.  Ce dernier corpus, qui demeure inédit, appartient au premier chef au patrimoine littéraire strasbourgeois et alsacien.
     
     Deux lieux, indissociables l’un de l’autre, pour des motifs spirituels, sont représentatifs de cette aventure : une communauté de laïques, un « refuge », ’l\'Île  Verte – daz Grüne Woerth – animée à Strasbourg par Rulman Merswin. C’est le Bas-Pays, en relation avec l’ermitage de l’Ami de Dieu : l’Oberland, le Haut-Pays, que l’on peut situer en Suisse ou en Haute-Alsace, et dont l’histoire est racontée dans le Livre des cinq hommes.

    L’aventure des Amis de Dieu strasbourgeois, c’est, enfin, une énigme.
     L’Ami de Dieu de l’Oberland lui-même, tenu par les uns pour une pure invention de Rulman Merswin, née de son imagination, ou comme une « pieuse dissimulation » (Jean Devriendt), et par les autres pour un maître intérieur, présence cachée et invisible à tout autre que Rulman Merswin. Il est vrai que les documents manquent pour attester de manière certaine son existence historique.
     Pourtant rien ne s’y oppose : l’Ami de Dieu de l’Oberland fut un maître spirituel, recherchant l’anonymat, en accord avec sa spiritualité, toute d’intériorité, et dont on sait que la conversion rappelle l’expérience de saint Paul sur le chemin de Damas, lorsqu’il fut ravi au troisième Ciel (« Je sais un homme dans le Christ qui, voici quatorze ans – était-ce dans son corps, je ne sais ; était-ce hors de son corps, je ne sais ; Dieu le sait – fut ravi jusqu’au troisième ciel… »). 

    Quoi qu’il en soit, la disparition de l’Ami de Dieu de l’Oberland, ou mieux encore son « occultation » en 1380, coïncidant, presque jour pour jour, avec la mort de sainte Catherine de Sienne, marque la fin d’un certain moyen âge – et de cette « mystique rhénane » dont les lumières n’en percent pas moins jusqu’à nous, aujourd’hui même.

DOCUMENTS

EXTRAIT DU LIVRE
DE RULMAN MERSWIN
TRADUIT PAR JEAN MONCELON ET ÉLIANE BOUCHERY
PUBLIÉ À L\'OCCASION DU PRIX


     « Ouvre tes yeux et vois où tu te trouves ! »
     À ces mots, l’homme regarda autour de lui. Il aperçut une montagne prodigieusement grande et très-élevée, avec un immense sommet, et au sommet de cette montagne un lac d’une eau profonde, effrayante, où nageaient quantité de poissons de toutes les tailles.
     Dans le même temps, il s’avisa que sur un versant de la montagne des eaux en abondance débordaient et se déversaient depuis de grands rochers dans la vallée. L’eau s’y brisait de manière étrange et fantastique, tombant d’un rocher sur l’autre ; et ce spectacle terrible à voir et à entendre, inédit pour lui, épouvanta l’homme.
     De plus, il remarqua que les poissons se massaient en grand nombre au sommet de la montagne, et chutaient avec l’eau de rocher en rocher jusque dans la vallée.

     Ne pouvant comprendre ce qu’il voyait, il demanda : « Mon doux Ami, dis-moi pour quelle raison tous ces poissons se rassemblent et se précipitent ensuite les uns après les autres avec l’eau au bas de ces grands rochers. »
     La Présence répondit : « Dieu a créé cette immense montagne avec son lac et a ordonné que ce lac soit pour les poissons leur Origine. Je vais t’en dire davantage : ils ont cela de nature que lorsqu’ils ont atteint leur taille adulte, ils suivent leurs penchants, se rassemblent, se battent entre eux, et se précipitent finalement dans les eaux de la vallée. »
     L’homme demanda : « Mon doux Ami, d’où ces poissons viennent-ils, et quelle est leur destination ? »
     La Présence répondit : « Ouvre tes yeux à nouveau et regarde en bas dans la vallée. »
     L’homme obéit et il vit alors que les poissons y nageaient, quittaient ensuite la vallée en suivant le courant. Leur nombre diminuait, car depuis chaque rive des hommes avaient posé des filets et ils attrapaient une partie des poissons.
     Les poissons passaient par des cours d’eau jusqu’à atteindre la mer, et, après l’avoir atteinte, la traversaient. Il sembla à l’homme qu’il restait à peine la moitié des poissons, l’autre moitié ayant été attrapée en route, du fait de leur imprudence.
     Étonné, il interrogea son doux Ami : « Il me paraît que ces poissons sont arrivés au bout de la mer et qu’ils ne peuvent avancer plus loin. »
     La Présence répondit : « Il est vrai qu’ils ont atteint les extrémités de la mer et qu’ils ne sauraient aller plus loin. Sache qu’ils ont beaucoup erré. Tu seras étonné encore plus quand tu verras combien leur nombre va diminuer avant qu’ils ne soient de retour à leur origine. »
     L’homme vit les poissons se retourner et retraverser la mer ainsi que tous les autres cours d’eau. Plus ils approchaient de la montagne, plus ils se raréfiaient, car, quelle que soit la direction vers laquelle ils nageaient, ils ne cessaient de tomber dans les nombreux filets qui étaient tendus tout au long du chemin. Quand ils arrivèrent à nouveau au pied de l’immense montagne, il apparut à l’homme qu’ils étaient devenus si peu nombreux qu’à peine un sur mille était de retour.
     Les poissons sautaient à présent de la vallée vers le sommet, dans la grande cascade bouillonnante, pour atteindre le rocher le plus proche ; ils s’élevaient par bonds les uns par-dessus les autres, au milieu des eaux, de rocher en rocher. Mais un grand nombre de poissons retombaient et périssaient, de telle sorte que bien peu étaient sauvés. Ceux qui avaient survécu grimpaient sans relâche les uns au-dessus des autres, vers le sommet de la cascade ; ils persévéraient et parvenaient à remonter un grand nombre de ces rochers tranchants.
     Quand les poissons eurent gravi tous les rochers, dans l’eau qui se déversait sur eux, ils arrivèrent au pied d’un rocher particulièrement élevé. Il était si haut que l’homme en fut stupéfait, et dit : « Mon doux Ami, ces poissons doivent-ils gravir aussi cet immense rocher ? »
     La Présence répondit : « Il est dans la nature de ces poissons de ne jamais renoncer et ils sont prêts à sacrifier leur vie pour revenir à leur origine. »
     Et l’homme vit qu’ils prenaient infiniment de risques, nageant et se chevauchant les uns les autres, dans leur désir de gravir l’immense rocher. Chaque fois qu’ils sautaient, ils retombaient et périssaient sur les rochers en contrebas.
     Beaucoup s’élançaient et auraient aimé atteindre le sommet du rocher ; ils se tuaient en tombant, les uns après les autres, et seul un nombre infime de poissons parvint sur le rocher. Ceux qui l’avaient atteint continuaient en direction de la montagne et retrouvaient enfin leur origine. Les quelques poissons qui avaient réussi à retrouver leur origine paraissaient si faibles qu’ils étaient incapables de remuer.

     L’homme demanda : « Explique-moi, mon doux Ami, pourquoi un si petit nombre de poissons atteint la montagne, et pourquoi ceux qui y parviennent sont si épuisés qu’ils en paraissent inertes »
     La Présence répondit : « Tu as remarqué combien cette montagne est difficile à gravir. »
     L’homme dit : « Il est vrai. »
     La Présence continua : « Ces poissons sont épuisés par leur ascension. Pourtant aussi épuisés et aussi peu nombreux qu’ils soient, les voici heureux. Ils savent qu’ils sont revenus à leur origine, et le bonheur qu’ils éprouvent les rendra désormais forts et féconds. De ces rares poissons en naîtront tant d’autres que les eaux de cette montagne en seront pleines. Et tu vois par toi-même quels sont les poissons de retour sur la montagne : ils ont changé de couleur ; et, aussi, quand ils sont revenus à leur origine, on leur donne un autre nom.»