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NATHAN-KATZ-PRIS FIR LITERATÜR IM ELSASS

2017

Lina RITTER

VILLAGE-NEUF

Lina Ritter est née en 1888 à Village-Neuf, au bord du Rhin et aux portes de Bâle. Son destin sera sans cesse déchiré entre les trois pays : France, Allemagne et Suisse.

D’une modeste famille de maraîchers, Lina complète ses études secondaires par des leçons de latin et de philosophie que lui prodigue un curé des environs. Elle s’inscrit en auditrice libre à l’université de Bâle où elle étudie le latin, la philosophie et l’histoire.

En 1911 elle écrit un drame historique, « Die Grafen von Pfirt » (Les Comtes de Ferrette), imprimé et monté à Bâle. La même année (elle a 23 ans), le conseil municipal de Village-Neuf donne son nom à une rue (qui existe toujours)…

En 1913, « Peter vu Hagebach », en dialecte, remporte un succès triomphal en Suisse et dans toute l’Alsace.

Le 20 novembre 1918, son mari Paul Potyka, né à Strasbourg en 1888 de parents allemands, est licencié de son poste par les vainqueurs et doit s’exiler en Allemagne. Elle le suit. Ils déménagent à Ettlingen (près de Karlsruhe), dont Potyka sera maire pendant neuf ans, puis à Baden-Baden, dont il devient maire-adjoint.

En 1933, il est brutalement destitué par décision du Gauleiter nazi Robert Wagner. Déménagement à Fribourg-en-Brisgau, où il défend comme avocat des opposants au nazisme.

Après la guerre, Lina multiplie les contacts avec le monde culturel de l’Alsace. Elle assure une chronique, puis donne des pièces radiophoniques sur Radio-Strasbourg, de 1947 à 1952. Elle en est un temps renvoyée comme épouse d’un Allemand et prend le pseudonyme de « Pantaléon Meyer ».

En 1965 paraissent ses « Elsasseschi Haiku » (Haïkus alsaciens). Elle meurt en 1981 à Fribourg et repose à Village-Neuf.

DISCOURS

DISCOURS PRONONCÉ PAR M. JUSTIN VOGEL, PRÉSIDENT DE L'OLCA, À L'OCCASION DE LA REMISE DU PRIX NATHAN KATZ DU PATRIMOINE À JEAN-LOUIS SPIESER LE 12 AVRIL 2017 EN L'AUDITORIUM DE LA BNU, À STRASBOURG


C’est toujours un grand bonheur de me retrouver ici à la BNU de Strasbourg, ce haut lieu symbolique qui recèle les trésors inestimables de notre culture à deux faces, qui constitue la base de notre personnalité alsacienne, ou pour reprendre les termes de Lina Ritter qui exprime « unseri Eigeheit »

Je ne remercierai jamais assez l’Association Eurobabel et ses ardents animateurs pour avoir instauré le Prix Nathan Katz, ils ont l’art de nous surprendre et, je dirais, de nous réconforter et de renforcer encore notre foi en la pérennité de l’Alsace et en son avenir. Je ne peux que m’en féliciter

C’est un rendez-vous important qui nous permet de célébrer tous les ans la profondeur du génie de l’Alsace, un génie qui rayonne et qui s’affranchit des limites du temps et de l’espace.

Cette année, le Prix Nathan Katz distingue pour la première fois, l’œuvre littéraire et l’action d’une femme d’Alsace, Lina Ritter. C’est un hommage particulièrement bien venu à une personnalité de premier plan et trop méconnue de notre littérature au XXe siècle, mais aussi un hommage au féminisme précoce que reflètent nombre de ses textes.

Pour faire redécouvrir cette œuvre, le Jury a confié à Jean-Paul Gunsett la difficile mission de traduire l’un des livres majeurs et particulièrement original de Lina Ritter : « Les Haïkus alsaciens ». Je voudrais d’emblée remercier Jean-Paul Gunsett qui a beaucoup contribué au choix très judicieux de ce livre.

Née en 1888, à Village-Neuf, devenu « Neudorf » en 1871, Lina Ritter grandit sur les berges du Rhin dans le Sundgau, parmi les pêcheurs et les paysans.

Elle portera sa vie durant cette nostalgie d’un Rhin mystique qui n’est pas une frontière, cette image d’un terroir à forte personnalité, naturellement ouvert sur son voisin bâlois, cette histoire d’un peuple éprouvé mais qui fait face à la domination des puissances conquérantes et résiste dans l’adversité.

Après des études d’histoire et de philosophie, qu’elle suit en auditrice libre à l’Université de Bale, elle publie à 23 ans ses premières œuvres dramatiques, die Grafen von Pfirt : les Comtes de Ferrette, puis Peter vu Hagebach. Cette deuxième pièce écrite en alémanique, langue du peuple mais aussi langue de culture, connut plus qu’un succès.

Ainsi que le rapporte Jean Paul Sorg dans sa magistrale introduction, ce fut à l’occasion d’une représentation théâtrale qu’elle fit la connaissance de Paul Potyka, qui jouera un rôle déterminant sur le cours de sa vie

Cela devait être in de Pfingstwoche,
han i my Schaatz s’erst mol gseh
E Wunder isch’s gsi…

Voilà ce qu’elle confesse dans un de ses Haïkus : (« La semaine de Pentecôte, j’ai vu mon bien aimé pour la première fois, ce fut un miracle.. » )

« C’est en 1919, que son destin s’est joué, quand à Lörrach, à 5 km de Village-neuf, mais de l’autre côté du Rhin et maintenant de l’autre côté de la frontière, elle se marie avec l’allemand (« le boche » !) Paul Potyka qui ne peut plus travailler et vivre dans une Alsace redevenue française. Il était pourtant né à Strasbourg mais de parents allemands.

Le schéma de 1871 se répète, cette fois en sens inverse…mais sans la clause d’option. Les « commissions de triage » chargées de désigner « les indésirables expulsèrent Lina Ritter. Sans hésiter, par amour et aussi par justice, elle suit son mari et avance vers un avenir incertain, qu’il s’agira de construire.

Ce furent des années difficiles pour le couple, des années placées sous le signe de l’épreuve, du déchirement, de l’exil. Sous le régime nazi, son mari fut à nouveau destitué de ses fonctions. Lina, quant à elle ne cessa d’écrire et fit jouer ses pièces tantôt d’un côté du Rhin, tantôt de l’autre, plus tard, elles furent jouées sur radio Strasbourg.

Après la guerre, elle reste en Allemagne ; sa maison est sur la rive droite mais ses pensées, ses songes traversent toujours le Rhin et elle reprend contact avec sa « patrie » en collaborant avec Radio Strasbourg où elle rencontre JP Gunsett.

Lina Ritter composait des Heerspiel, un genre dramatique dans lequel elle excellait. Mais, avec cette curiosité d’esprit qui la caractérise elle a animé pendant quelques mois une chronique bimensuelle Üs em Sundgau vorne – un hingedure, des séries de causeries sur l’histoire et le présent de son pays.

Ses tribulations ne prennent pas fin pour autant. En 1950, l’émission a été supprimée sous « une pression d’en-haut » fait observer Jean-Paul Gunsett en en connaisseur averti de l’institution. « Elle a été interdite d’antenne. On a dû se souvenir que cette femme avait épousé un allemand et, à l’Alsace française libérée, avait préféré l’Allemagne. Elle avait publié en 1940 un roman de langue allemande, Martin Schongauer. Doublement, triplement suspecte donc !»

Avec Lina Ritter nous traversons donc le tumulte de ce 20° siècle. Mais c’est dans le tragique de l’histoire, son histoire personnelle et celle de l’Alsace à laquelle elle est si intiment liée que s’affirme sa puissante et généreuse personnalité et que se révèle « cette âme…qui ne vacille pas, qui se maintient ; cette âme intègre et fidèle » et qui doit nous inspirer.

Une âme qui porte en elle cette question brulante : « worum trennt uns e Rhi ? » et qui tout au long de son existence l’appellera à agir pour que le Rhin ne sépare plus mais qu’il soit véritablement trait d’union et qu’il féconde cet espace rhénan qui est notre avenir.

En dépit des meurtrissures qu’elle a subies de part et d’autre de la frontière, nulle trace d’aigreur et de rancœur ne perce dans les écrits de Lina Ritter. Elle s’assigne pour mission de transcender les représentations manichéennes des uns et des autres. En « Wegwieser » elle s’attache à construire un avenir plus fraternel, plus humain.

Un optimisme, un engagement qu’elle partage avec d’autres personnalités marquantes de sa génération, toutes inscrites au panthéon de notre culture régionale et que Eurobabel a déjà magnifiées.

Bien sûr il y a tout d’abord une proximité avec le poète éponyme du Prix que nous décernons, Nathan Katz ; ils sont les chantres du Sundgau et les chroniques radiophoniques de Lina Ritter Üs em Sundgau vorne – un hingedure, nous introduisent dans les mystères, l’histoire et le présent de son pays enchanteur.

Nathan Katz et Lina Ritter sont profondément attachés aux hommes de cette terre, ils partagent leur frugalité heureuse et souriante et vivent avec eux l’amitié et la bonté, des vertus cardinales qui procurent joie et sérénité,

Selon Lina Ritter
E guete Mensch Un homme bon
Brücht nit viel rede N’a pas besoin de parler beaucoup
Me het gli Vertäue zue ihm On lui fait confiance tout de suite

et Nathan Katz dans un des poèmes traduit par Gérard Pfister semble lui répondre

Sais-tu, c’est une heure perdue
Celle qui a été sans joie
Celle qui n’a offert
Un mot de bonté
Un mot d’amour

Bonté et confiance, amour et paix, voilà les maîtres mots qui fleurissent dans leurs écrits et qui renvoient à « ce profondément et simplement humain » qui a séduit JP Gunsett à qui nous devons un grand merci d’avoir rendu hommage à cette poétesse par un travail raffiné de traduction ; nous pouvons ainsi accéder à ces Haïkus alsaciens qui constituent, selon Adrien Finck, « son chef d’œuvre poétique ».

Un genre très particulier qui nous vient d’une tradition littéraire japonaise qu’elle a adaptée à notre sensibilité et à notre langue alsacienne.

Les haïkus ce sont des Gsetzle, qui résonnent « comme une musique », dont la brièveté garantit la perfection, et dont la simplicité atteste la profondeur. Ces haïkus doivent nourrir l’imaginaire de nos enfants pour les faire accéder à cet univers où les mystères des rêves et du surnaturel colorent les réalités quotidiennes : la nature et les saisons, les travaux et les jours. Permettons à nos enfants d’habiter poétiquement le monde pour unir, à l’image de Lina Ritter, l’Orient et l’Occident, l’Alsace et le Japon, ouvrir un régional assumé à l’universel. N’est-ce pas là, la vocation même de l’école et nos classes bilingues ?

Il est vrai que Lina Ritter avait un rayonnement, une aura qui lui conférait autorité et audience. Elle avait, pour séduire le public, une imagination créatrice et elle disposait d’un moyen d’action essentiel : la radio régionale et tout particulièrement Radio Strasbourg, où elle avait trouvé asile et des compagnons partageant les mêmes valeurs, parmi lesquels J P Gunsett.

Dans l’hommage que nous rendons à JP Gunsett nous nous devons d’associer tous ceux qui ont œuvré à la station, qui ont consacré leur existence professionnelle pour que vivent sur les ondes la langue et la création artistique, théâtrale et poétique.

Jean-Paul Gunsett a été ce vigile éclairé, combattif, persuasif pour que l’expression dialectale tienne toute sa place à Radio Strasbourg qu’il a rejoint en 1947. Pendant 40 ans il a été speaker bilingue, journaliste, auteur, comédien, metteur en onde et producteur. La liste des œuvres radiophoniques qu’il a composées est impressionnante, il a été le pivot d’équipes exceptionnelles, il savait encourager les jeunes créateurs et susciter des vocations au Centre de Journalisme dont il fut un éminent professeur.

Que cette cérémonie nous permette de prendre conscience de l’exceptionnel dynamisme que Jean-Paul Gunsett a insufflé pour que les médias servent la promotion de la culture et de la langue dialectale avec passion et avec talent, de prendre conscience de la nécessité de soutenir les acteurs des nouvelles technologies de communication pour qu’ils s’impliquent plus résolument dans ce combat pour notre culture, notre langue et notre identité d’ouverture.

Je laisse le soin à Lina Ritter pour conclure…avec des points de suspension lourds de sens

Wer sy Muetter vergiss Celui qui oublie sa mère
Isch nit normal n’est pas normal
Wer sy Muetersproch vergisst… celui qui oublie sa langue maternelle…

Défendre et illustrer la langue …c’est la mission qui est confiée à l’Olca mais l’Office doit pouvoir compter sur l’implication de toutes les forces créatrices pour stimuler l’esprit de renouveau et l’adhésion populaire qui affirment la vitalité de l’Alsace.

C’est dans cet espoir que je remets le Prix Nathan Katz à notre ami Jean-Paul Gunsett, en guise de remerciements pour service rendu à l’Alsace et à la culture.



REMERCIEMENT DE JEAN-PAUL GUNSETT, LAURÉAT DE LA BOURSE DE TRADUCTION NATHAN KATZ


Chers amis, mon émotion est grande d’être là, de vous voir tous et de revoir beaucoup d’entre vous. Je remercie tous ceux qui sont à l’origine de cette cérémonie que nous allons vivre, en l’honneur de Lina Ritter. Tout particulièrement mes remerciements vont à l'Association Eurobabel, fondée et présidée par Gérard Pfister qui depuis tant d’années défend et fait connaître de son propre chef le patrimoine littéraire d’Alsace.

Quand il y a trois ans le jury du prix Nathan Katz, cherchant un écrivain femme, a choisi une œuvre de Lina Ritter, ses Elsässische Haiku, et que pour leur traduction les membres du jury se sont tournés vers moi, qui en avais déjà traduit quelques-uns, publiés dans la Revue Alsacienne de Littérature, je me suis laissé convaincre, malgré, je dois le dire, mon grand âge et une santé qui devenait chancelante.

J’ai bien cru ne pas y arriver, m’évertuant au début de respecter le nombre d’or du haïku, 5 – 7 – 5. Je me suis rendu compte assez rapidement, après une phase de découragement, que ce n’était pas possible et que d’ailleurs Lina Ritter elle-même ne se tenait pas strictement à la règle japonaise. Le principal est la condensation sur 17 syllabes, l’économie extrême du langage. Une plénitude de sens dans un minimum de mots.

Sans les stimulations et l’assistance informatique de Jean-Paul Sorg, qui a copié chez moi mes traductions et les a saisies sur ordinateur, je ne serais pas venu au bout de la tâche. Et je sentais que je devais réaliser ce travail, parce qu’on me faisait confiance et parce que le souvenir de Lina Ritter était vivant en moi.

J’ai d’abord entendu parler d’elle par ma mère qui avec quelques autres enfants de cinq, six ans lui avait été présentée chez des amis communs à Sierentz. C’était avant-guerre au début du siècle dernier. Ma mère se souvenait de cette grande et rayonnante jeune fille qui consacra tout son temps aux enfants et leur raconta des histoires.

Deuxième souvenir. Quand je suis entré en 1947 à Radio Strasbourg et que je l’aie vue et entendue animer sa chronique qui devint fameuse, Üs em Sundgau vorne – un hingedure. Elle impressionnait et nous charmait tous par son charisme, qui était spontanéité, adéquation à l’instant présent, attention à autrui, compréhension. En un mot, profonde et naturelle humanité.

Troisième souvenir. La représentation en plein air de son mystère médiéval sur Sainte Odile, Hört, Brüder, hört, en 1953. Un spectacle qui vous étreignait comme une symphonie de Beethoven, la IXe. Il y avait sur scène des mouvements de masse et de grands chœurs qui réunissaient des artistes lyriques de Bâle, de Fribourg et de Strasbourg. Il y eut onze représentations en allemand, cinq en français. C’étaient comme les prémices de l’Europe. Un grand moment pour Lina Ritter sûrement, comme un triomphal retour, en résonance avec les représentations de son drame Peter vu Hagebach joué au Lichtenberg en 1914.

J’en viens au film Links un rachts vum Rhi mit Lina Ritter, dont j’eus l’idée et le projet très tôt et que j’ai pu réaliser en 1975 avec au tournage mon ami Charles Giraud à qui je veux rendre hommage. Il venait d’ailleurs, d’Algérie, c’était un Pied Noir, mais il s’est tout de suite passionné pour les choses d’Alsace et a compris nos drames, nos problèmes existentiels, mieux que beaucoup d’Alsaciens !

Vous allez découvrir le film, merci à Jacques Goorma et à l'Association Eurobabel qui se sont démenés et ont mis la main à la poche pour l’avoir, et moi, je vais le redécouvrir avec une grande émotion que vous imaginez. Je ne peux qu’exprimer en termes de grâce la joie qui m’est donnée là. Merci infiniment à tous.