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LE PRIX JEAN ARP DE LITTÉRATURE FRANCOPHONE

2011

Valère NOVARINA

SUISSE francophone

Né en 1947 près de Genève, Valère Novarina a passé son enfance et son adolescence au bord du lac Léman et dans la montagne. 

À Paris, il étudie la littérature et la philosophie, rencontre Roger Blin, Marcel Maréchal, Jean-Noël Vuarnet, veut devenir acteur, mais y renonce rapidement. 

Il écrit tous les jours depuis 1958 mais ne publie qu’à partir de 1978. 

Une activité graphique, puis picturale se développe peu à peu en marge des travaux d’écritures : dessins des personnages, puis peintures des décors lorsqu’il commence, à partir de 1986, à mettre en scène certains de ses livres.

BIBLIOGRAPHIE

Valère Novarina a publié l’essentiel de son œuvre aux Éditions P.O.L : Le Drame de la vie • Le Discours aux animaux • Vous qui habitez le temps • Théâtre : L’Atelier volant • Le Babil des classes dangereuses • Le Monologue d’Adramélech – La Lutte des morts • Falstafe • Pendant la matière • Je suis • L’Animal du temps, version pour la scène du Discours aux animaux • L’Inquiétude, version pour la scène du Discours aux animaux • La Chair de l’homme • Le Repas, version pour la scène des premières pages de La Chair de l’homme • L’Avant-dernier des hommes, version pour la scène du chapitre xvii de La Chair de l’homme • L’Espace furieux, version pour la scène de Je suis • Le Jardin de reconnaissance • L’Opérette imaginaire • Devant la parole • L’Origine rouge • L’Équilibre de la croix, version pour la scène de La Chair de l’homme • La Scène • Lumières du corps • L’Acte inconnu • Le Théâtre des paroles • L’Envers de l’esprit • Le Vrai sang.

Aux Éditions Gallimard : Le Drame de la vie « Poésie/Gallimard » • L’Acte inconnu.

À l’occasion de la remise du Prix Jean Arp de Littérature Francophone le 31 mars 2012, une exposition de peintures et de dessins de Valère Novarina a été organisée à la Galerie Chantal Bamberger à Strasbourg : Anthropoglyphes. Simultanément, un texte inédit a été publié aux Éditions Arfuyen, partenaires du Prix, sous le titre : Je, tu, il.

DISCOURS

DISCOURS DE RÉCEPTION DU PRIX DE LITTÉRATURE FRANCOPHONE JEAN ARP PRONONCÉ PAR VALÈRE NOVARINA LE VENDREDI 30 MARS 2012 À STRASBOURG

Notes prises d'après l'intervention de Valère Novarina
(8 digressions, suivies d’une lecture...)


Gérard Pfister et les organisateurs du Prix Jean Arp de littérature francophone m’ont annoncé très tôt que devant vous, il y a aurait à prononcer un discours.. J’y ai beaucoup pensé tout l’été — et sans doute un peu trop ! — car mon ébauche de « discours de réception », à force de le tourner dans tous les sens, m’a emporté ailleurs qu’au lieu prévu, est devenu finalement un animal autonome et a trouvé sa place dans un livre que je viens tout juste de publier chez P.O.L : La Quatrième personne du singulier. Je vous en lirai tout à l’heure quelques pages.

Mais il me semble qu’il faut ancrer un peu cette lecture ici, à Strasbourg, dans cette université, dans cette ville que je ne connais pas très bien, mais qui a été le théâtre de plusieurs rencontres importantes et le creuset de beaucoup de réflexions.

1.
Quod omnis qui sacrae Scripturae studiis accintus incumbit, sensum Verbi Dei tenere contendens, instar Jacob cum deo luctetur. 

Nous sommes à l’université, j’ai donc pensé qu’il fallait commencer par du latin... Cette citation de Rupert de Deutz est restée affichée au mur de mon atelier assez longtemps. En voici donc la traduction : « Celui qui s’adonne intensément à l’étude des saintes Écritures, s’efforçant de comprendre le sens du Verbe de Dieu, à l’instar de Jacob, lutte avec Dieu. » 

J’avais demandé à Claude Vigée — qui le fit merveilleusement — de commenter ces quelques lignes de Rupert de Deutz lors d’une émission de radio que j’avais composée avec Yvonne Taquet autour de cette scène centrale de la Bible : La lutte de Jacob avec l’ange. « Jacob lutte avec un inconnu. » Une traversée... une scène pascale... Jacob traverse l’eau du Yabbock et change de nom : c’est maintenant Israël qu’il se nomme. Traverser l’onde et revêtir un nom nouveau.

À cette émission de radio j’avais invité également Olivier Clément ; je lui demandai de nous éclairer sur ce mot fondamental de Logos qui est Davar dans la Genèse et dans les Psaumes. 

J’étais d’ailleurs à cette époque — je dois l’avouer — quasiment obsédé par ce mot mystérieux ; je le voyais partout ; je le croyais la clé de tout.

Cette idée fixe m’était venue après avoir assisté à Morzine, en Haute-Savoie, lors de la messe de minuit, à une dérobade : après avoir lu le Prologue de Jean («Au commencement était le Verbe…»), le jeune prêtre nous avait déclaré : « Le Verbe... ? Oh, ne vous occupez pas trop de ça... c’est de la philosophie grecque, on va passer directement au petit Jésus ! »

Pendant toute une année, je n’ai cessé de penser à ce mot : Logos ; je n’ai cessé de vouloir le creuser — et des gouffres nouveaux, des trappes, des cavernes différentes s’ouvraient selon que l’on traduisait Logos par Parole, comme les Bibles protestantes ; par Verbe, comme les Bibles catholiques ; par Raison, comme Hegel dans sa Vie de Jésus.

J’ai donc demandé à Olivier Clément quelle traduction lui semblait la plus juste, il m’a répondu : « Toutes sont bonnes, toutes sont justes, et leur multiplicité témoigne de cette pluralité une, de cet éveil des sens qui féconde tout lecteur attentif de la Bible... D’ailleurs, ce qui caractérise la Bible, c’est justement qu’elle est à traduire dans toutes les langues : elle miroite dans tous les sens de toutes les langues... » 

J’aurais pu ajouter ce que Jean Cassien dit des Psaumes : « La juste traduction des Psaumes n’est ni en grec ni en latin, ni en aucune autre langue, la juste traduction des Psaumes est en toi.» (Mais je n’avais pas encore lu Jean Cassien.) C’est très beau cette idée que la traduction du Verbe doit elle-même devenir verbe, c’est-à-dire agir chacun de nous.


2.
Claude Vigée est proche de nous tous ; il fait partie je crois du jury qui décerne ce prix ; je voulais le remercier tout particulièrement — et avoir aussi pensée reconnaissante pour Olivier Clément, à qui je dois beaucoup : il a développé en moi quelque chose comme une oreille orientale. Il y a une autre personne, chère à beaucoup d’entre vous, que j’associe à Strasbourg : c’est Henri Meschonnic. Ici il faut que j’entre dans le récit de notre étrange rencontre.

Nous avions été tous les deux invités à Poitiers, par Gérard Dessons, à un cycle de rencontres d’écrivains. Je ne le connaissais pas encore et je ne parlais pas le même jour que lui, nous allions donc nous manquer... Mais au moment de quitter Poitiers, tout en courant vers la gare avec ma valise, je le reconnais, attablé à une pizzeria avec Gérard Dessons. J’étais très pressé, je n’avais pas le temps de me présenter, mais, en passant, j’entends Meschonnic dire : « D’ailleurs, sur le portail sud de la cathédrale de Strasbourg, la Synagogue est aveugle et porte un bandeau sur les yeux… » Je m’arrête : 

« Monsieur Meschonnic ? – Oui ! – Vous n’avez pas remarqué ? – Quoi ? – L’Église, de l’autre côté ? – Eh bien ? – Elle est sourde ! » Il m’a demandé : « Comment ont-il fait pour la représenter sourde ? – Excusez-moi je dois aller prendre mon train ! » 

Tel a été, textuellement, notre unique dialogue.

Je suis donc allé hier soir, sitôt descendu du train, vérifier que la Synagogue aveugle et l’Église sourde, toutes deux si merveilleusement complémentaires, se trouvaient toujours bien au portail Sud. 

3.
À Strasbourg, je ne suis pas dépaysé : je m’imagine encore en Lotharingie, cette profonde colonne vertébrale de l’Europe réunissant la Champagne, une partie de la Provence, la Franche-Comté, l’Alsace, une partie des Pays-Bas, la Ligurie, la Lorraine, le Piémont, la Bourgogne transjuranne : c’est à dire la Suisse romande, et enfin la Savoie. Je ne suis pas ici en terre inconnue.

Savoyard, vaudois, piémontais, je sais ce qu’est un pays qui peut basculer de l’un où l’autre côté de la frontière ou passer soudainement d’une langue dans l’autre ; d’une religion à l’autre ; je sais la réserve de forces qu’il y a dans un sol parcouru de courants linguistiques différents... 

Ici, à Strasbourg, se rencontrent trois langues vivant en bonne entente : le français, l’allemand, l’alsacien... Nous, en Savoie, nous avons le français, et l’italien de l’autre côté de la montagne et l’allemand à une demi-journée de vélo, et le patois sur les hauteurs ; je me sens en Alsace en pays limitrophe, c’est à dire chez moi : en pleine polyphonie.

4.
À l’école, l’allemand était ma première langue étrangère ; je le parle mal et très peu, mais j’y suis tout de même assez sensible pour observer le passage d’une langue à l’autre : j’ai vu longuement travailler Léopold Von Verschuer qui a traduit L’Origine rouge (Die rote Ursprung), L’Acte inconnu (Der unbekannte Akt), Lumières du corps (Lichter des Körpers) et constaté à quel point, les deux langues sont loin l’une de l’autre, à quel point le Rhin, à franchir, est profond — et à quel point le travail de Léopold était remarquable : cela vient sans doute de ce qu’il a été d’abord acteur de ces textes, qu’ils les a profondément incorporés avant de les traduire.

L’allemand donc, rencontré à l’âge de onze ans, m’a donné l’image de la phrase (ou de la page écrite) comme un « champ de force » : le verbe à la fin, comme s’il attendait pour agir, montrer sa force et manifester son pouvoir de renversement. C’est la motricité de cette langue qui m’a toujours frappé : les fortes indications de mouvement, la force du verbe, la force des prépositions, l’architecture dynamique de la phrase. 

Cette extraordinaire dynamique visible qu’il y a dans la phrase allemande, c’est peut-être cela qui fait que cette langue est celle de la philosophie. 

Une langue à racines présentes ; un peu comme en arabe, en hébreu, dans chaque mot, la racine centrale est toujours là. Une langue, à architecture apparente, à philologie manifeste, contrairement au français qui aime à tenir cachées ses origines... (C’est ce qui fait aussi son mystère.) Oui, je crois que la vision que j’ai depuis quelques années de la langue comme « champ de force» et le schéma mental que je me fais de la logodynamique (jusqu’à être parfois capable de le dessiner en couleurs !) cette vue des forces – cette vie du verbe acteur, je les dois certainement à mon étonnement devant la phrase allemande.

Cette vision d’une « logodynamique » de la page, cela me vient aussi du patois de Savoie — que l’on dit maintenant « franco-provençal » —, le patois savoyard lui aussi, comme l’allemand, comme l’alsacien est une langue extrêmement orientée et qui marque en toute chose la primauté du mouvement : on « vient en ça », on « va en là »... Entre Vauverdanne et Hautecisère, près du col de Terramont, il y a deux petits hameaux. L’un s’appelle « Jambe de çà » ; l’autre « Jambe de là ». Et, sur notre alpage, il y aussi, tout au bout d’une montagne qui pointe son nez au fond de la prairie un endroit nommé « en là par lélé » que je traduirais par en là par tout là-bas là-bas. 


5.
Toujours à propos de Strasbourg : m’est revenu tout à l’heure que c’est ici, pour la première fois, que j’ai eu la chance de pouvoir observer de près la lente maturation du travail théâtral. Grâce à l’invitation de Georgia Lachat, une jeune actrice qui jouait dans le spectacle et qui avait été élève de ma mère, j’avais obtenu la permission d’assister pendant trois semaines aux répétions du Soulier de satin mis en scène par Hubert Gignoux. Tout au fond de la salle, j’observais la construction mentale de la pièce, les répétitions, le patient travail litanique de l’acteur, à la croisée du souffle et de la lettre, là où se crée et se creuse quelque chose de mystérieux entre la page du livre et le corps du comédien : de sorte que l’on ne sait plus à la fin si c’est Prouhèze qui écrit ou si c’est Claudel qui respire.


6.
 Il m’est revenu hier, en voyant l’Allemagne de l’autre côté du fleuve, un souvenir d’enfant frontalier, non pas de la guerre, mais de l’après-guerre, un souvenir très précis que je rumine souvent. Quand j’avais quatre ou cinq ans, il y avait à Thonon des prisonniers allemands. Nous habitions près d’un tennis, les prisonniers étaient chargés d’aplanir le court, d’y passer le rouleau. C’était le mois de juillet, ma mère m’amène jouer près des tennis ; elle voit un prisonnier allemand, un colosse d’au moins un mètre quatre-vingt-dix, tout en sueur, occupé à passer le lourd rouleau ; elle me dit : « Va lui donner une cigarette ! » Je me souviens très bien de la scène... je m’avance, la cigarette en main, et en tendant le bras très haut, je lui dis : « Tiens, Boche ! » Le prisonnier me répond, avec un très fort accent allemand que j’entends encore : « Je suis pas un Boche, je suis un homme. » À cinq ans, c’est une réplique qu’on n’oublie pas.

Maintenant, je dois vous avouer que je suis très heureux de pouvoir revenir l’an prochain à Strasbourg, avec toute notre troupe, pour jouer L’Atelier volant au Maillon ; j’espère, à cette occasion renforcer les rapports épisodiques mais à chaque fois très profonds qui, je crois, se sont noués avec cette ville, et avec la culture rhénane, c’est à dire réversible.

7.
Une dernière divagation... (la septième !) et encore un souvenir de l’autre rive... Mais cette fois-ci il s’agit d’outre-Atlantique et non pas d’outre-Rhin. Vers 1990, je me réjouissais de rencontrer Georges Pérec au Québec où nous étions invités à une rencontre d’écrivains ; j’espérais le rencontrer... malheureusement, déjà très malade, Pérec n’est pas venu et il est mort peu après.

 Je l’ai trouvé cependant très présent au Québec par la répétition systématique de l’un de ses titres les plus connus sur toutes les plaque minéralogiques des automobiles de Montréal : « Je me souviens »... Et, à force de voir ce Je me souviens partout, il m’est venu à l’esprit que la devise de l’Europe était : 
« J’oublie. »

Dans la querelle sur les racines chrétiennes de l’Europe qui a agité Bruxelles, tout aurait été compris autrement — et il me semble qu’il y aurait eu bien moins de malentendus — si l’on avait tout de suite utilisé le mot source plutôt que le mot « racine ». Racine à quelque chose de radical, de possessif, de fermé, alors que « sources » ouvre et dit simplement d’où l’on sort. Un arbre a des racines qui possèdent et s’agrippent à un territoire, mais elles ne sont là que pour tenter d’aller chercher l’eau un peu plus loin : tout être vivant à ses sources ailleurs qu’en soi. La source est hors de nous ; la source va chercher loin et toujours ailleurs. Les sources bibliques de l’Europe ne bornent pas une propriété ; elles nous ouvrent, nous orientent : sans elles nous ne comprenons plus notre histoire et sommes définitivement désorientés. Chacun prend source plus loin, et ailleurs, et — au bout de la chaîne : Rome, Athènes, Jérusalem — il y a les Hébreux, peuple dont le nom étymologiquement nous dit qu’ils ne sont pas d’ici. Et n’est-ce pas notre condition à tous ? Ne sommes nous pas « étrangers sur la terre », comme dit Pascal ? Ne sommes-nous pas « faits de temps et cependant étranger à lui » ?


8.
Si j’essayais tout de même d’écrire quelque chose qui ressemble à un discours de réception, il me semble que, reprenant le fil de ma rencontre avec Henri Meschonnic — et le croisant à celui de mes réflexions québécoises sur les deux propositions « Je me souviens » et « J’oublie » —, je vous proposerais simplement de nommer autrement la tour absente, la tour en moins de la cathédrale de Strasbourg, de l’appeler « la tour de l’oubli et du désoubli ». Ou bien « la tour du vide et du plein ».

Si cette cathédrale a une sorte de respiration qui nous prend dès que sur elle on lève les yeux, si elle nous aspire vers le haut, c’est aussi parce qu’il y a une tour qui manque : c’est qu’elle est bâtie avec quelque chose qui n’est pas là.

À partir de ce chef-d’œuvre architectural dont la force, me semble-t-il, vient de l’incomplétude et du déséquilibre, j’aurais aimé broder et me lancer dans quelques variations sur l’oubli, sur le manque, sur le vide, l’espace... 

L’espace. L’espace de la scène, l’espace de la page, l’espace matériel et immatériel qui, dans notre tête, est le théâtre de la pensée. Car la pensée — comme l’architecture, comme la musique — joue aussi d’un vide et du renversement. 

La pensée est non seulement dedans (comme tout le monde le pense !) mais aussi à l’extérieur — et le langage devant nous.

Le vide. Le vide non pas du tout comme néant, mais comme « champ » des attractions, lieu du rejet, lieu de l’attrait, « théâtre des séparés », le vide comme champ des attractions et de l’amour. 

C’est un peu cela que j’aurais développé autour de la tour absente de la cathédrale si j’avais fait mon travail. Mais je ne l’ai pas fait, et maintenant je vais lire quelques pages de La Quatrième personne du singulier... Il s’agit du début d’un chapitre intitulé : La respiration figure la pensée

« La source de toute pensée — là d’où elle sort — est le drame de la respiration : agonie et antagonie, retournement des jeux d’énergies, pertes et retrouvailles dans le labyrinthe du souffle, par ses carrefours de sens, ses croisements d’air autour du point impensé, autour du point insaisissable de son renversement.

La pensée procède de la respiration ; elle vient accomplir la respiration animale ; animale, elle va animer ce qui est en face ; elle porte vie, voit en mouvement ; elle apporte la contradiction de la vie et le croisement respiratoire au monde inerte.

La pensée est un geste. La pensée, la parole — car pensée et parole sont magnifiquement synonymes — offre la respiration au monde d’en face. La parole est un geste de vie. Elle applique la respiration animale au-dehors ; elle l’annonce à l’extérieur et dit que le réel respire ; elle dénoue, elle ouvre les pierres. 

Le croisement de souffles, la croix de la pensée, reconstruit et détruit, inspire et expulse, élève et met bas le mur d’hébétude, ajoure les pierres, démonte l’idée fixe — c’est pour en finir avec la monologie, l’adoration d’arbres et cailloux, l’idolâtrie des mots, lutter contre l’idole des mots devenus inertes.

La pensée est l’ardeur des mots. Par le feu dialectique de la respiration, le théâtre, lieu de la flambée des lettres dans l’espace, lieu du livre, utopie exacte, scène où se joue en surface profonde et en se creusant, le drame de la pensée, nous retourne et nous renvoie sans cesse à ce point de bascule et d’inversion de l’énergie : la croisée des sens.

Sens (le sens, les sens) : profondeur ambivalente de ce mot. C’est dans les mots réversibles que notre langue (comme toutes les langues) en sait le plus. Passage, renouveau, mutation, renaissance, métamorphose, naissent d’un faux pas, d’une chute, passent par la perte de l’équilibre. C’est traversée par le déséquilibre — et comme passant par un pont vide — et comme prise en faute, touchant sa limite — que la pensée reprend son élan.

Tout au fond de la respiration est la croix du souffle et son cœur retournant. Le retournement : passage victorieux par le vide et niement. La croix, négatrice de la mort, signe victorieux, est écrite au fond de notre animal qui respire. Nous ne saisissons, ni ne possédons, ni l’air par notre bouche, ni le langage : nous les brûlons et renaissons d’eux au passage.
(publié dans La Quatrième personne du singulier ©P.O.L, 2012)

DOCUMENTS

EXPOSÉ PAR PASCAL MAILLARD DES MOTIVATIONS DU JURY DU PRIX JEAN ARP LORS DE L'HOMMAGE RENDU À VALÈRE NOVARINA LE VENDREDI 30 MARS 2012 À L'UNIVERSITÉ DE STRASBOURG


Avant de prononcer un bref éloge de notre lauréat, qu’il me soit permis de rappeler la désormais longue liste des lauréats du Prix de Littérature francophone Jean Arp. Je sais que Valère Novarina a un amour particulier des listes, jusqu’à épuisement du langage et peut-être « jusqu’au bout du souffle » : Jean Mambrino (France), Prix Jean Arp 2004 ; Henri Meschonnic (France), Prix Jean Arp 2005 ; Marcel Moreau (Belgique), Prix Jean Arp 2006 ; Bernard Vargaftig (France), Prix Jean Arp 2007 ; Anise Koltz (Luxembourg), Prix Jean Arp 2008 ; Pierre Dhainaut (France), Prix Jean Arp 2009 ; Denise Desautels (Québec), Prix Jean Arp 2010 ; Valère  Novarina (Suisse), Prix Jean Arp 2011.

Quatre lauréats français, quatre lauréats de la francophonie européenne et nord-américaine : le Jury est arrivé cet année, mais c’est presque un hasard, à un équilibre parfait.

Comment dire en quelques mots les motivations du Jury que j’ai l’honneur de coordonner ? Il me semble tout d’abord que le Jury du Prix francophone Jean Arp a voulu distinguer une œuvre abondante, profondément novatrice et très unie. Que Valère Novarina pratique le théâtre, que celui-ci soit joué ou non pensé pour la scène – ce qu’il nomme le théâtre utopique -, qu’il s’adonne à la forme de l’essai réflexif ou théorique, son écriture est continument celle du même écrivain. Bien plus, ce qu’on pourrait nommer le poème de la vie vient briser l’unité et la convention des genres pour mettre le lecteur-spectateur, à tout instant, devant la question de la représentation littéraire et de la nature mystérieuse de la parole humaine. C’est ensuite un artiste complet, unique, que le Jury a entendu  récompenser : le metteur en scène, le décorateur, le plasticien ne sont pas séparables de l’écrivain. Une exposition de  peintures et de dessins nous donne aujourd’hui à penser les rapports riches et complexes du dicible et du visible. C’est enfin tout ce que cette œuvre porte avec elle, l’historicité même de l’art, que nous avons voulu honorer. Nourri aux grands textes des traditions religieuses, humanistes, philosophiques – on ne dira jamais assez ce que cette œuvre doit au Livre des livres – Valère Novarina nous donne en offrande, et peut-être en sacrifice, le grand Drame de l’art.

C’est que le projet de la dramaturgie novarinienne n’est pas seulement novateur, ambitieux. Il est radical. Il n’est pas seulement esthétique ou éthique, il est aussi critique et politique. L’œuvre de Valère Novarina met le lecteur face à l’inconnu, le spectateur devant une inquiétante étrangeté, le critique ou le chercheur dans une longue crise assurément, et l’homme face à sa démesure. Dans Le Drame de la vie, œuvre majeure, l’un des 2587 personnages, Mère des matières, dit ceci : « Ils cherchent la science ici, alors qu’elle est ailleurs dans les dedans où rien finit ». Non, la littérature n’est pas ce que nous croyions. Une fois les savoirs destitués – Novarina se défie des sciences humaines –, l’homme est remis à lui-même, nu face à lui même, face à la question de son origine, devant le mystère du Verbe et de la création, devant la Parole dont l’écrivain ne cesse d’interroger les pouvoirs, mais aussi les limites.

Merci, Valère Novarina, de nous apprendre à désapprendre, de nous donner à penser et vivre l’inconnu que nous sommes, d’inventer un poème de la vie qui est aussi un poème de la pensée.