Logo prix européen de littérature

LE PRIX JEAN ARP DE LITTÉRATURE FRANCOPHONE

2006

Marcel MOREAU

BELGIQUE francophone

Marcel Moreau a été le troisième Lauréat du Prix Jean Arp de Littérature Francophone. Le Prix lui a été décerné en novembre 2006 et remis en mars 2007 dans le cadre des 2° Rencontres Européennes de Littérature.

Personnalité hors du commun, auteur d’une œuvre considérable (plus de quarante livres), Marcel Moreau est l’un des plus grands prosateurs actuels de la langue française. Depuis son premier roman, Quintes (1963), qui, défendu par Queneau, fut publié en extraits par Paulhan dans la NRF et par Simone de Beauvoir dans les Temps modernes, il a construit une œuvre puissamment originale dans des genres les plus variés : romans, récits, essais, pamphlets, fragments, etc. Tous livres faits en réalité d’une même écriture, violente, sensuelle, raffinée, portée par une pensée libertaire, sauvage. « Admirable texte ! s’exclame Dubuffet à la lecture de la Pensée mongole. Éclatant ! De très haute autorité ! Je suis émerveillé. Estomaqué. Jamais vu pareil magistral sabreur. » Et après Kalamalam : « Oui je suis votre frère en protestation et contestation et vitupération. »

Les Éditions Denoël ont réédité en 2005 en un gros volume quatre de ses plus grands textes : Quintes, L’Ivre Livre, Sacre de la femme, Discours contre les entraves, suivis de lettres inédites de Jean Dubuffet  : « Mêlant sans cesse les vertus d’une langue d’une pureté toute classique, écrit Christophe Van Rossom dans sa préface, à l’ivresse baroque, déchirée, d’une passion sans faille, Marcel Moreau, en véritable possédé du verbe, n’hésite pas à dévergonder l’écriture, à la dépoitrailler en vue qu’elle formule l’inavouable. » 

Marcel Moreau est né le 16 avril 1933 à Boussu en Belgique, en pleine région minière. « J’ai grandi dans un pur vide culturel, écrit-il dans L’Ivre Livre, dans une absence totale de repères pour l’esprit. J’ai eu la chance de me retrouver seul dans des forêts inconnues. » Fils d’ouvrier, il gagne sa vie comme aide-comptable au journal Le Peuple à Bruxelles, puis, en 1955, entre comme correcteur au journal Le soir.

Premières velléités d’écrivain. Premiers « états de possession ». Quintes sera publié en 1963. Il se marie en 1957 et aura deux enfants. En 1968, s’installe à Paris où il exerce son métier de correcteur (Alpha Encyclopédie, Le Parisien Libéré). Nombreux voyages en Inde, Iran, Népal, Cameroun, Pérou, Mexique, U.R.S.S., Chine, États-unis, Canada. Il survit à un naufrage (100 morts) en Adriatique, au retour d’un séjour en Grèce. Rencontres avec Paulhan, Anaïs Nin, Dubuffet. Correspondance importante avec ces deux derniers. Longue amitié avec Topor.1971, Le Figaro, jusqu’en 1989).

BIBLIOGRAPHIE

OUVRAGES PUBLIÉS
Quintes, Buchet-Chastel, 1963.
Bannière de bave, Gallimard, 1966.
La Terre infestée d’hommes, Buchet-Chastel, 1966.
Le Chant des paroxysmes, Buchet-Chastel, 1967.
Écrits du fond de l’amour, Buchet-Chastel, 1968.
Julie ou la dissolution, Christian Bourgois, 1971.
La Pensée mongole, Christian Bourgois, 1972 ; rééd. L’Éther Vague, 1991.
L’Ivre livre, Christian Bourgois, 1973.
Le Bord de mort, Christian Bourgois, 1974.
Les Arts viscéraux, Christian Bourgois, 1975.
Sacre de la femme, Christian Bourgois, 1977 ; éd. revue et corrigée, L’Éther Vague, 1991.
Discours contre les entraves, Christian Bourgois, 1979.
À dos de Dieu ou l’ordure lyrique, Luneau Ascot, 1980.
Orgambide scènes de la vie perdante, Luneau Ascot, 1980.
Moreaumachie, Buchet-Chastel, 1982.
Cahiers caniculaires : écrits au fond de l’écrit, Lettres Vives, 1982.
Kamalalam, L’Âge d’homme, 1982.
Saulitude, photos de Christian Calméjane, Accent, 1982.
Incandescence, Labor, 1984.
Monstre, Luneau Ascot, 1986.
Issue sans issue, L’Éther Vague, 1986.
Le Grouilloucouillou, avec Roland Topor, Atelier Clot, 1987.
Treize portraits, textes pour Antonio Saura, Atelier Clot, 1987.
Amours à en mourir, Lettres Vives, 1988.
Opéra gouffre, La Pierre d’Alun, 1988.
Mille voix rauques, Buchet-Chastel, 1989.
Neung, conscience fiction, L’Éther Vague, 1990.
Stéphane Mandelbaum, l’Œuvre Gravé, Didier Devillez, 1992.
Chants de la tombée des jours, Cadex, 1992.
Le Charme et l’Épouvante, La Différence, 1992.
Noces de mort, Lettres Vives, 1993.
Tombeau pour les enténébrés, photos Jean-David Moreau, L’Éther Vague, 1993.
Bal dans la tête, La Différence, 1995.
Insensément ton corps, Cadex, 1996.
La Compagnie des femmes, Lettres Vives, 1996.
Extase pour une infante roumaine, Lettres Vives, 1998.
La vie de Jéju, Actes sud, 1998. Féminaire, Lettres Vives, 2000.
L’amour est le plus beau des dialogues de sourds, ULB création, 2001.
Lecture irrationnelle de la vie, Complexe, 2001.
Corpus scripti, Denoël, 2002.
Tectonique des corps, L’Éther Vague, 2003.
Morale des épicentres, suivi de quinze lettres d’Anaïs Nin à l’auteur, Denoël, 2004.
Adoration de Nona, Lettres Vives, 2004.
Quintes, L’Ivre Livre, Sacre de la femme, Discours contre les entraves, rééd. Denoël, 2005.
Nous, amant au bonheur ne croyant, Denoël, 2005.
Tectonique des femmes, Cadex, 2006.

Un remarquable essai a été consacré à l’œuvre de Marcel Moreau par Christophe Van Rossom sous le titre Marcel Moreau : l’insoumission et l’ivresse (éd. Luce Wilquin, 2004).

À l’occasion de la remise du Prix Jean Arp a été publié aux Éditions Arfuyen, partenaires du Prix, un nouveau livre de Marcel Moreau Souvenirs d’immensité avec trouble de la vision.

DISCOURS

DISCOURS DE RÉCEPTION DU PRIX JEAN ARP DE LITTÉRATURE FRANCOPHONE PRONONCÉ LE SAMEDI 17 MARS 2007 À STRASBOURG  

Je n'ai pas l'habitude des honneurs. C'est comme si mes mots eux-mêmes les décourageaient. On les dirait plus sensibles aux bourrades qu'aux ovations. Les fines bouches trouveront peut-être qu'ils manquent de savoir-vivre. Mais allez donc parler de savoir-vivre à des mots qui passent plus de temps à arracher du sens aux forces obscures qu'à en glaner dans l'esprit de géométrie. On chercherait en vain dans leur histoire convulsive, paradoxalement martelée, la trace d'une démangeaison de médailles. Ils sont comme ça, mes mots. Il faut leur pardonner de ne pas toujours savoir comment s'y prendre pour faire assaut de politesse envers les polis, sans rien sacrifier de leur envie d\'être mufles en face des flatteurs. Essayons au moins de les comprendre : ils ont déjà tant à faire avec leur rudoiement des idées reçues et des solides préjugés, qui constituent le fond totalitaire du discours dominant. Vu l'ampleur de leur tâche, on ne peut pas décemment demander en plus, à ces mots, de se répandre en congratulations à tonalité mondaine, bien dans l'« air du temps», quand, d\'aventure, leur échoit une récompense, ou quelque accidentelle faveur de ce genre.

Et pourtant, mes mots sont des femmes et hommes comme les autres. Ils aiment aimer et être aimés. Ils aiment aimer inconsidérément, à en oublier qu\'ils ne sont pas tous taillés, loin de là, dans le tissu soyeux des bons sentiments. Et ils aiment être aimés pareillement, pour ce qu\'ils sont, non pour ce que la raison voudrait qu\'ils fussent. Bref, ils auraient horreur d'être prisés ou solennellement, ou académiquement Par bonheur, leur rude généalogie est ainsi faite qu\'elle les protège contre toute espèce d\'engouement cérémonieux, avec étiquette.

Mes mots sont très occupés, tantôt par leur passion de la vérité, tantôt par les conséquences de cette passion, dont la moindre n'est pas de créer dans un corps qui n'est pas le mien les conditions d'un « coup de foudre » souvent inexplicable, à la fois charnel et sans retombées connues. Cela arrive et n'est guère prévisible, saufs pourraient nous en dire plus, sur le sujet, ces intimes remous de l'être auxquels il suffit qu'une langue sensorielle les pénètre ou les traverse, au bon moment, pour qu'ils désirent en jouir, comme si c'était une copulation en train de se faire, alors que ce n'est probablement qu\'une révélation en train de s'incarner. Pour l'anecdote, j'en fréquente, de ces mots qui, en amour, préfèrent les affolements voluptueux de l'adultère aux plaisirs laborieux de la cohabitation. Ce sont cependant les mômes qui vouent une fidélité sans faille à cette cause supérieure qui est la leur et que je ressens, dans ma chair, dans mon esprit, depuis que j'écris, comme une libération ne pouvant me venir que d'eux, au mépris des religions ou des idéologies qui oseraient prétendre faire aussi bien, en la matière.

Mes mots sont des femmes et des hommes comme les autres, disais-je, à cette différence près que ce sont des possédés laïques dont les démons se convertirent jadis, au fur et à mesure de leur surgissement, à la violence sacrée des désirs d'intégrité. Pour eux, le fameux projet : « devenir ce que l'on est » n'a plus beaucoup de sens, dans le monde corrompu où nous vivons, si on ne le relève pas d\'un vertige d'être, d'une ivresse de « devenir ce qui nous déborde ». (« Se dépasser pour s'atteindre » écrivais-je dans un ouvrage récent. La formule ressemble à une devise, mais c'est un fer de lance.) Et cela change tout, y compris la texture d'un livre. Selon mes mots, qui n'en sont plus à un paroxysme près, un livre n'est qu'un objet de consommation courante aussi longtemps qu'à l'écriture, puis à la lecture, ne s'en échappe quelque inouïe résonance ou quelque inclassable parfum qui en exprimerait les origines organiques, sécrétions comprises, Ce n'est pas le tout qu'un livre soit entêtant si ce n'est au ventre d'abord qu'il dispense ses bontés, ou ses élévations.

Du même coup, le livre se fait corps dans notre corps, au point que nous ne savons plus à quel corps imputer ce livre, sinon, peut-être, à ce corps de nous travaillé au plus profond de lui-même par la poigne dionysiaque des mots. Donc, pour mes mots, qui n'en sont pas à une immodération près, un livre digne de ce nom se devrait avant tout d\'être un corps, de préférence ondulant, pour le moins déhanché, s\'avançant vers d\'autres corps, certains esseulés, ou pelotonnés ou dubitatifs, et, qui, inconsciemment, souvent, attendent leur tour d\'être invités à la danse par ce livre, ou par un autre, d'ailleurs, peu importe, pour autant que c'en soit un qui les libère de la pesanteur de ne pas oser penser sa vie avec les mots de son corps plutôt qu'avec ceux de la raison. Et quelle pesanteur plus que celle-là, à notre époque, objecte à l'accomplissement de soi jusqu'aux confins de sol, dites-moi.

Je me souviens d'un temps où mes mots passaient aux yeux des délicats, pour des ivrognes intempestifs. Ce n'était pas tout à fait faux, sauf que ces mots avaient un sens qu'ils buvaient comme un vin, une manière d'en monter le titre, d'en arrondir la cuisse, d'en déployer la robe. Pour ce qui est du bouquet, c'était plus discutable. Mes mots ont bien évolué depuis. Aujourd'hui, ils fabriquent leur propre vin: ce qui les exonère de tituber pour rien, ou pour l'absurde abrutissement. Ce n'est pas le millésime qui les obsède, c'est la bonification du pressoir. À ce propos, il me souvient avoir sorti, en Tan 2002. une merveilleuse sonorité, du nom de « Fruition », de la tombe où l'incroyable frivolité des dilapidateurs du langage avaient cru bon de la jeter, sans fleurs ni couronnes. Fruition avait pourtant eu son heure de gloire, aux XVe et XVle siècles, dans la poésie mystique de quelques femmes de haute lignée adoratoire. Pour ma part, je ne m\'étais jamais résolu à accepter la désuétude de ce mot, et encore moins sa mort.

Une créature qui, à l'époque, fruissait, du verbe « fruire », cela signifiait que s'étant placée sous le double pressoir des échauffements de sa nature et de son désir de Dieu, elle n'avait pas attendu d'en être écrasée pour libérer tout son jus et en ruisseler avant môme que la peau n'éclate. De nos jours, on appelle ça jouir, ce n'est pas mal non plus, mais je me demande si le mot et l'acte n'y ont pas perdu en profondeur, en blasons et en frissonnantes vibrations. Mais je m'égare. Mes mots font le voyage de Strasbourg pour dire tout simplement merci aux amis que je compte dans la bonne ville, et voilà que dans leurs bagages, ils emportent des tas de considérations désordonnées sur ta littérature, parmi lesquelles l'espèce de mélancolie que produit en moi l'ensevelissement à jamais du mot « Fruition », quand bien môme lui aurais-je rendu un peu de son souffle, à l'occasion d\'un livre,

Je vous avais prévenus, mes mots sont incorrigibles, ce qui ne les empoche pas d'être amendâmes. On les imagine volontiers ingrats, durs à l'hommage, à l’épanchement. Ce n'est pas vrai, pas toujours. Certes, ils ne sont pas les derniers à pratiquer l'art difficile de joindre le geste qui sacre à la parole qui profane, mais avouez qu'il y a pire dans le domaine des célébrations à risques. Cher public, tendez l'oreille, écoutez bien ce son particulier qu'omettent mes mots, à l'instant où ma taciturnité reprend ses droits, en vieux ruminant qu'elle est. Ce son est de ceux qui s'abandonnent à l'âme et aux cordes d’un violoncelle invisible , dont je ne joue que lorsque mon cœur s’ouvre. Il en retient à lui la note la plus proche du don, avant de la lâcher dans la portée la plus proche du partage. Dedans les basses continues, une voix solitaire s'emploie à la polyphonie, c'est ainsi, parfois, qu'une amitié naît, d'un accord inusité, quoique nécessaire. Cette pensée, je la dédie à Jacques, Mélanie, Julien, ils sauront pourquoi. Au revoir à tous et encore merci.

DOCUMENTS

EXPOSÉ PAR JACQUES GOORMA DES MOTIVATIONS DU JURY DU PRIX JEAN ARP LORS DE LA SÉANCE D'HOMMAGE À MARCEL MOREAU : « Et caro verbum facta est »


Marcel Moreau. La mare, le sel, la mort et l’eau. La mer se retire de la mare. Y laisse sa parole dans le creux du livre. Un livre ivre de son verbe, de son élan, de son amour. La mer stimulante et l’eau fascinante de la mort. Marcel mord l’eau. Tente de saisir le fluide vital qui échappe. […]

Une tension permanente entre les oppositions cardinales et la recherche perpétuelle de ce qui les relie animent cette écriture dans sa quête impitoyable de justesse et de vérité. « Le vertige qui nous fait approcher les incandescentes raisons de vivre est le même qui nous fait donner au néant le baiser empoisonné. » Une impitoyable lucidité l’avertit du danger de cette possession et lui fait écrire : « Encore un peu, j’allais omettre d’exister ». Une vitalité peu commune le sauve des « pensées abortives » et du regard pétrifiant de la méduse où pourrait le mener la seule fascination de la mort. Son écriture n’aura, au contraire, de cesse d’accomplir les noces innombrables et suprêmes du verbe et de la chair, dans une célébration renouvelée des forces les plus obscures comme dans la fréquentation des plus hautes arêtes de l’amour et de l’esprit sur lesquelles danse sa pensée. « N\'empêche qu\'au regard de la barbarie moderne, aveugle, hypocrite, technicienne, et par la bande si dévastatrice, l\'impression me vient parfois d\'avoir fait œuvre salubre. »  Mais là encore la lucidité l’emporte car si l’auteur est possédé il n’est pas dupe. « De toute façon, ce n\'était pas son propos d\'être salutaire. Trop pauvre en optimisme... » […]

On ne peut évoquer la forme dans l’écriture de Marcel Moreau sans penser aux grands poètes baroques dont Protée fut le dieu. Une même profusion l’irrigue, une surabondance « protéiforme » dont la manifestation la plus visible est l’importance des néologismes, signifiant par là que le verbe ne cesse de s’accomplir et de créer. Cette vitalité fertile porte l’auteur à tout traduire en termes de métamorphose. Son instinct le conduit vers ce qui la confirme et l’exprime : la naissance et la mort, le chaos originel et l’épiphanie des corps, la conversion des énergies, les incessantes mutations, les illusions successives et les innombrables dévoilements, les ivresses et les vertiges et la houle changeante de sa parole. Une parole devenue monstrueuse par sa soif de « montrer » et dont l’énormité suscite, comme devant tous les monstres, autant d’attirance et  d'admiration qu’une forme de répulsion et de terreur sacrée. Un tel excès peut aussi se montrer menaçant pour celui qui le porte : « Trop de tension pour un seul homme ».

Le fond de l’expérience intérieure est, comme dans la poésie baroque, l’intuition de l’inconstance et de la variation. Son chant est l’expression mouvementée et théâtrale d’une même hantise de l’amour, du verbe et de la mort. Cet effet de mouvement et d’expansion, d’action toujours renouvelée et jamais achevée se traduit par des formes complexes et ouvertes, se développant sur plusieurs plans et dégageant une multiplicité de perspectives sans jamais perdre le rythme qui lui donne vie. Les images ne viennent pas seules, mais par chaînes ou entassements, pyramides ou avalanches, jaillissements ou ruissellements, obéissants à une volonté de profusion, de gonflement, de dynamisme expressif. Les métaphores multiples ou longuement filées, répondent à l’intime abondance, se déploient comme un ensemble animé d’un mouvement de propagation. Les images s’engendrent mutuellement, se substituent les unes aux autres, donnent au texte l’impression d’une métamorphose continue. « À l\'instar de ce qui se passe dans un cerveau gagné par la fureur de dire l'indicible, partout ici ça bombille, ça fourmille, ça frétille, ça titille, partout les excroissances et les fermentescences, les protubérances et les  intumescences, le torpide et le fétide, le phalloïde et l'utéroïde. Mais ce qui me frappe surtout, c'est dans ma vision l'interdépendance des images végétales, cette sensation qu'elles donnent de se chevaucher les unes les autres, de se toucher, de s\'étreindre sans jamais se repousser, d'éviter les ruptures, de multiplier les connivences, les accrochages, les entrelacements. » […]

Là encore cependant, le style de Moreau échappe aux classifications hâtives qui chercheraient déjà à l’enfermer dans ses composantes volcaniques, outrancières et démesurées. « Dans ma jeunesse, l’écriture était aussi un acte semblable à celui d’un sculpteur qui travaille, modèle à partir de quelque chose d’informe. J’ai dû commencer par là. À présent, ce n’est plus tout à fait comme ça que se présentent les choses. Je suis assez critique envers cette écriture parce qu’elle n’est pas aussi belle que celle à laquelle j’ai pu arriver aujourd’hui, pas aussi musicale ;  il s’agissait plutôt d’une écriture géologique. » Réduire son écriture à son seul aspect baroque reviendrait à éclipser un certain classicisme qu’atteste un souci d’exactitude, d’économe précision, d’équilibre et de subtile musicalité. L’exquise et efficace pertinence de la formulation, la souveraine maîtrise de la forme dans l’expression d’une sensibilité aiguë, prend alors allure d’aphorisme et force proverbiale, courtisant une perfection fort peu débridée. C’est, sans doute, la coexistence bien plus que l’opposition de ces contraires agissants qui caractérise cette œuvre majeure et lui donne son sens, sa profondeur et sa portée véritable : «  Barbare, mon raffinement est suspect. Raffinée, ma barbarie choque. Et pourtant, c'est bien ainsi que j'assume cette dualité, devenue ma passion centrale. Je dis le désordre des pulsions dans l'ordre de la syntaxe. Je révère la beauté, le faste, la seigneurie au moment où je ne rêve qu\'à d’obscures cruautés, à de grossiers vautrements. » […]

Il n’est finalement pas étonnant qu’une œuvre qui fuit ainsi la tiédeur et la médiocrité soit à son tour redoutée et écartée par elles. Ses excès effrayent, son pouvoir dérange et met le doigt sur nos propres débordements et nos incohérences. On ne peut vibrer impunément à une telle fréquence. « Cette aptitude à vivre à la fois infidèle au passé et coupé de l\'avenir explique sans doute ce que certains ont appelé la \"barbarie\" de ma démarche, c'est-à-dire cela même qui ne peut que l'invalider aux yeux des intellectuels professionnels......J'ignore tout ce qu'ils aiment savoir. Je sais tout sur ce qu'ils  préfèrent ignorer", telle pourrait être ma devise... »  […]

Moreau. Dans le vocabulaire équestre, ce terme désigne un cheval à robe noire et luisante. Comment ne pas songer alors à la fougue ténébreuse, à la fois magnifique et terrifiante, d’une apocalypse, autrement dit, d’une révélation ?

REVUE DE PRESSE

Souvenirs d’immensité
Zazieweb par SAHKTI

 Manuscrit retrouvé au fond d’une malle, jugé impropre à la consommation par son auteur. Mais malgré tout, un petit quelque chose, une émotion, un rythme... qui font que ce texte a bénéficié de ce que Marcel Moreau nomme « une rééducation motrice ».
 Et c’est ainsi que vingt ans plus tard, l’écriture exige un geste fort de son géniteur et fait dire au livre toute sa nécessité.
 L’auteur a vieilli, ses envies aussi, ses exigences ont changé et se sont renforcées. A l’ordre bien établi, il préfère le déraillement, mais pas n’importe comment, celui qui va le surprendre.
Les instantanés d’autrefois refont surface, pas toujours dans l’ordre. Voyage géographique qui devient voyage de la mémoire. Ex-URSS, Mongolie, Chine... des rêves qui se transforment, de ceux que l’on secoue pour les faire revivre ou que l’on condamne parce qu’on les sait perdus.
 L’écriture est poétique, sensuelle et langoureuse, ronde, belle et riche d’un vocabulaire envoûtant. Toute une magie déployée en lettres par Marcel Moreau. Hommage aux mots, aux lieux, aux sensations. On embarque avec le Transsibérien, chargé de craintes et d’incertitudes, d’espoirs également. La route promet d’être longue mais si belle !
 Un livre qui nous suit longtemps, un bijou finement ciselé... Merci à l’auteur.