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LA BOURSE DE TRADUCTION DU PRIX NATHAN KATZ DU PATRIMOINE

2008

Benjamin SUBAC, dit NOCTUEL

 Benjamin Subac-Noctuel a été le cinquième Lauréat de la Bourse de Traduction du Prix du Patrimoine Nathan Katz. La Bourse de Traduction lui a été décernée en novembre 2008 et remise en mars 2009 dans le cadre des 4° Rencontres Européennes de Littérature à Strasbourg.

 DE LA PRESSE ÉCRITE À LA RADIO ET LA TÉLÉVISION
 Benjamin Subac-Noctuel est né à Strasbourg en 1923.
 Il inaugure sa carrière de chroniqueur au Journal d’Alsace et de Lorraine, puis donne des portraits littéraires aux Dernières Nouvelles d’Alsace
 En 1947, il inaugure à Radio-Strasbourg, une carrière qui durera trente-trois ans au cours de laquelle il écrira ou réalisera plusieurs milliers d’émissions, essentiellement dans le domaine des variétés. 
 En 1964, il présente le journal télévisé régional et salue son public par la formule « Bonne et Heureuse soirée, Güeten Owe », audace qui lui vaut de disparaître du petit écran. 

 … MAIS SANS CESSER D’ÉCRIRE
 
En 1948, Noctuel donne des sketches au Barabli, le Cabaret Alsacien de Germain Muller et Raymond Vogel. 
 Il collabore à de nombreux journaux. Ses textes sont traduits en espagnol et en polonais, 
 Il a reçu le Prix Maurice Bourdet (1953) et le Grand Prix Maurice Betz (1964). 
 

BIBLIOGRAPHIE

 HUMOUR ET POÉSIE
 Après avoir publié, en 1956, ses premières histoires d’objets et d’animaux dans la revue Constellation, Jean-Charles fait paraître ses premiers ouvrages : Visas pour l’humour (Denoël, 1962), La vie en chose (Calmann-Lévy, 1963) et le Dictionnaire français-rosse (Calmann-Lévy, 1964). 
 Sous l’égide d’Alex Grall paraîtra De l’os au cosmos (Planète, 1969).
 
 À SONNIE, À SONIA
 Après un long silence, il publie grâce à Armand Peter à Sonnie, à Sonia (Éditions bf, 1989). « Noctuel revient en librairie, écrit Danièle Brison, et c’est une très bonne nouvelle parce que l’homme – qui ne le sait ? – est pétri de talent » (DNA, 2.01.1990).
 Depuis lors, il confie à son ordinateur ses trouvailles poétiques lorsqu’il n’est pas occupé à mettre au point quelque programme de son invention ou en visite sur l’un des nombreux sites et blogs qui dispensent sur la toile le suc de son ironie.

 OUVRAGES PUBLIÉS DANS LE CADRE DU PRIX
 Gustave Stoskopf, Quand j’étais gosse et autres petites histoires alsaciennes (Arfuyen, 2009), première traduction de l’alsacien des récits de Stoskopf.

DISCOURS

DISCOURS DE RÉCEPTION
DE LA BOURSE DE TRADUCTION DU PRIX DU PATRIMOINE NATHAN KATZ
PRONONCÉ PAR NOCTUEL LE 14 MARS 2009 À STRASBOURG


     Si le Moïse de Michel-Ange porte des cornes, il doit ces attributs inattendus à un traducteur, et pas n’importe lequel ! Il s’agit en effet de Jérôme, rédacteur de la Bible en latin, la Vulgate, où  Moïse rayonnant se retrouva Moïse cornu. Et pourtant cette bourde, monumentale avant la statue, n’empêcha pas son auteur  de devenir saint Jérôme.
     Mais s’agissati-il vraiment d’une bourde ? Qu’on se reporte au texte original, le livre de l\'Exode, chapitre 32, verset 29, où il est dit : « Lorsque Moïse redescendit de la montagne du Sinaï en portant les deux tables du Témoignage, il ne savait pas que son visage rayonnait. »
     Le terme hébreu quaran, dérivé de queren (corne) signifie en effet, au sens propre cornu, alors que son sens figuré est rayonner. Ce dont témoigna Marc Chagall qui, lui, a fait partir du front de Moïse des rayons de lumière. À noter, en passant, que pour tout simplifier, queren s’emploie encore, avec une connotation financière, pour désigner un fonds, tel que le Fonds Monétaire International…
     Comme quoi traduire un mot qui n’a qu’un seul sens n’est rien : il ne s’agit que d’une simple question  de vocabulaire, tandis que transcrire un terme susceptible de plusieurs acceptions pose un problème de choix. Ce n’est pas pour rien que la transposition dans sa langue d’un texte d‘une autre langue s’appelle une version. À propos si tout le monde connait les forts en thème personne ne parle jamais de forts en version. N’y en aurait-il donc pas ?
     J’en viens à une petite phrase, plus actuelle, que vous avez peut-être rencontrée ça ou là : « Yes we can ! »  Oui, nous pouvons l’interpréter comme on le fait. Pourtant, il serait tout aussi correct de la traduire par « Oui, nous faison des conserves », voire, avec un brin de perfidie, par « Oui, nous mettons en boîte », le verbe to can signifiant bien cela.
      Comme quoi les mots disent beaucoup de choses et on peut leur en faire dire plus encore. Ainsi le  doyen Robert Redslob évoquait-il un guide strasbourgeois de touristes qui, devant le monument de Kléber, traduisait l’inscription de la plaque « Mort au Caire » par « Er isch im Kriej gfalle » (Il est tombé pendant la guerre). Il parlait aussi (le doyen, pas le guide) d’un brave sapeur-pompier expliquant que, sur son casque, les lettres « SP » étaient les initiales de « sa prûle ».
     Dans le même registre, on pourrait évoquer cette assemblée internationale, où, en quête d’un interprête, le président ayant demandé s’il y avait dans la salle quelqu’un parlant parfaitement le français,  un des assistants  leva la main en déclarant : « Je ! »
     
Enfin, je me souviens avoir lu jadis une édition française d’un roman de Tolstoï où, pour parler d’une étable, on disait « la vacherie ». Ce qui n’était pas faux encore qu’un tantinet rétro.
     Mais, trêve de fariboles !  j’en viens à mon propos.
     Traduire est avant tout une question de choix. Tenez, dans le chapitre Un bon plaidoyer, Stoskopf dit d’un personnage : « Er isch ankumme wie e Mohr in e Juddehüs ».  Le sens est clair : il fut reçu comme un chien dans un jeu de quilles. Oui, mais comment rendre sa façon de le dire ? Tout  naturellement, au vu de la phrase, on est tenté par « il fut reçu comme un Maure dans une maison juive », ce qui ne voudrait rien dire puisque, là où on trouvait les deux communautés, par exemple l’Espagne, il n’y avait pas eu d’animosité, que l’on sache, entre les descendants de Mahomet et ceux d’Abraham.
     Alors ? Il fallait opter pour un autre sens de Mohr… à condition de le connaître. Mais, j’ai eu la chance de bénéficier d’un consultant hors de pair en la personne de Jean-Paul Gunsett, qui lui-même, le cas échéant, avait recours aux lumières du brillant germaniste Raymond Matzen. Et tout s’éclaira : en effet, dans les campagnes d’Alsace, Mohr désignait, et, ça et là, désigne encore, la femelle du cochon, autrement dit la truie.
     Qu’il ne faille pas juger les mots sur leur mine  j’en ai aussi un exemple ici même, dans la Librairie Kléber où nous sommes si aimablement  reçus aujourd’hui. Il y a une soixantaine d’années, un de ses étages, déjà lieu culturel, était  consacré à la  danse, la danse de salon. Il s’appelait  alors le Rio et son nom rutilait, en grosses lettres de néon au-dessus de la Place Kléber. Nous y avons dansé, ma muse et moi, avec un faible particulier pour  La comparsita. Or,  La comparsita, c’est quoi, en français ? Eh bien,  si vous pensez, comme je l’ai longtemps fait, à « la petite comparse », vous avez tout faux ! En effet, je viens de le découvrir sur Internet, le nom de ce tango de rêve qui était d’ailleurs au départ, en 1916, une marche de carnaval, ce nom espagnol signifie «  la petite fanfare »…
     Comme quoi les mots sont malins et ne manquent jamais une occasion de se déguiser pour nous surprendre.
     Pourtant je ne leur en veux pas et j’ai même tenu à leur rendre hommage avec ce  quatrain, modeste mais bien senti :
                    Je lis beaucoup les dictionnaires.
                    Quoique gros, ces livres sont fins.                         
                    On y passe sa vie entière                              
                    Sans trouver le mot de la fin.

 

DOCUMENTS

UNE PETITE ANTHOLOGIE
DE L\'HUMOUR DE NOCTUEL :
Extraits du Dictionnaire Français-Rosse
(Calmann-Lévy, 1965)

Abaisser (s\')
Ce qu\'on est parfois obligé de faire pour se mettre au niveau de ses supérieurs.

Absences
Ce par quoi se manifeste la mémoire chez ceux qui n\'en ont pas.

Bafouiller
Parler en articulant après.

Beauté
Qualité dont l\'absence, chez une femme, fait l\'objet de nombreux soins.

Dilettante
Artiste qui n\'a ni la patience de ne rien faire, ni le courage de travailler.

Égoïsme
Façon de songer aux autres en se mettant à leur place.

Être humain
Organisme qui a  besoin d\'effusions quand il est jeune et d\'infusions quand il l\'est moins.

Exégèse
Art d\'enfoncer des parenthèses ouvertes.

Gloire
De quoi se faire oublier un jour par beaucoup plus de gens qu\'on n\'en a  connus.

Histoire (l\')
Des histoires.

Honnêteté
Qualité inventée par les filous pour limiter la concurrence.

Humoriste
Original qui se plaît à prendre les bonnes choses du mauvais côté.

Jeunesse
Circonstance atténuante pour l\'usage qu\'on en fait.

Lauriers
Mi-fleurs, mi-couronnes.

Louis XIV
Personnage qui s\'est tellement pris pour Sacha Guitry qu\'il a fini dans sa peau.

Modestie
Art de s\'applaudir avec les mains des autres.

Naissance
Péché de jeunesse dont la vie constitue la pénitence.

Optimisme
Art de se contenter de ce qu\'on n\'a pas.

Poète
Malheureux qui passe sa vie à rendre à grands cris son dernier soupir.

Respect
Respectons notre prochain, car il n\'y songe pas toujours lui-même.

Scrupules
Remords tellement zélés qu\'ils sont là avant l\'heure.

Sourire
Manière gracieuse de montrer les dents.

Trépas
Fin du « moi » difficile.

Vie
Temps que met l\'homme pour passer du lait à la bière.

Zéro
Nullité sans laquelle il n\'y aurait pas de milliards.
 

REVUE DE PRESSE

Le Stoskopf de Noctuel
DNA par Antoine Wicker

 Lauréat du Prix du Patrimoine Nathan Katz attribué par l’Association Capitale Européenne des Littératures, Noctuel a été, avec Gustave Stoskopf, fêté joyeusement à Strasbourg.
 C’est à l’occasion de la publication, par les Éditions Arfuyen, de Quand j’étais gosse et autres petites histoires alsaciennes (Üs minere Kneckezitt) de Gustave Stoskopf, dans une traduction française de Benjamin Subac, alias Noctuel – et c’est une nouvelle excellente idée des réseaux d’écrivains et universitaires fédérés autour de ces prix littéraires par Gérard Pfister.
 Stoskopf aux palmarès des Prix du Patrimoine apparaît désormais entre René Schickelé, qui sera distingué l’an prochain, et Jean Geiler de Kaysersberg, célébré l’an dernier, après Alfred Kern déjà, les frères Matthis, Jean Hans Arp : la liste parle d’elle-même, et il n’y a pas plus fine manière – elle s’enrichira au fil du temps – de convoquer ici nos patrimoines littéraires et poétiques.
 Hommage donc à Stoskopf, dont l’œuvre picturale et dramatique dialectale – on songe à son Herr Maire –, et politique – nul n’oublie le rôle qu’il joua dans la création du Salon d’art de la Revue alsacienne illustrée, du Musée alsacien, de la Société du Vieux Strasbourg, du Journal d’Alsace-Lorraine, etc. –, nous est assez bien connue.
 On découvre ici son art du conte, nourri à tous ses autres talents et merveilleusement incarné entre pays de Brumath et pays de Hanau dans l’Alsace des naissantes années 1900 – son traducteur l’apparente à juste titre à l’élégante et populaire sensibilité d’un Daudet, d’un Maupassant, d’un Pagnol.
 Ledit traducteur, Noctuel donc, consacra aux récits, contes et nouvelles de Stoskopf de longues décennies de patiente et affectueuse étude ; et c’est en expert – il fit belle carrière d’humoriste aux DNA et à Radio Strasbourg – que l’écrivain et traducteur sert aujourd’hui, à 86 ans, l’originale fantaisie de Stoskopf, qu’entre vivant colloque et solennelle en même temps que divertissante remise de prix saluèrent aussi François Pétry, Nicolas Stoskopf, Roger Siffer et Cathy Bernecker. Que salua Adrien Zeller enfin – le Conseil régional par le truchement de son Office pour la Langue et la Culture d’Alsace parraine ce Prix du Patrimoine.



Gustave Stoskopf, Prix du Patrimoine Nathan Katz
Les Affiches-Moniteur par Christine MULLER

 C’est avec son dynamisme habituel et sans notes que M. Adrien Zeller a remis le Prix du Patrimoine Nathan Katz le 14 mars dernier sous les lustres monumentaux de l’Hôtel de Ville sur la place Broglie à Strasbourg. Le Président du Conseil Régional rappelle que Strasbourg, capitale de l’Europe est idéalement configurée pour promouvoir aussi la littérature transfrontalière et mettre ainsi en valeur les langues et leur fécondité. Gustave Stoskopf, l’heureux lauréat, nous a hélas quittés depuis longtemps, ce qui n’ a pas empêché M. Zeller de rappeler que le dramaturge, peintre et homme de médias fut aussi un grand conteur.
 Les contes de Gustave Stoskopf, Quand j’étais gosse et autres histoires alsaciennes s’offrent aujourd’hui une nouvelle jeunesse grâce à la traduction de l’alsacien de Noctuel – alias Benjamin Subac – à qui a été décerné le Prix du Patrimoine.
 Très ému, le récipiendaire de tant d’honneurs – il avoue n’en avoir jamais connu de tels, lui qui venait de fêter ses 86 printemps ! – pétille de verve dans une assemblée habituée à des discours plus consensuels. Ainsi prédit-il un grand avenir à cette traduction puisqu’elle est d’ores et déjà « un best Zeller » ! Après avoir évoqué ce que représentait pour lui l’Hôtel de Ville – il s’y est marié il y a 60 ans ! – et son œuvre de traduction, il suggère finement « de franchir la dernière ligne droite (du discours), à deux foulées du buffet ». Non sans rendre aussi hommage au partenariat avec l’éditeur
Gérard Pfister « bien qu ’il soit délicat d’évoquer le mot tandem à l’Hôtel de Ville », s’amuse Noctuel. Car il va sans dire, conclut le traducteur, « qu ’un auteur sans éditeur est tout au plus un spermatozoïde ».



« Quand j’étais gosse » : une cure de jouvence
Échos Unir par Louis Bloch

 Cela tient de La guerre des boutons de Louis Pergaud, des romans champêtres de George Sand, des contes de Erckmann-Chatrian et, surtout, constitue un élixir tonifiant que l’on avale d’une traite : Quand j’étais gosse de Gustave Stoskopf traduit de l’alsacien par Noctuel alias Benjamin Subac (Arfuyen, Paris). Rarement un auteur et son traducteur ont fait état dans leur œuvre d’une telle complicité. Cependant Noctuel reconnaît avoir commis deux infidélités au texte de Stoskopf, notamment d’avoir aéré « de trop longs paragraphes en y multipliant les alinéas ». Et d’ajouter : « Mais aller à la ligne est-ce vraiment pécher ? »
 Défile alors à travers de savoureuses historiettes tout un échantillonnage de la population ayant vécu dans un coin de l’Alsace au XIX° ou au XX° siècle. Paysans, artisans, commerçants, édiles, fonctionnaires, musiciens, qu’ils soient chrétiens, juifs ou incroyants tout ce petit monde se côtoie, se connaît, qu’ils viennent d’un gros bourg ou d’un petit village. En les croquant d’une plume alerte et malicieuse Gustave Stoskopf leur a donné une dimension universelle et rendus vivants à jamais. Tel le portrait de « Meuïsche le malin ».
 Meuïsche, forme alsacienne de Mosché, se vit confier par le juge de paix de Brumath une mission de confiance. S’étant fait confectionner une paire de bottes le magistrat constata qu’elles ne lui allaient pas. Que faire ? Retourner chez le cordonnier ? Certainement pas. Il fit appel à Meuïsche, petit marchand juif, pour qu’il trouve un acquéreur de ses bottes. Mais le juge se montra méfiant. Il ne lui remit qu’une botte et l’invita à chercher la seconde quand il aura trouvé un amateur.
 Des semaines s’écoulèrent sans qu’on revit Meuïsche. Un jour, alors qu’il passait sous sa fenêtre, le juge l’interpella et demanda des nouvelles de sa botte. « Eh bien ! lui expliqua Meuïsche, je l’ai vendue à un gars avec une jambe de bois. Si j’en rencontre encore un qui aurait besoin de l’autre, je viendrai la chercher... »
 II faudrait les citer tous, ces truculents personnages, nos semblables, mais je ne voudrais pas vous gâcher la joie de les découvrir vous-même. Par ces temps de dépression en tous genres, voilà un antidépresseur singulièrement efficace.