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EUROPEAN PRIZE FOR LITERATURE

2007

Tadeusz ROZEWICZ

POLAND / POLOGNE

 Tadeusz Rozewicz a été le troisième Lauréat du Prix Européen de Littérature. Le Prix lui a été décerné en novembre 2007 et remis en mars 2008 dans le cadre des 3° Rencontres Européennes de Littérature à Strasbourg.

 LES BLESSURES DE L’HISTOIRE 
 Poète, dramaturge, scénariste, nouvelliste, Rozewicz appartient à la première génération née et éduquée après que la Pologne ait retrouvé son indépendance en 1918. Mais cette génération, à laquelle semblait s’ouvrir un avenir de liberté, a eu 20 ans dans un pays occupé par les nazis et a vécu sa maturité sous une dictature communiste.
 Plus qu’aucune autre, l’œuvre de Tadeusz Rozewicz, dans sa noirceur comme dans son invincible espérance, porte les stigmates de cette terrible période de l’histoire européenne.

 IN MEMORIAM JANUSZ
 Tout comme son frère Janusz, également poète, Tadeusz Rozewicz a été durant la Seconde Guerre mondiale, membre de la résistance polonaise, l’A.K. Son frère Janusz a été exécuté par la Gestapo en 1944 et ce souvenir semble hanter toute son oeuvre.
 Recevant le Prix littéraire de Bosnie-Herzégovine, Rozewicz faisait cette remarque amère : « Je crois que c’est soit l’amour soit la haine qui sont le ciment des nations. Le XX° siècle avait choisi la haine ».

 NE PAS TRAHIR L’HOMME SIMPLE
 Lorsqu’en novembre 2000 le titre de docteur honoris causa de l’Université Jagellonne de Cracovie a été décerné à Tadeusz Rozewic, le recteur a eu cette belle parole révélatrice : Rozewicz est l’écrivain qui n’a jamais trahi l’homme simple. Il ne faut pas chercher ailleurs ce qui fait l’universalité de son œuvre. 
 La littérature polonaise des dernières décennies est l’une des plus riches d’Europe et le prix Nobel par deux fois a distingué des écrivains polonais : Czeslaw Milosz en 1980 et Wislawa Szymborska en 1996. Mais il est peu d’œuvres qui donnent à sentir la profonde humanité qui caractérise les textes de Rozewicz. « Ce qui rapproche deux œuvres aussi singulières que celles de Beckett et de Rozewicz, note Isabelle Macor-Filarska, c’est peut-être le processus par lequel elles s’enfoncent dans les zones de l’opaque, de l’invisible douleur, de l’inexprimable. »
 
Rozewicz aime à citer cette belle phrase de Mickiewicz : « Il est plus difficile de vivre décemment une journée que de composer un livre ». Les personnages de Beckett, semble-t-il, ne disent pas autre chose.

  RADOMSKO 1921 
 Tadeusz Rozewicz est né à Radomsko le 9 octobre 1921, dans une modeste famille d’employés. Contraint d’interrompre ses études, il devient ouvrier. Entre 1943 et 1944, il lutte dans les rangs de l’Armée intérieure et collabore avec la presse clandestine.
 Après la Libération, il s’inscrit à la Faculté d’Histoire de l’Art de Cracovie : « Rien de fortuit, écrit-il, dans ma décision d’étudier l’Histoire de l’Art. Si j’ai pris là et non ailleurs mes inscriptions, c’était pour reconstruire la cathédrale gothique. Pour, brique après brique, relever en moi cette église. Pour, élément après élément, reconstruire l’homme ».
 L’œuvre de Rozewicz s’oriente vers une éthique. En 1949, il s’installe en Haute-Silésie avant d’emménager à Wroclaw où il vit depuis 1968.

  L’INQUIÉTUDE
  L’inquiétude paraît en 1947 et se donne d’emblée comme un condensé de tous les éléments ultérieurement intégrés à l’oeuvre, notamment « le sentiment de l’absurde, la solitude, le désespoir, la mort, la destruction, la dégradation du corps » et plus encore la perte de signification des mots.
 Durant ces années noires, la poésie de Rozewicz est littéralement foudroyée par le poids de l’Histoire. Face au désastre, il s’agit pour lui de réévaluer les mots pour tenter de retrouver une place en ce monde : « Après la fin du monde, écrit-il, / après la mort / je me suis retrouvé au centre de la vie / je me suis créé / j’ai construit la vie / les gens les animaux les paysages ».

  L’HOMME DE THÉÂTRE
 La poésie de Rozewicz tend naturellement vers le dialogue : dans le théâtre, sa sensation aiguë du néant de notre existence trouve durant les années 60 un puissant moyen d’expression. Proche à certains égards du « théâtre de l’absurde », Rozewicz est l’un des plus grands dramaturges contemporains. Sa pièce Le Fichier a été saluée par Grotowski et Kantor et a inspiré leur esthétique.
 Sa pièce Le Témoignage ou notre petit confort, qui a stimulé l’opposition au régime communiste, stigmatise aussi de nombreux aspects de notre vie, individualisme et repli sur soi. Le piège présente des moments de la vie de Kafka, depuis son enfance jusqu’à la vision finale de l’holocauste – clé de toute la pièce.

BIBLIOGRAPHIE

 L’œuvre complète (Utwory zebrane) de Tadeusz Rozewicz, en douze volumes, a paru aux éditions Wydawnictwo Dolnoslaskie, à Wroclaw, en 2006.

 POÉSIE
Niepokój  (Inquiétude), 1947.
Czerwona rekawiczka (Le gant vert), 1948.
Piec poematów (Cinq grands poèmes), 1950.
Czas który idzie (Le temps qui vient), 1951.
Wiersze i obrazy (Poèmes et images), 1952.
Równina (Le plaine), 1954.
Srebrny klos (L’Épi d’argent), 1955.
Usmiechy (Sourires), 1955.
Poemat otwarty (Poème ouvert), 1956.
Formy (Formes), 1958.
Rozmowa z ksieciem (Entretien avec le prince), 1960.
Zielona róza (La rose verte), 1961.
Glos Anonima (La voix de l’Anonyme), 1961.
Nic w plaszczu Prospera (Rien en manteau de Prospero), 1962.
Twarz (Le visage), 1964).
Regio (Regio), 1969).
Bez tytulu (Sans titre), 1976.
Duszyczka (Amelette), 1977).
Opowiadanie traumatyczne (Récit traumatisant), 1979.
Na powierzchni poematu i w srodku (À la surface du poème et en lui), 1983.
Plaskorzezba (Le Bas-relief), 1991.
Zawsze fragment (Toujours un fragment), 1996.
Zawsze fragment. Recycling (Toujours un fragment. Recycling), 1998).
Nozyk profesora (Le couteau du professeur), 2001.
Szara strefa (La zone grise), 2002.
Wyjscie (L’Issue), 2004.
Cóz z tego ze we snie (Qu’importe si c’est en rêve), 2006.

 PROSE
Opadly liscie z drzew (Les feuilles sont tombées), 1955.
Przerwany egzamin (Examen interrompu), 1960.
Wycieczka do muzeum (L’excursion au musée), 1966.
Moja córeczka (Ma petite fille), 1964.
Smierc w starych dekoracjach (La mort dans de vieux décors), 1970.
Przygotowanie do wieczoru autorskiego (Préparation à une soirée d’auteur), 1971.
Matka odchodzi (Ma mère s’en va), 1999.

  THÉÂTRE
Kartoteka (Le fichier), 1960.
Grupa Laookona (Le groupe de Laocoon), 1961.
Swiadkowie albo nasza mala stabilizacja (Témoignage ou notre petit confort), 1962.
Smieszny staruszek (Un drôle de petit vieux), 1964.
Akt przerywany (Acte interrompu), 1964.
Wyszedl z domu (Disparition), 1964.
Pogrzeb polski (Enterrement polonais), 1964.
Moja córeczka (Ma petite fille), 1966.
Spagetti i miecz (Les spaghettis et le glaive), 1967.
Stara kobieta wysiaduje (La vieille femme reste assise), 1968.
Przyrost naturalny (La natalité), 1968.
Teatr niekonsekwencji (Théâtre sans suite, essais), 1970.
Na czworakach (À quatre pattes), 1971.
Biale malzenstwo (Le mariage blanc), 1974.
Odejscie glodomora (Le départ du crève-la-faim), 1976.
Do piachu (Au sable), 1979.
Pulapka (Le piège), 1982.

 TRADUCTIONS 
 L’œuvre de Rozewicz a été abondamment traduite dans le monde entier : 116 volumes ont été publiés dans 31 langues. En 2006, un large choix de ses poèmes a paru en chinois en deux volumes. Son théâtre a été monté dans 34 pays (210 mises en scène).
 Largement traduite en particulier en anglais et en allemand, l’œuvre de Rozewicz est encore très peu disponible en traduction française : Le piège, suivi de Conversation interrompue, Éd. Théâtrales, 1993, trad. A. Van Crugten. Théâtre, L’Âge d’Homme, 2005. Anthologie personnelle, Actes Sud, 1990, trad. G. Lisowski et A. Kosko. Inquiétude, Buchet Chastel, 2005, trad. G. Erhard.

 OUVRAGES PUBLIÉS DANS LE CADRE DU PRIX
 Regio et autres poèmes (Arfuyen, 2008), bilingue polonais-français, traduit du polonais par Claude-Henry du Bord et Christophe Jezewski.

DISCOURS

DISCOURS DE RÉCEPTION DU PRIX EUROPÉEN DE LITTÉRATURE 
PRONONCÉ PAR TADEUSZ ROZEWICZ
LE SAMEDI 1er MARS 2008 À STRASBOURG

Traduit du polonais par Christophe Jezewski et Claude-Henry du Bord

     Le 15 septembre 1829, notre poète – Adam Mickiewicz – s’est trouvé à Strasbourg avec son jeune ami Edward Odyniec. Dans une lettre envoyée en Pologne, Odyniec écrivait : « Strasbourg est célèbre par deux choses dans le monde : sa cathédrale et son foie gras » et comme il est plus facile d’entamer le foie gras que la cathédrale, Odyniec décrivit d’abord le foie gras, sa production et les truffes... Odyniec décrivit le nourrissage des oies et leur supplice... et enfin le goût de cette spécialité.
     Dans la deuxième partie de sa lettre, Odyniec décrivit la cathédrale, surtout sa tour : « sa hauteur est de 490 pieds et son premier architecte fut Erwin von Steinbach »...
     Je ne vais pas vous résumer la totalité de la lettre écrite par Odyniec en 1829. Je dois glisser quelques mots sur moi-même.
     Il y a bien d’années, j’étais moi aussi de passage à Strasbourg pour un bref séjour, peut-être deux ou trois jours... je sais que je me suis rendu à la cathédrale, à l’église Saint-Thomas et dans la vieille ville. Je ne suis pas monté au sommet de la tour bien que j’aie su que Goethe lui-même y avait mis son courage à l’épreuve et surmonté son agoraphobie.
     J’ignore s’il n’y pas, à présent, un commode ascenseur pour les touristes...
     D’ailleurs, vous pouvez le vérifier par vous-mêmes. Si tant est que l’on puisse tomber amoureux d’une tour, j’en suis, moi aussi, tombé amoureux... en tant qu’admirateur, pour ne pas dire adorateur, des deux plus grands poètes romantiques d’Europe.
     J’avoue en revanche que j’ai honte de ne jamais avoir mangé de foie gras strasbourgeois, élaboré à partir de foies d’oies tourmentées et suppliciées... j’avoue aussi avec honte que je n’ai jamais vu ni mangé de truffes bien que je sache que des gens de haute culture et les politiques en raffolent...
La mystique et la métaphysique de la cuisine, la métaphysique et la mystique de la poésie et de l’architecture font partie du menu spirituel de l’homme contemporain et sont toutes également valables.
     Un vieux noble polono-allemand, Frédéric Nietzsche a dit, semble-t-il, que la philosophie et la pensée dépendent de ce que l’on mange... Autrement pense et philosophe celui qui mange du boudin noir avec du chou et de la bière, et autrement un gourmet qui consomme du foie gras et des truffes avec du champagne !
Je ne sais pas ce qui est le plus sain pour les poètes, car au cours des dernières années du XX° siècle, j’ai perdu l’appétit... et puis est venu le XXI° siècle – j’ai vécu assez longtemps pour voir le temps où Harry Potter chasse des têtes et des cœurs Homère, et King Kong Apollon...
     On avait coutume de dire autrefois que le poète est prêtre et pitre à la fois. Nietzsche a écrit quelque part : « Nur Narr, nur Dichter » : « Seulement pitre, seulement poète »... et ainsi de suite, ainsi de suite...
     J’ai commencé la 87° année de ma vie, j’écris des poèmes depuis soixante-dix ans... et je ne sais pas qui est poète... mais je sais que je ne suis ni prêtre ni pitre.
Je suis un homme, un homme qui écrit des poèmes.

DOCUMENTS

SEPT POÈMES
DE TADEUSZ ROZEWICZ

Traduits du polonais par Vladimir Fisera

Le père

Voici que me traverse le cœur
mon vieux père
Il n’a pas économisé dans sa vie
pas rajouté
graine à graine
pas acheté de maison
ni de montre en or
L’argent ne cessait de rouler

Il vivait tel un oiseau
chantait
d’un jour à l’autre
mais
dites-moi est-ce qu’un p’tit fonctionnaire
peut vivre ainsi
pendant tant d’années

Voici que me traverse le cœur
mon vieux père
avec son vieux chapeau il sifflote
une chanson gaie
Et croit fermement qu’il ira au ciel

(1954, traduction inédite)

*

Devoir à faire à la maison

Devoir à faire à la maison
pour un jeune poète

Ne décris ni Paris
ni Lvov ni Cracovie

Décris ton visage
de mémoire
pas d’après le miroir

Dans le miroir tu peux confondre
la vérité et son image

Ne décris pas un ange
mais l’homme
que tu as croisé hier soir

Décris ton visage
et partage avec moi
son expression changeante

Dans la poésie polonaise
je n’ai pas encore lu
de bon autoportrait

Écrit au début des années 1990 (traduction inédite)

*

Au mitan de la vie

Après la fin du monde
après la mort même
je me retrouve au mitan de la vie
en train  de me recréer construisant la vie
les gens les objets les paysages

C’est une table, dis-je,
une table
Cela du pain et un couteau
sur la table
Le couteau, c’est pour couper son pain
Les gens mangent du pain

Il faut aimer l’homme
apprendre ça par cœur
Qui doit-on aimer ?
– L’homme, répondis-je
C’est une fenêtre dis-je
une fenêtre
et un jardin devant la fenêtre
et dans le jardin, je vois un pommier
Le pommier fleurit
les fleurs tombent les fruits se forment
mûrissent

Mon père cueille une pomme
Un homme cueille une pomme :
mon père

J’étais assis sur le seuil de ma maison
Cette femme vieille
qui traîne une  chèvre
est plus nécessaire
et plus précieuse
que les sept merveilles du monde
Celui qui pense qu’elle n’est pas nécessaire
est un criminel de guerre

Publié dans Bulletin de la Lettre internationale, n°4, janvier 1996

*

Prédication pour l’an 2000

Des mots non créés
attendent encore
leurs poètes

des mots non créés

aujourd’hui chacun
écrit ce que la salive
lui dépose sur la langue
(et même davantage)

mots non créés
dans les têtes dissimulés
qui attendent leur moment

derrière chaque tournant
de l’histoire, dans la rue
il y a un Rimbaud, un voyant

mais pour le poète  « culturel »
cela, cela n’existe pas

il a peur du vers raté
il attend, gagne du temps
jusqu’à ce que quelqu’un d’autre
le fasse pour lui
meilleur, pire,
n’importe qui

alors tout cela
il le noie
dans du bagout
le saupoudre de « légère ironie »
de culture et de bon goût

mots non créés
vanités (comme disait le Père)
qui attendent leurs poètes,
cachés dans la rhétorique, la poésie

toutes les chances sont les nôtres
d’écrire et de parler
d’un mot à l’autre
deux, trois, dix mille
au-delà de l’an 2000

mon vers le meilleur
n’est pas encore écrit

cela sonne comme une promesse
et une menace à l’adresse
des poètes de Varsovie

mais peut aussi les réjouir
le fait que mon vers le pire
soit resté lui aussi
non écrit

en ce moment je lis
de vieux journaux,
dans ma cuisine préside
un poète émérite.

(Publié dans Lettre internationale, n°2, printemps 2000)

REVUE DE PRESSE

Écrire, c’est respirer
La Vie par Marie CHAUDEY

  À la veille de la remise du troisième Prix Europeen de Littérature, dont la Vie est partenaire, nous vous présentons le lauréat 2008.
 Véritable « continent poétique » où la rime est un art très populaire, la Pologne a déjà offert deux grands noms au Nobel - Szymborska et Milosz, dont les œuvres restent largement ignorées en France. C’est un autre grand poète et dramaturge, Tadeusz Rozewicz (prononcez « Roujé-vitz »), que le prix européen de littérature couronne cette année. Un homme qui a révolutionné la poésie polonaise avec un recueil, publié en 1947, au titre emblématique : Inquiétude, une œuvre « foudroyée par le poids de l’Histoire ». La vie de Tadeusz Rozewicz résume à elle seule les bouleversements et tragédies de la Pologne au XX° siècle. Né en 1921 dans une famille modeste, le jeune homme devra arrêter ses études pour gagner sa vie comme ouvrier. La Pologne, qui a recouvré son indépendance en 1918, traverse alors une période de renaissance culturelle. La poésie y fait l’éloge de la vie, de la beauté et du patriotisme, avec un lyrisme échevelé.
 Mais deux grandes ombres surgissent en étau à l’horizon, l’Allemagne hitlérienne et la Russie stalinienne. « Les dirigeants polonais vont ainsi préparer l’esprit d’une génération, celle de Rozewicz - qui est aussi celle de Jean Paul II-à affronter avec courage l’épreuve apocalyptique de la Seconde Guerre mondiale », explique le traducteur Christophe Jezewski. À 24 ans, Rozewicz rejoint les rangs de la Résistance dans l’Armée intérieure avec son frère Janusz. Qui sera exécuté par la Gestapo en 1944.
 Au sortir de la tragédie, dans un pays dévasté et exsangue - six millions de victimes dont trois millions de juifs -, Rozewicz répond à sa manière au questionnement du philosophe allemand Adorno : si l’on peut encore écrire de la poésie après Auschwitz, c’est en dynamitant sa forme. « II faut inventer un langage nouveau pour continuer à vivre. La poésie est une lutte pour respirer », explique le poète. Il rompt alors avec la versification classique, rejette toute métaphore et ornement pour écrire des poèmes réduits à l’ossature, minimalistes et sombres, hantés par la solitude et la mort. « Dans la même veine, lucide et noire, ses pièces de théâtre l’apparentent à Beckett, tandis qu’en poésie on cherche une parenté du côté de Paul Celan », précise son traducteur. Cette poésie sans Dieu crée d’abord un choc en Pologne, avant que son humanisme et sa volonté de « reconstruire l’homme » et de « ne jamais trahir l’homme simple » finissent par valoir à Rozewicz une grande popularité.
 Au fil des années, son ciel vide se peuple de nouvelles questions métaphysiques. En 1968, il écrit : « Pourquoi m’as-tu abandonné / pourquoi t’ai-je / abandonné / la vie sans Dieu est possible / la vie sans Dieu est impossible »... Toujours fécond à 87 ans, toujours attentif aux douleurs du monde - ses derniers poèmes ont été inspirés par la crise de la vache folle ou les menaces sur l’écologie -, Tadeusz Rozewicz sera présent à Strasbourg le 1er mars pour recevoir son prix.



Entretien avec Tadeusz Rozzewicz
Poésie numéro spécial Littérature polonaise par Stanislaw BERES

 Stanislaw Beres – Depuis peu vous donnez accès à vos manuscrits. Vos lecteursdécouvrent que le nombre de versions auxquelles un texte a droit avant de paraître au grand jour est impressionnant. La gestation dure des semaines, des mois, parfois desannées. Votre travail d’artiste est long et éprouvant. En général, les auteurs n’avouent pas volontiers pareil labeur. J’aimerais connaître la raison qui vous a poussé à nous
permettre de vous voir ainsi au travail.
 Tadeusz Rozewicz – Une raison très simple, monsieur. Très souvent des jeunes gensm’interrogent pour savoir si écrire des poèmes vaut la peine, comment les écrire et même s’il est possible de vivre de cette activité. J’ai donc décidé d’entrer en relation avec ceux qui commencent à écrire de la poésie ou rêvent de devenir poète. Mon intention était de les autoriser à jeter un regard sur ce qui s’appelle un atelier d’artiste. Certains parleraient d’une forme d’exhibitionnisme, mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Mon livre se propose de montrer comment se fait le travail dans ce domaine difficile. Je souhaite que les lecteurs voient à quoi ressemble cette activité en vrai, chez moi du moins ; il en était peut-être autrement chez un poète comme Konstanty Idelfons Galczynki. Certains auteurs jettent leur poème sur le papier dans sa forme définitive, du premier coup, mais comme vous le voyez ce n’est pas mon cas. En moyenne, mes premiers recueils comme L’inquiétude, Le gant rouge ou La Plaine ont connu dix à vingt rédactions différentes. Un petit poème en avait parfois quinze et il aurait pu donner naissance à une petite plaquette à lui tout seul. (…)
 Dans vos textes, vous faites volontiers intervenir le stéréotype du petit vieux, du poèteen charentaises qui mange des gâteaux, boit du thé tiède tandis que sa femme lui sourit. Un poète casanier et paisible alors que la représentation véhiculée par la culturepopulaire est celle du « terrible vieillard », certainement pas du poète en pantoufles.
 Moi, je suis un poète réaliste et je pense que la grandeur peut supporter des pantoufles, des éperons, elle peut même aller pieds nus, cela n’a aucune importance. Les accessoires ne décident de rien ! Ce n’est pas sans raison que l’un de mes recueils - il est celui auquel je tiens le plus alors que mes lecteurs l’ont pratiquement oublié - porte le titre de Voix d’un anonyme. Je rêve d’un sculpteur qui saurait imaginer et élaborer un monument
à la poésie, et donc un monument anonyme, pour tous les poètes, un monument qui n’aurait ni le nez de Tuwim, ni les oreilles de… Je ne sais pas, quel auteur avait de grandes oreilles ?
 Bruno Schulz
 Bruno Schulz, exact. La poésie ne doit pas se matérialiser ainsi. La poésie et son créateur, assis là, devant vous, sont deux choses très différentes. Je ne suis qu’un ustensile bancal prédéterminé par les gênes, le destin, la biologie, l’histoire, la nourriture, l’éducation, pour écrire, mais ce n’est pas l’essentiel. (…)
 Il me semble que le monde tel qu’il est représenté dans votre œuvre poétique, nous est livré avec un regard vers l’éternité. Ce monde n’est pas celui saisi au cours d’un bref instant, mais qui, à nos yeux, se veut le modèle de toute notre vie. Nous terminerons cet entretien, nous nous lèverons, ce moment n’existera plus, ni cet conversation, ni cette jeune fille qui dans dix ans, sera une autre personne. N’avez-vous pas envie de l’arrêter ? Je pense à l’instant, bien sûr…
 Qu’elle revienne dans dix ans et nous verrons comment elle sera. Disons en 2008. (Avec bienveillance) Cher monsieur, que serait un poète qui ne prêterait aucune attention à ces petites choses ? Un poète y prête attention ! Mickiewicz défiait Dieu dans Les Aïeux et, par ailleurs, il expliquait comment préparer un bon plat de chasse et comment faire le café dans son Messire Thaddée. Un de ses grands adversaires qualifia ce texte poétique, le plus important de la littérature polonaise, de « porchaison de la vie ». Il n’y a rien d’indifférent dans la vie, considérez le mot « détritus » comme une métaphore. Nous sommes entourés par un dépôt d’ordures global. Je m’en suis aperçu plus vite que nos futurologues. J’en ai parlé plus tôt dans mon poème Cela ne peut pas s’arranger. Je l’ai écrit tandis que dans notre pays les événements prenaient bonne tournure, tout s’arrangeait parfaitement dans les têtes et certains de nos critiques disaient méchamment de moi : « lui, il s’arrange pas ». Le reproche était social, idéologique et moral. C’est revenu dans La cartothèque dispersée… l’ordre impossible à retrouver…
 Wroclaw 1999 © Editions W.A.B, 2002. Traduit par Anne Fontaine et Maryla Laurent



Tadeusz Rozewicz : Regio
La Nouvelle Revue Française par Richard Blin

Il est toujours passionnant de découvrir une figure littéraire et une œuvre qui, d’emblée, par sa radicalité et sa profonde humanité, nous touche et nous émeut. Il faut donc remercier le jury du Prix Européen de Littérature d’avoir choisi cette année, le poète et dramaturge polonais Tadeusz Rozewicz, après l’Espagnol Antonio Gamoneda, en 2006, et le Finlandais Bo Carpelan en 2007. 

Regio, le livre publié à cette occasion, nous permet de découvrir un poète né en 1921, trois ans après le retour à l’indépendance de la Pologne (en 1918) et qui, après avoir grandi dans l’espoir d’un avenir synonyme de liberté, se retrouva, à moins de vingt ans, dans un pays occupé par les nazis, avant de devoir vivre l’essentiel de sa vie d’homme sous une dictature communiste. Un destin source d’une rigoureuse éthique. « La création poétique, pour moi, ne consistait pas à composer de beaux poèmes mais à agir. Pas de poèmes, des faits [.. ]. Je réagissais aux événements par des faits que je créais sur le modèle d’un poème, pas par de la poésie. » 

Membre de la résistance polonaise (comme son frère, Janusz, qui sera exécuté par la Gestapo, en 1944) et collaborateur de la presse clandestine, Rozewicz publie son premier recueil, Inquiétude, en 1941, livre où se trouve déjà condensé tout ce que la suite de l’œuvre ne cessera de développer : le sentiment de l’absurde, la solitude, le désespoir, la mort, la dégradation. Face au désastre – « Comment écrire de la poésie après Auschwitz ? » –,il s’agit pour lui de réévaluer les mots, de tenter de retrouver une place en ce monde, de « reconstruire l’homme », d’en revenir aux valeurs humaines élémentaires.

Regio (1969), suivi d’un choix de poèmes (1957-2004), relève toujours de ce même désir et de cette même inspiration. Des poèmes qu’on dirait sculptés dans la chair du silence ou taillés dans le tissu tristement nu d’une existence que l’expérience de la guerre et de l’Histoire a comme entièrement démeublée. Sans métaphore, sans ponctuation, sans majuscule, en totale rupture avec le vers classique – un façon de protester contre le fait que l’homme est tout autant capable d’inventer le sonnet, que d’ériger des cathédrales et de construire des fours crématoires ? –, son poème a la simplicité émouvante d’une âme exposée à tous les vides. « Le visage du poète / est ouvert plein de silence // toujours le même visage / et pourtant tout à fait autre // du mur / me regarde / un masque // d’un œil / dur / et vide »

Poèmes qui imposent leur feu froid, leur fausse transparence. Des impasses, des crispations d’essentiel, une tension et une angoisse intérieures qu’aiguise l’impuissance. Depuis « la noire soie porcine des antennes / sur les toits » jusqu’aux nuits blanches – « en de telles nuits / les fruits / ne tombent pas des arbres // le poète ouvre / les veines aux poèmes » – c’est l’oppression d’un temps sans vibration et l’expérience de l’opaque, qui s’imposent. Comme si le monde avait sombré dans une sorte de léthargie d’inexistence, d’asthénie spirituelle : « j’ai parfois l’impression / que le fond le fond de mes contemporains / se trouve juste sous la surface / de la vie ».

Un monde où « sur le ciel sur le soleil / sur le silence sur la bouche / se promènent les mouches ». Monde où Dieu n’est plus qu’un « hérisson céleste / empalé sur les mille flèches et tours / des cathédrales des banques », et qui « ruisselle de sang / celui des hommes / pas le sien ». Un Dieu remplacé par les objets et par la chair. Plus d’élévation, plus de chute, « tout se joue / dans la région bien connue / pas très étendue / située entre / regio anterior / regio pubis / et regio oris » – entre région anale, région pubienne et région de la bouche – triangle maudit pour anges déchus prônant l’ivresse stérile des déserts.

Perdue, la puissance merveilleusement bouleversante de l’érotisme enfantin, quand, « innocents / comme les oiseaux les chiens / les insectes / nous cherchions fébrilement / cette entrée / pressentie / fermée... ». Alors le monde était un œuf plein de lumière : « il éclatait sous la poussée de nos instincts / il s’ouvrait / nous pénétrions / dans le paysage / dans la chair humaine / dans le corps des animaux / dans le monde des couleurs / des saveurs / des parfums / les lèvres s’entrouvraient … »

Depuis l’oeuf a pourri, « les morts comptent les vivants », et les seules parenthèses de bonheur sont celles du rêve parfois et des souvenirs d’enfance. L’écriture est un lieu de survie et « le poète est à la fois celui qui écrit des poèmes / et celui qui n’en écrit pas », « celui qui s’en va l et celui qui ne peut s’en aller ». Incarnation du paradoxe, du rien, de ce point d’écart et de silence d’où peut encore se saisir le sens du non-sens d’une vie, le plein de sa vacuité. Pour rien, car la poésie n’explique rien, « elle n’éclaire rien / elle ne renonce à rien / elle n’embrasse pas tout / elle ne satisfait aucune attente »



Regio et autres poèmes
Le Mensuel Littéraire et Poétique par Jacques ÉLADAN

 Admirables passeurs de la littérature polonaise en France, Claude-Henry du Bord et Christophe Jezewski viennent de publier une traduction du recueil Regio suivi d’autres poèmes de l’écrivain polonais Tadeusz Rozewicz qui a reçu pour l’ensemble de son œuvre le Prix Européen de Littérature 2008.
 Dans sa remarquable introduction intitulée Une merveilleuse indigence, C.-H. du Bord montre que la poésie de Rozewicz semble être une illustration de la célèbre réflexion de Heidegger : « Être poète en temps de détresse, c’est alors chantant, être attentif à la trace des dieux enfuis. Voilà pourquoi, au temps de la nuit du monde, le poète dit le sacré. » Le temps de détresse apparaît chez Rozewicz sous la forme du règne du « rien » résultant des horreurs commises par les totalitarismes du XX siècle : « rien n’engendre rien / … rien menace / rien condamne / rien gracie ». Dans ce rien, subsiste néanmoins la mémoire des millions de victimes du siècle criminel et qui nous hante sans cesse : « Les morts se rappellent / notre indifférence... Les morts prennent part à nos discussions ».
 
Il s’ensuit un sentiment de culpabilité générale : « Tous les vivants sont coupables ». Cela génère un état de déréliction angoissante à laquelle le poète ne peut opposer aucune foi, car il se sent abandonné par Dieu et comme Jésus à Gethsémani, il s’écrie « pourquoi m’as-tu abandonné » tout en s’empressant d’ajouter : « pourquoi t’ai-je abandonné ».
 Néanmoins, il rejette la tentation du nihilisme et dans le sillage de Dostoïevski, il dit : « sans Jésus / notre petite terre / est sans poids » car le fils de Dieu « ressuscite / à l’aube de chaque jour / dans chacun de ceux / qui l’imitent ». Il s’agit ici plus d’une quête des dieux enfuis et d’une nostalgie de Dieu que d’une foi positive car Rozewicz a aussi dénoncé le Dieu qui « ruisselle de sang / celui des hommes / pas le sien ». Il ne reste plus alors au poète comme lueur d’espoir que la foi dans la poésie qui fait retrouver « les sourires » des mots car « la poésie de nos jours est une lutte pour respirer ».
 On ne peut que remercier C.-H. du Bord et C. Jezewski de nous avoir révélé cette œuvre puissante d’un grand poète, qui, en faisant de la poésie un acte éthique visant à « reconstruire l’homme » a su retrouver la voie vers l’origine de la parole authentique au pouvoir rédempteur.
 



Regio et autres poèmes
Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques par Jean-Pierre JOSSUA

 Après Krzysztof Kamil Baczynski, c’est Tadeusz Rozewicz que les éditions Arfuyen nous proposent de découvrir ou de mieux connaître grâce à une traduction du polonais due à Claude-Henry du Bord et Christophe Jezewski.
 Né en 1921, résistant face au nazisme, supportant le poids de la dictature communiste, ce poète et dramaturge est très connu dans son pays alors que son œuvre est rien moins qu’aimable par sa forme irrégulière, nue, rugueuse, et témoigne d’une lutte difficile pour exister de la part d’un survivant du désastre, d’un témoin d’une vie inhumaine. Mais elle est claire, nullement ésotérique, proche du concret.
 Le présent volume bilingue, en vers, Regio, contient le recueil de maturité qui porte ce titre (1969) et une vingtaine de poèmes tirés d’autres recueils, de 1954 à 200494. C.-H. du Bord présente l’œuvre de Rosewicz en insistant sur son caractère éthique et sur cette différence essentielle avec Celan : « Son dessein est de "reconstruire l’homme" et donc les valeurs humaines élémentaires », en dénonçant la littérature comme « mensonge recouvrant l’horreur de la brutalité de l’homme envers son prochain » (selon une formule de C. Milosz), la philosophie et la religion comme impuissantes, la civilisation occidentale comme relativisant, objectivant et désorientant l’homme. Pour quel espoir ? Le poème pourra-t-il « réassigner une place à toute chose » ? Seul, peut-être, a-t-il « ce pouvoir, grâce à son rythme, son chant, à la force des mots, leur pesanteur enfoncée dans [...] notre inconsistance ».
 S’il s’engage dans la découverte du recueil de 1969, avec son discours poétique simple et surprenant, le lecteur sera pris : amusé, ému, attristé, effrayé, émerveillé par des lumières fugitives. L’animal (p. 73), l’arbre (p. 147-149) font l’objet d’un respect, d’un amour, d’une compassion, d’une mémoire qui me touchent. Aucune complaisance religieuse, aucune foi affirmée – mais pourquoi « Sur les sables / de mes paroles / quelqu’un traça le signe / du poisson / et s’en fut » (p. 103) ; ce symbole pourrait s’éclairer par l’hymne à Jésus de la p. 195 (2003-2004). La violence génésique du dernier long poème du premier recueil, intitulé « Regio » est éprouvante ; a-t-il un aspect de dénonciation ? Les poèmes divers de la seconde partie sont très durs, pour la plupart, et correspondent bien au déchirement d’une poésie « après Auschwitz ».



Regio
Élan par Jean-Claude WALTER

 Pour réconcilier les lecteurs avec la poésie. voici un livre qui arrive au bon moment : Regio et autres poèmes, traduit du polonais, qui vient d’obtenir ce Prix Européen de Littérature décerné chaque année à Strasbourg, lors de la remise des Prix Nathan Katz. Après Antonio Gamoneda pour l’Espagne, Bo Carpelan pour la Finlande, c’est la Pologne qui est à l’honneur en la personne de Tadeusz Rozewicz, poète, dramaturge, nouvelliste, à travers ce choix de poèmes, en édition bilingue de la collection Neige, chez Arfuyen.
 La concision, la simplicité de cette écriture peuvent nous convaincre de suite. En poésie, nous sommes las des recherches langagières, de l’ésotérisme aussi bien que de l’écriture automatique qui s’autorise tous les abus. Rozewicz écarte d’un trait de plume tout ce qui fait de la poésie un art de l’ornementation – chargé d’images, de métaphores, de comparaisons convenues ou biscornues. Que l’on juge de son parti pris de clarté, par ce début d’un poème : « La ville fait surgir / des fumées et des brumes / un gros abdomen / couvert de néons ».
 La modernité de la langue n’a d’égale que sa rigueur, parfois sa rugosité : l’auteur veut sa parole soit proche du langage parlé, en sa force et son dépouillement. Sa nécessité. Car tout le monde est concerné, précise-t-il, en ces termes de grand disette intellectuelle : le poète, l’enfant, le prêtre, le politicien, le policier, et bien sûr le provocateur, telles sont les personnes qu’il interpelle.
 À partir de cette liste, l’auteur nous entraîne d’un paysage urbain à l’évocation d’un fait divers, d’un souvenir douloureux (le suicide d’un adolescent) au rappel d’une impression de lecture, parlant de la vie quotidienne, de nos souffrances comme de nos illusions, du nihilisme qui règne à travers le monde. Il n’a foi qu’en son langage : « ll y a des mots d’où sortent / les poèmes telles les plantes de la terre ».
 Mais l’homme, un peu partout dans notre civilisation dévoyée, renonce à cette innocence première, victime qu’il est de la société de consommation : « combien de fois l’homme contemporain / peut-il perdre sa dignité », demande-t-il sans point d’interrogation, telle lui paraît évidente et terrible toute réponse à cette question. Sa critique de la vie sociale, son pessimisme transparaissaient à chaque texte, devant le constat « que le fond de mes contemporains / se trouve juste sous la surface / de la vie ». Et plus loin, ce procès impitoyable à notre frère humain : « tu as construit les crématoires / tu as érigé Notre-Dame ».
 Né en 1921, en Pologne central, d’abord ouvrier, Tadeusz Rozewiz a participé à la résistance contre l’occupant nazi. À côté de son importante oeuvre poétique – pas moins de douze volumes – il est connu en France comme dramaturge novateur, mais aussi nouvelliste et essayiste plusieurs de ses pièces de théâtre furent représentées chez nous, et son œuvre en prose ou en vers est traduite en plus de trente langues.
 Pour luï la poésie ne doit pas être « un langage ésotérique », car elle doit tendre à la « limpidité », à la « transparence », qualités qu’il reconnaît à un nouvelliste japonais. C’est pourquoi l’on est surpris de son ironie au sujet d’une œuvre d’Albert Camus, La Chute, citée ici dans un long poème, critique qui repose sans aucun doute sur un malentendu.
 Comme Camus, Rozewicz est un moraliste. Tous deux soulignent la misère de l’homme sans Dieu, sans croyances ni repères, bientôt sans conscience devant les ravages de la société moderne. Ni poésie, ni bonté, ni beauté ne résistent à la tyrannie de la vidéo, du son et des images, à l’emprise d’Internet, des jeux électroniques, ni surtout à cette course au rendement, cette frénésie de la consommation, cet univers à la dérive où tout « est changé en fange ». L’un comme l’autre ont souligné avec clarté, dans leurs œuvres respectives, ce dilemme de l’absurde dans notre vie, ce désarroi et cette souffrance : « pour un homme qui est seul, sans dieu / sans maître, le poids des jours est terrible ».
 Lisez Regio et autres poèmes, pour renouer avec la littérature à hauteur d’homme et, comme l’écrit le philosophe Roger-Pol Droit, « entendre la leçon des poètes, lus avec ferveur, en maître de pensée et de vie plutôt qu’en agenceurs de mots ».



Regio et autres poèmes
Exigence Littérature par Françoise URBAN-MENNINGER

 Après l’Espagnol Antonio Gamoneda en 2006 et le Finlandais Bo Carpelan en 2007, c’est l’écrivain polonais Tadeusz Rosewicz, plusieurs fois mentionné pour le Prix Nobel, qui se voit décerner le Prix Européen de Littérature 2008 attribué sous le Patronage du Conseil de l’Europe et parrainé par la Ville de Strasbourg.
 Dramaturge, nouvelliste, poète, Rosewicz appartient à une génération qui a eu 20 ans dans un pays martyrisé par les nazis et où son frère Janusz sera exécuté en 1944 par la Gestapo au lendemain de la guerre. La voix nue du poète est proche de celle de Paul Celan et constitue selon Czeslaw Milosz « la négation d’une littérature » car sa conscience anéantie par le poids de l’Histoire l’amène à poser cette terrible question : « Comment écrire de la poésie après Auschwitz ? » Dans Regio, la voix de Tadeusz Rosewicz vient du plus profond de l’être, elle se confond avec celle des disparus dont la parole nous traverse : « les morts se rappellent / notre indifférence », « tous les vivants sont coupables / coupables les petits enfants / qui remettent des bouquets de fleurs »... « les morts comptent les vivants / les morts ne nous réhabiliteront pas ».
 Son poème « Mons Pubis » met en scène un « strip-tease à la parisienne » où une femme théâtralise son « vestibulum vaginae » qui, tout en focalisant le désir des hommes, les perd en les avalant dans « un torrent de lumière » à l’instant où son corps disparaît derrière un lourd rideau... Comédie humaine, trop humaine, dans un monde moderne où « les enfants enfantés / sans douleur dans les cliniques »....« fixent l’écran du téléviseur / sans jamais parler / aux arbres »... Poésie de la désespérance qui doute et se remet en question dans le même temps qu’elle s’écrit : « Ma poésie / elle n’explique rien / elle n’éclaire rien / elle ne renonce à rien ».
 Mais la poésie « obéit à sa propre nécessité » et se construit sur un extrême paradoxe car « elle perd en jouant avec elle-même ». Ainsi la poésie joue avec elle-même et ne répond à aucune question, elle habite l’être, elle naît sous la peau du poète et se développe à l’instar « d’un corps vivant ». Concrète, presque palpable, la poésie de Rosewicz « est une lutte pour respirer ».
 Les voix de Claude-Henry du Bord et de Christophe Jezewski se sont fondues avec justesse dans celle du poète pour nous restituer, jusqu’au vertige de l’âme, une parole presque familière qui, sans concession aucune, décrit notre déchéance. La sentence est sans fioriture : « l’homme contemporain / tombe dans toutes les directions / à la fois ».
 Le poète s’efface dans le rien qui l’a fait naître, il est cette voix anonyme qui nous traverse « le poète est celui qui s’en va », mais il est aussi « celui qui secoue les chaînes » et c’est en cela qu’il est irremplaçable et la voix de Rosewicz essentielle.



Tadeusz Rozewicz
L’Humanité par Alain FREIXE

 « La poésie de nos jours est une lutte pour respirer. », Tadeusz Rozewicz.
 Cette année, pour cette 27° édition du Marché de la poésie, dont René de Obaldia sera le président d’honneur, la Pologne sera à l’honneur. Seront présents et à découvrir les poètes Adam Zdrodowski, Dariusz Suska, Tomasz Rozycki, Ewa Lipska, Adam Zagajewski et en concert, à 20 heures le 18 juin, Grzegorz Turnau et, le lendemain, Anna Prucnal, ce « nuage en pantalon », aurait pu dire Maïakovski, surgi d’une Pologne encore sous la botte stalinienne, exigeant tôt, haut et fort son dû d’amour. Comédienne au cinéma et au théâtre, celle qui est née à Varsovie se met au chant en 1978. On ne comptera plus ses succès. C’est elle qu’on pourra entendre,les sons voluptueux ou les serrements de gorge d’une voix unique, d’une présence qu’on n’oublie pas au soir du 19 juin à 20 heures. On pourra également lire le texte de ses chansons, notamment celles écrites pour elle par Jean Mailland dans Chansons et contre-chansons pour Anna publiées aux Éditions de l’Amourier, livre qui n’est pas un simple recueil de chansons tant les contre-chansons viennent à la manière d’un contretemps rythmer l’ensemble mais un vrai livre de poésie.
 Comme celui de Tadeusz Rozewicz, Regio suivi d’autres poèmes, qui a obtenu le Prix européen de littérature en 2008, Traduit du polonais par Claude-Henry Du Bord et Christophe Jezewski, Regio, publié en 1969 en Pologne, est un livre qui se tient du côté de la vie, même la plus cruelle. Nouvelliste, dramaturge, salué par Kantor et Grotowski, poète, Rozewicz appartient à une génération qui a eu vingt ans dans un pays martyrisé par les nazis – son frère Janusz a été exécuté par la Gestapo en 1944 – et a vécu sa maturité sous le joug d’un pouvoir stalinien. Son écriture est d’une sobriété coupante et d’une brièveté éclatante. Peu ou pas d’images, un ton rauque, de la rudesse dans la voix.
 C’est qu’il ne s’agit pas ici de se payer de mots, c’est « l’os de la réalité », selon les mots de Pavese, que l’on veut rompre pour voir si quelque chose comme sa moelle y coulerait encore. Rosewicz écrit des poèmes comme autant de coups de dents. Dans l’avant-propos de son livre Anthologie personnelle paru en 1990 aux Éditions Actes Sud, il écrivait : « La création poétique pour moi ne consistait pas à composer de beaux poèmes mais à agir. Pas des poèmes, des faits (...). Je réagissais aux événements par des faits que je créais sur le modèle d’un poème, pas par de la poésie. »
 Des poèmes, des exorcismes – retour à la préface d’Henri Michaux à ses Épreuves, exorcismes – des poèmes de délivrance pour tenir debout et faire face quand la situation est faite de centaines de dépendances, Alors le poème est « réaction en force, en attaque de bélier ». Rosewicz dans ses poèmes de Regio arrive à introduire dans le roulis rauque des mots une violence telle que le malheur implose.
 Oui, les poèmes de Regio sont de ceux-là, capables de « tenir en échec les puissances environnantes du monde hostile », comme récrivait Michaux. Oui, les poèmes sont des « corps vivants », verticaux, qui aident à nous tenir droit « un doigt sur les lèvres » face à « la bouche de la vérité / (...) fermée ».