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NATHAN-KATZ-PRIS FIR LITERATÜR IM ELSASS

2015

Albert SCHWEITZER

KAYSERSBERG

Lauréat du prix Goethe en 1928 et du prix Nobel de la paix en 1952, Albert Schweitzer est né en 1875 à Kaysersberg (Haut-Rhin) et mort en 1965 à Lambaréné (Gabon). Le Cinquantenaire de sa mort doit être l’occasion de redécouvrir, par-delà l’image du « bon docteur de Lambaréné » utilisée jusqu’au bout pour soutenir son action au service des plus démunis, les nombreux registres d’une personnalité et d’une œuvre à tous égards exceptionnelles. Écrivain de grand style, philosophe et penseur de l’éthique, théologien éclairé et historien des religions, musicien et spécialiste de Jean-Sébastien Bach, Schweitzer a été l’inventeur de l’action humanitaire, mais aussi l’adversaire acharné du nucléaire militaire. Et comment ne pas saluer ses intuitions prophétiques comme théoricien d’une écologie globale grâce à son concept clé de « Respect de la vie » ?

Mais il faut surtout corriger enfin une grossière erreur qui pèse sur sa mémoire : Schweitzer ne fut nullement un défenseur du colonialisme, mais bien au contraire son critique le plus perspicace. Y a-t-il eu beaucoup d’hommes pour prononcer, dès 1905, une radicale condamnation des crimes commis par les puissances coloniales : « Notre culture, écrit-il, divise les gens en deux classes : les hommes civilisés, un titre accordé à ceux qui effectuent le classement ; et les autres, qui ont seulement forme humaine, et qui pourraient périr ou être jetés aux chiens pour ce que les "hommes civilisés" en ont à faire. Oh, cette "noble" culture qui est la nôtre ! Elle parle si pieusement de dignité humaine et de droits humains, puis faillit à respecter cette dignité et ces droits d’innombrables millions avant de les fouler à ses pieds, au prétexte qu’ils vivent outre-mer ou que leurs peaux sont de différentes couleurs, ou qu’ils ne peuvent pas "s’aider eux-mêmes". »

Né cinq ans après l’annexion de l’Alsace par le Reich allemand, Schweitzer a écrit l’ensemble de son œuvre dans la langue qu’il a apprise à l’école, l’allemand, la langue parlée par ses parents étant l’alsacien. Son œuvre littéraire est d’une grande variété de thèmes et d’une haute qualité d’écriture, comme en témoigne le prix Goethe reçu en 1928. Hermann Hesse considérait Aus meiner Kindheit und Jugendzeit (Souvenirs de mon enfance) comme un joyau de la prose allemande, ce livre qui fut aussitôt traduit en français (Lausanne, 1926) par le grand-père de Sartre, Charles Schweitzer, l’oncle d’Albert, celui-là même que Sartre dans Les Mots s’amuse à appeler « Karl ».

BIBLIOGRAPHIE

Faute d’être traduite, cette œuvre considérable reste encore largement méconnue en France et même en Alsace, sa terre natale. S’il est un domaine où sa pensée a manifesté l’audace la plus remarquable, c’est bien la philosophie et la théologie, considérées par lui comme inséparables.

Or bien des textes qu’il a écrits en ce domaine n’ont toujours pas été traduits tant ils remettent en cause la figure consensuelle du patriarche de Lambaréné. Son souci d’honnêteté intellectuelle et de vérité philosophique est tel qu’il n’hésite pas à démythifier les dogmes les mieux établis pour retrouver le sens essentiel qu’ils devaient transmettre.

Le travail remarquable mené par l’Association Française des Amis d’Albert Schweitzer (AFAAS), par les Cahiers Albert Schweitzer et par Jean-Paul Sorg, traducteur de nombreux textes de Schweitzer, permettront dès 2015 de combler en partie cette lacune.

DISCOURS

DISCOURS PRONONCÉ PAR M. JUSTIN VOGEL, PRÉSIDENT DE L'OLCA, À L'OCCASION DE LA REMISE DU PRIX NATHAN KATZ DU PATRIMOINE À JEAN-PAUL SORG LE 14 AVRIL 2015 EN L'AUDITORIUM DE LA BNU, À STRASBOURG

Je voudrais tout d’abord remercier les inlassables animateurs d’EUROBABEL, d’avoir choisi ce cadre exceptionnel qu’est la BNU de Strasbourg pour la remise du Prix Nathan Katz 2014. Remercier aussi Albert Poirot, l’Administrateur de cette vénérable Maison pour l’accueil qu’il réserve à cette manifestation.

C’est la première fois que j’interviens comme Vice-Président de la Région et Président de l’OLCA dans cet amphithéâtre majestueusement aménagé et c’est pour moi un redoutable honneur d’y intervenir, car je me sens redevable envers tous ceux qui servent par cette institution l’éternelle jeunesse de notre culture qui repose sur les trésors pieusement conservés dans cette maison.

Mais je veux surtout exprimer ma joie et une fierté toute particulière pour l’action de rénovation engagée par les pouvoirs publics en faveur de notre Bibliothèque Nationale, Universitaire et osons y ajouter, Alsacienne et saluer cet acte de foi fort, en une période de restrictions budgétaires, un acte qui témoigne de l’attachement des alsaciens à cet élément majeur de leur patrimoine culturel et architectural.

Nous sommes tous admiratifs devant la parfaite réussite de la métamorphose de ce bâtiment. Une métamorphose réussie qui a su concilier et conjuguer la solennité monumentale, un peu hiératique héritée de l’architecture wilhelmienne avec la grâce toute rayonnante de légèreté et de lumière du génie de notre temps qui appelle à l’élévation et des esprits et des cœurs. N’oublions pas de féliciter, à cette occasion, toutes les entreprises régionales qui ont donné le meilleur d’elles mêmes et les architectes pour leur exceptionnelle créativité.

Enfin, je tiens surtout à profiter de cette occasion pour exprimer mes plus sincères félicitations à M. Poirot qui vient d’être élevé au rang de Chevalier dans l’ordre de la Légion d’Honneur, un hommage oh combien mérité pour le tenace engagement pour cette institution. Une institution, gardienne d’un trésor culturel inestimable, fondement de l’Alsace, de l’Alsace telle que nous l’aimons, telle que nous la voulons, solidement ancrée dans les deux expressions de son identité rhénane et naturellement ouverte sur l’universel. Nous sommes heureux d’avoir pu soutenir la concrétisation de cette renaissance de notre Bibliothèque, une fierté ressentie par tous les alsaciens.

Célébrer en ce lieu la mémoire de Nathan Katz et celle d’Albert Schweitzer avec le lauréat Jean Paul Sorg philosophe et éminent traducteur est hautement symbolique.

Ce vénérable bâtiment, en somme, a grandi avec Albert Schweitzer et il est plus que tentant d’établir un parallèle entre ces deux illustres figures si représentatives de l’Alsace, de son génie, de son destin.

La traduction en français des sermons d’Albert Schweitzer réalisée par Jean Paul Sorg et édité sous la dynamique impulsion de Gérard Pfister est un vibrant hommage rendu à cette personnalité aux innombrables registres à l’occasion du 50° anniversaire de sa mort.

Certes la figure d’Albert Schweitzer reste bien vivante en Alsace et bénéficie d’une exceptionnelle popularité à en juger par le grand nombre d’institutions, d’écoles, de lycées, de rues et de places de nos villages et de nos villes qui portent son nom. Néanmoins, il est bon de dépoussiérer cette image du « bon docteur blanc » et de revenir comme nous le propose JP Sorg à la pensée fondatrice de son action et de son engagement à travers les réflexions proposées à la méditation de ses fidèles au tout début du XX° siècle, à l’aube de son engagement pastoral et après avoir soutenu sa thèse de philosophie.

Je ne vous cacherai pas que le choix du jury m’avait dans un premier temps un peu surpris. Mais c’est une tradition pour les organisateurs que de nous réserver des surprises… Oser traduire et publier les sermons d’Albert Schweitzer constitue, d’une certaine manière, un défi à l’air du temps qui ne cesse de nous rappeler les exigences d’une laïcité de plus en plus dogmatique, un concept qu’il conviendrait de définir avec honnêteté pour éviter les inévitables détournements de sens dont nous sommes témoins …C’est d’ailleurs un thème qui se retrouve dans la pensée de Schweitzer et Jean Paul Sorg fait bien de nous mettre en garde pour que la laïcité qui est au cœur de la République – et nous y tenons tous – n’aboutisse pas « à une séparation de la culture d’avec les religions », cette séparation se solderait « par un appauvrissement et un rétrécissement ».

Certes depuis la création du Prix Nathan Katz, le jury a toujours fait preuve d’audace pour susciter notre intérêt renouvelé pour ces trésors cachés et oubliés de notre patrimoine littéraire, en les proposant, par la traduction, à un public élargi.

Nous avions déjà redécouvert Geiler de Kaysersberg à travers « La Nef des sages », qui donne un aperçu des sermons qui tonnaient au XV° siècle sous les voûtes de notre cathédrale. Nous découvrons aujourd’hui, les sermons d’un autre enfant de Kaysersberg qui gardent plus qu’un intérêt historique, ce sont des méditations certes théologiques mais avant tout philosophiques. « Pour ma part, je suis moins voué à la théologie qu’à la philosophie » se plaisait-il à dire et il ressentait comme une chose merveilleuse de pouvoir aborder devant une assemblée « les grands problèmes que pose à nous tous notre existence… sur le sens de la vie, sur la finalité de l’espèce humaine… », sur l’évolution de notre société, sur l’avenir du monde.

Ces questions, toujours actuelles, rencontrèrent un véritable engouement auprès de ses auditeurs. On était très loin des « prédications édifiantes », il ne défend pas une doctrine, il converse avec ce qu’il appelle « la communauté des chercheurs », il questionne, se questionne, essaie d’expliquer. « C’est plus une conférence philosophique qu’un sermon », notait-il en marge de ses écrits.

Cette approche philosophique lui valut aussi des critiques de la part des gardiens de l’orthodoxie et la Faculté ne voyait pas d’un bon œil « qu’un maître de conférence de philosophie fut en même temps prédicateur ». Schweitzer alla jusqu’à se donner « le droit d’être hérétique », sans toutefois rompre avec les autorités ecclésiastiques et l’Eglise que ses aïeuls ont déjà servie. Fondamentalement attaché à la liberté de penser il a besoin de s’affranchir de la tutelle hiérarchique. D’où son choix de rejoindre « la société des missions évangéliques » et de poursuivre, dans et par l’action, son apostolat en Afrique à Lambaréné.

Ces sermons qui couvrent la période de 1903 à 1917 reflètent cette tension, ils sont annonciateurs des étapes ultérieures. Déjà apparaissent déjà en filigrane des critiques quant à l’évolution de l’homme, de la société et du monde. Une pensée qui reflète la force de sa personnalité, la maturité de sa réflexion et la profondeur de ses convictions.

Schweitzer nous apparaît d’abord comme homme profondément attaché à sa liberté mais tout aussi respectueux de la liberté de conscience des autres. C’est avec force et par gratitude envers ses pères qu’il prend la défense de « cette valeur essentielle héritée de l’époque des Lumières ». Il ne peut admettre « que les pasteurs soient surveillés voire dénoncés sur le plan dogmatique »... Pour lui, « chaque point de vue, même hostile au nôtre, a droit de cité chez nous, pour peu qu’il soit exprimé d’un cœur sincère. »

Animer le souffle de la liberté est la condition d’un véritable renouveau spirituel pour « réconcilier le monde avec la religion ». Il constate que « la religion s’éloigne de plus en plus des données de notre époque », il souhaite donc proposer une nouvelle approche des « idées religieuses qui sommeillent dans l’âme de nos contemporains » pour les sortir d’un conformisme stérilisant et d’un dangereux littéralisme.

Face aux dogmes, il n’a pas peur de mettre sa foi à l’épreuve et d’exercer, en philosophe, un esprit de doute méthodique. Il s’efforce de devenir lui-même « un incertain » et il invite ses fidèles à s’affranchir d’une compréhension superficielle et figée des textes, à les interpréter « en tenant compte de l’acquis des sciences et du progrès », en cherchant à « comprendre leur signification ».

De tels propos sont de nature à choquer une fraction des fidèles, pour les éclairer, en vrai pédagogue, il use de paraboles tirées de leur expérience de vie, de « leur savoir de la vie » et fait simplement appel au« bon sens ».

Certes la science elle aussi à ses limites, elle « ne pourra pas nous apaiser vraiment ». Il ne s’agit donc pas de céder aux sirènes de la modernité, un mirage si répandu de nos jours, « il ne suffit pas de revêtir l’ancien avec des habits d’aujourd’hui ». Il invite son auditoire à engager un dialogue entre l’ancien et le moderne, sans vouloir les opposer, en reconnaissant que « ce qui se dit moderne n’est pas du vraiment neuf » ; il veut donc « de préserver les racines » et faire découvrir « l’ancien comme ayant une valeur actuelle ».

Mais « les paroles ne suffisent pas … il faut s’engager » y compris dans le champ politique et dés cette période il s’implique dans les débats d’actualité. Quand « l’amour de la patrie prend un tour si malsain…la religion et la politique ont partie liée », estime –t-il. Il dénonce avec véhémence les effets de la Realpolitik, elle nous fait régresser spirituellement et déplore « que nous ne cultivons plus de grand idéal » le seul idéal que nous poursuivons c’est « la puissance, la puissance pour elle-même… considérée comme une valeur suprême et universelle ». Une telle avidité de pouvoir est expression de la faillite du monde, de la démission de l’esprit.

Il dénonce la lâcheté des autorités et des peuples qui assistent sans protester au massacre des Arméniens pour « ne pas éveiller la mauvaise humeur des gouvernements massacreurs…et préserver ainsi nos intérêts commerciaux ! » Face à un tel avilissement « le devoir d’humanité » s’impose et oblige « religion et éthique à agir ensemble ». Seule une approche « éthique » de la politique, une ouverture vers l’universel permettra de résister aux funestes tentations de domination. C’est un appel à la résistance contre « l’air du temps » pour « un projet de paix perpétuelle et universel ». « Je suis vie » proclamera-t-il.

Ces exhortations qui datent de 1910 sont au cœur de sa réflexion philosophique et qu’il formule de manière fulgurante : « Ehrfucht vor dem Leben » : « Je suis vie qui veut vivre entouré de vie qui veut vivre. » Tous les combats qu’il engagera ultérieurement découlent de cette profession de foi sans concession, de cette primauté accordée au respect absolu de l’homme, produit de l’évolution créatrice, respect de la vie et de toute vie. C’est cet impératif catégorique et un impérieux besoin d’agir qui l’amèneront vers Lambaréné dés les années 1913.

Sa réputation s’élargira et son audience éthique lui vaudra une première distinction en 1928, le Goethe Preis. Une tribune pour livrer à travers la figure de Goethe son analyse sur la situation politique, sociale et spirituelle de l’Allemagne et du monde où la menace hitlérienne se précise. Il en appelle à la mobilisation des forces de l’esprit pour que chacun « essaye d’atteindre la vrai humanité », et devenir « un homme conscient, libéré intérieurement, et disposé à agir selon sa nature. »

Dans le chaos du nouveau conflit mondial il se tourne vers ses coreligionnaires d’Amérique pour sauver son hôpital et son succès aux États-Unis s’amplifie. En 1947, il est reconnu par Time Magazine « le plus grand homme du siècle » et le Friedenspreis des Libraires allemands en 1951 salue son engagement humanitaire et son idéal moral.

Le voilà mûr pour le prix Nobel de la Paix. Il lui est décerné en 1952. Son discours aura exceptionnelle résonance, il engage un nouveau combat pose la question : « de la paix dans le monde aujourd’hui ». Schweitzer a peur pour l’humanité. Reconnu, conscience universelle, interpelé par Einstein lui même il faut qu’il prenne position contre l’arme atomique. Et le voici dans l’arène politique pour ce juste combat au nom de l’humanité toute entière, il restera jusqu’à son dernier souffle homme de foi, de conviction, de réflexion et d’action.

« L’Esprit et le Royaume » que nous offre J-P Sorg préfigure largement le destin exceptionnel de cet homme à dimension universelle et pourtant si Alsacien de cœur et d’esprit. Homme de fidélité, de haute exigence morale, homme d’action au service de l’humain qu’il faut préserver et faire épanouir dans chaque homme.

Nul autre que Jean-Paul Sorg, philosophe lui même et linguiste exceptionnel mais surtout, le plus éminent savant et exégète de la pensée et de l’action d’Albert Schweitzer a l’autorité et la légitimité pour nous offrir cette traduction et permettre ainsi à l’Alsace de mieux apprécier la dette qu’elle a contractée envers celui qui reste, 50 ans après sa mort, le plus universel des alsaciens, celui qui a porté haut les valeurs qui doivent rester celles de l’Alsace de demain.

DOCUMENTS

PRÉSENTATION PAR JEAN-PAUL SORG DE LA PLACE DES SERMONS DANS L'ŒUVRE D'ALBERT SCHWEITZER À L'OCCASION DE LA REMISE DU PRIX NATHAN KATZ

De tous les sermons que Schweitzer a écrits et prononcés – quelques-uns à Gunsbach, la plupart à l’église Saint-Nicolas de Strasbourg –, plus de 400 (la quasi-totalité ?) ont été retrouvés à l’état manuscrit ou tapés à la machine. Des prédications complètes, soigneusement rédigées, d’autres inachevées ou seulement à l’état d’esquisses, de notes.

À Saint-Nicolas, il fut d’abord vicaire stagiaire, à compter du 1er décembre 1899, puis ordonné regulärer Vikar le 23 septembre I900. Il donna sa démission en mars 1912, en vue de se préparer à partir pour Lambaréné en août. Il avait terminé ses études de médecine, commencées en octobre 1905. Il tiendra encore à les couronner par une thèse, Les jugements psychiatriques sur Jésus, qu’il pourra soutenir juste avant son départ qui, suite aux atermoiements et chicanes de la Société des Missions Évangéliques de Paris (de tendance piétiste orthodoxe), dut être différé et reculé jusqu’au 21 mars 1913, le Jour J ! Après avoir surmonté une crise de fatigue et de découragement qui dura plusieurs mois en 1912, été et automne, il se remit à prêcher de temps en temps à Gunsbach, auprès de son père, comme à Saint-Nicolas où ses deux derniers sermons « d’avant Lambaréné » étaient du dimanche 2 mars 1913, sur le royaume des cieux (il figure dans le présent volume), et du 9 mars, sur « la paix de Dieu, qui est plus haute que toute raison ».

Durant toutes ces années à Strasbourg, son auditoire ne se limita pas aux membres de la paroisse ; se sont assez ajoutés, assez régulièrement, des étudiants, les amis du Radelclub (Club mixte des vélocipédistes), des collègues de l’université, des médecins, des musiciens, une certaine intelligentsia, en somme, cultivant les arts et d’esprit libéral. Preuve qu’il était déjà quelqu’un de pas ordinaire, qu’il jouissait d’une réputation sur le plan local : le texte de ses sermons circulait, il y avait des auditeurs qui lui demandaient le manuscrit à la sortie du culte et le recopiaient dans la nuit pour envoyer des copies à des amis, lui-même en envoyait à son amie Hélène, qui les réclamait, quand elle voyageait à l’autre bout de l’Europe. Ainsi s’explique que tant de ses sermons aient été sauvegardés.

Autre signe qui montre combien le jeune prédicateur alsacien, grand organiste de surcroît, était estimé et son envergure intellectuelle reconnue : c’est lui qu’on sollicitait pour prêcher lors de grandes circonstances : anniversaire de la mort de Philipp Jacob Spener, le 5 février 1905, 400e anniversaire de la naissance de Calvin, le 11 juillet 1909, anniversaire en 1910 de l’Association Protestante Libérale de Strasbourg, qui fut créée vers 1850 (ces trois sermons « historiques » figurent eux aussi dans le présent volume).

Après quatre ans et demi passés au Gabon, dont dès le déclenchement de la guerre en août 1914 plus de trois ans sous surveillance politique, jusqu’en octobre 1917 (le couple Schweitzer était allemand sur un territoire colonial français), puis neuf mois d’internement en « métropole », dans les camps de Garaison, en Hautes-Pyrénées, et de Saint-Rémy en Provence, le retour en juillet 1918, à la faveur d’un échange de prisonniers organisés par la Croix Rouge, fut dramatique. C’était encore la guerre. La santé d’Hélène, enceinte , était fragilisée, le changement brusque de climat et les conditions hivernales de l’internement à Garaison avaient réveillé sa tuberculose latente et minait son organisme. Lui aussi était malade, séquelle d’une dysenterie qu’il n’eut pas les moyens de soigner, et il fut opéré d’un ulcère le 1er septembre à l’hôpital de Strasbourg. Rétabli, il eut la double chance de pouvoir obtenir un poste de médecin à la clinique de dermatologie et de réintégrer sa paroisse de Saint-Nicolas, toujours en qualité de vicaire. Pour les retrouvailles avec ses paroissiens, le 13 octobre, il reprit dans sa prédication le verset de l’apôtre Paul, sur lequel il les avait quittés, c’était il y a plus de cinq ans, dans un autre monde : « Que la paix de Dieu, plus haute que toute raison, garde vos cœurs et vos pensées en Jésus-Christ. » En tête du texte de son sermon, il avait noté à la main : « Écrit pendant que se déroulent les négociations préliminaires sur la paix. »

Il resta en poste dans sa paroisse jusqu’en juin 1921. Il avait démissionné de ses fonctions en avril, il déménagea alors de son logement de fonction à Saint-Nicolas et s’installa avec sa femme et leur enfant (Rhéna, née à Strasbourg le 14 janvier 1919) dans le presbytère de son père à Gunsbach. Il comptait vivre maintenant de ses concerts, de ses conférences et de sa plume. À l’orée de la forêt vierge, « récit et réflexions d’un médecin en Afrique Équatoriale Française », remportait un grand succès, ce sera au fil des ans un best seller mondial. Fort de ce succès ou comme obligé par lui, il envisageait de retourner à Lambaréné et d’y reprendre son œuvre humanitaire. Il sera prêt pour repartir en février 1924. La reconstruction de l’hôpital, la construction d’un nouveau, à l’écart de la station missionnaire, et son développement aux dimensions d’un village africain scelleront son destin de grand homme à rayonnement mondial.

De sa seconde période d’activité pastorale à Strasbourg, d’octobre 1918 à juin 1921, sont conservés 119 textes de sermons. Il y eut de longues et nombreuses interruptions : seconde opération chirurgicale, tournée de concerts et conférences en Suède, d’avril à juillet 1920, deux concerts à Barcelone, etc. Les deux dernières années, il prêcha relativement peu : tout de même 33 sermons en 1920 et encore 13 en 1921, mais il ne les préparait que sous forme d’un plan et quelques citations. Par contre, la série continue des prédications de 1919 est du plus grand intérêt. Parmi elles, une suite de sermons expressément éthiques où il est question du principe de respect pour toute vie et du principe d’une responsabilité « élargie à l’infini ».

Malgré le serment qu’il dut prêter aux membres du comité de la Société des Missions de ne pas prêcher à Lambaréné, d’y « rester muet comme une carpe », il avait cédé aux sollicitations fraternelles de ses nouveaux collègues missionnaires et à peine arrivé sur la station missionnaire d’Andende (qui fait partie du territoire de la ville de Lambaréné, étendue sur des bras de l’Ogooué) le mercredi 16 avril, il eut à prononcer le dimanche suivant, lors du culte, une allocution qui valait prédication. Le dimanche de Pentecôte, 11 mai 1913, il lui revint de prêcher sur Éphésiens 4, 30 : « N’attristez pas le Saint-Esprit de Dieu ». Comme il s’y attendait, « les questions de dogme auxquelles le Conseil des Missions Évangéliques de Paris attachait tant d’importance ne tenaient aucune place dans la prédication des missionnaires » (Ma vie et ma pensée). Il comprit vite quel langage pouvait toucher la population locale et quelles images, que le vin était de palme, les champs de blé des « plantations de manioc », les vêtements de lin des « pagnes de raphia », les maisons des cases, que le lac de Génésareth était « grand comme à peu près le lac Azingo », en aval de Lambaréné, et Jésus un tout puissant onganga. Délivré d’une théologie qu’à part lui il jugeait de toute manière hypercompliquée et qui ici s’avérait complètement inadaptée, il eut la joie d’éprouver sur place, mieux qu’en Europe, « ce qu’il y a d’élémentaire » et par là même d’universel dans les Évangiles.

Schweitzer n’avait sans doute jamais songé à publier ses sermons, ni ceux de Strasbourg, ni ceux de Lambaréné, et à en faire des livres, soucieux qu’il était avant tout, et même anxieux dans le grand âge, de trouver le temps de terminer et d’éditer ses livres de théologie (Reich Gottes und Christentum) et de philosophie (Die Weltanschauung der Ehrfurcht vor dem Leben) en chantier depuis si longtemps. Mais il devait néanmoins avoir conscience de la valeur du texte de ses sermons : valeur éthique, sinon théologique, et valeur littéraire : « Je préparais mes prédications par écrit, ce qui représentait deux ou trois essais parfois avant la rédaction du texte définitif » (Ma vie et ma pensée).

Ses lecteurs y reconnaissent d’emblée les deux qualités principales, à la fois éthiques et esthétiques, propres à sa manière d’écrire. Clarté de la langue, transparence, densité, sobriété, mais aussi un luxe d’images, une grande richesse en métaphores originales, soigneusement déployées, qui viennent soutenir et faire avancer la pensée abstraite. Vers la fin de sa vie toutefois, en 1964, des amis fidèles, auxquels il ne pouvait rien refuser, lui ont proposé de publier un choix de ses sermons, dont les membres anciens des paroisses de Gunsbach et de Saint-Nicolas se souviennent encore. Il répondit que ses sermons devaient se trouver quelque part dans les archives de sa maison de Gunsbach, mais, ajoutait-il, soyez sévères, ne publiez que ce qui a gardé du sens : « Beaucoup de ces sermons, je les ai écrits la nuit, parce que le jour je n’y arrivais pas. »

Ce n’est finalement qu’un an après sa mort (le 4 septembre 1965), en 1966 donc, qu’un recueil de 17 sermons, Straßburger Vorlesungen, réalisé par le théologien bernois Ulrich Neuenschwander, vit le jour aux éditions C. H. Beck de Munich (traduits en français par Madeleine Horst et édités en 1970 chez Albin Michel, sous le titre Vivre).

Un deuxième recueil, au titre kantien, Was sollen wir tun ?, parut en 1974 chez Lambert Schneider, à Heidelberg. Une édition savante qui avait l’originalité de regrouper 12 sermons de l’année 1919, centrés spécifiquement sur des « problèmes éthiques ». Tel était son sous-titre : 12 Predigten über ethische Probleme. On a fait remarquer qu’au fond tous les sermons de Schweitzer traitent de l’éthique, mais il est vérifiable que dans ceux-ci l’intention éthique est clairement affichée et que le résultat en est une certaine systématisation. C’est là, après-guerre, devant ses paroissiens de Saint-Nicolas que les 16 et 23 février 1919 il expose pour la première fois et problématise le principe du respect de la vie (Ehrfurcht vor dem Leben), dont l’idée, l’illumination, lui était venue un soir de septembre 1915, sur le fleuve Ogooué, à la vue d’un troupeau d’hippopotames dans la lumière du soleil couchant : don de la nature et de la faune africaine…

Après plusieurs années de travail dans les archives, le pasteur suisse Richard Brullmann et Erich Grässer, professeur de théologie à l’université de Bochum, ont publié en 2001 d’un coup, en un unique volume de 1392 pages, une montagne, l’intégrale des sermons, Predigten 1898-1948, chez l’éditeur C. H. Beck qui s’était lancé dans la publication de l’ensemble des œuvres posthumes (Werke aus dem Nachlass), avec ses deux volets, théologie et philosophie. Le dernier volume, le 10e, paraîtra en 2006, Theologischer und Philosophischer Briefwechsel 1900-1965. Il y a là au bas mot quelque 6000 pages inédites en français.

De la montagne des 334 sermons de l’édition intégrale, vingt-et-un textes relatifs aux missions et à l’humanitaire ont été traduits et édités sous le titre Agir (éd. Ampelos, 2009), qui fait écho au recueil Vivre : procès du système colonial ; devoir d’expiation et de réparation. À l’aurore du xxe siècle, le pasteur Schweitzer avait prononcé en chaire ce qui s’est écrit à l’époque de plus puissant en matière d’anticolonialisme : « Nombreuses les atrocités perpétrées au nom du Christ sur notre terre d’Europe… Mais innombrables, et plus terribles encore, les atrocités commises outre-mer, dans les pays conquis ou colonisés. Où l’homme blanc est passé, il y eut de l’effroi et du malheur, esclavage, massacres, alcool, débauche et prostitution Le livre qui raconterait dans le détail comment les nations chrétiennes ont envahi le monde serait un livre d’horreur du commencement à la fin… » (sermon du 26 janvier 1908).

Mais les dictionnaires et les conférenciers continuent, sans s’informer, de dénoncer en Schweitzer un suppôt ou un alibi du colonialisme. Ou celui qui a voulu défendre un « colonialisme à visage humain » (Le Petit Larousse illustré).

Voici un troisième recueil thématique de sermons d’Albert Schweitzer, « L’Esprit et le Royaume », dont le titre est évidemment inspiré de celui du fameux recueil de nouvelles d’Albert Camus, « L’Exil et le Royaume ». Car, entre les deux penseurs, celui qui passe pour agnostique et celui qui passe pour chrétien, existent en réalité de profondes affinités. En profondeur et en hauteur, à la racine et à la cime, ils se touchent.