Logo prix européen de littérature

NATHAN-KATZ-PRIS FIR LITERATÜR IM ELSASS

2012

Émile STORCK

GUEBWILLER

Émile Storck est né en 1899 Guebwiller (Haut-Rhin), dans une famille ouvrière nombreuse.

Son père, contremaître dans une usine de métallurgie, était de langue alsacienne ; sa mère, Mathilde Millon, née à Lapoutroie, parlait le welche.

En 1916, il entre à l’école de formation des instituteurs. À dix-huit ans, il est mobilisé comme télégraphiste à Berlin, puis dans la Somme. Face aux troupes françaises, il refuse de tirer. Emprisonné à Cologne pour insubordination, l’armistice lui permet d’être bientôt libéré par les troupes américaines. Il accomplit son service militaire dans un régiment du génie cantonné à Épinal. Après des postes d’instituteur dans des villages du Haut-Rhin, il obtient l’agrégation d’allemand et est nommé à Lons-le-Saunier, Annecy et Montpellier. À Digne, il découvre une flore très riche et des variétés de papillon qu’il collectionne.

Il est à nouveau mobilisé en 1939 avec le grade de lieutenant. Après la guerre, il obtient sa mutation pour l’École Normale de jeunes filles de Guebwiller : « Après ma rentrée définitive en 1951, tous les rêves de mes randonnées et de mes promenades se mirent à m’obséder pour réclamer une rédaction. Il en résulta Le chariot d’or, une pièce d’abord touffue, mais élaguée peu à peu, et les Melodie uf der Panfleet, dont plusieurs poésies héritèrent des éléments inutilisés. » Entre 1953 à 1967, il écrit deux recueils de poèmes et cinq pièces de théâtre. Il rédige dans le même temps deux ouvrages de pédagogie.

Retraité de l’Éducation nationale en 1965, il est tellement affecté par l’insuccès de sa pièce Mathis Nithart, représentée en 1967 par le Théâtre Alsacien de Mulhouse, qu’il renonce à la littérature. Il voyait avec une grande tristesse la progressive désaffection pour la langue et la culture alsaciennes et s’interrogeait sur le sens et l’avenir de son œuvre. Il souffrait d’infirmités, sa vue baissait, il était diabétique. En 1972, il est amputé d’une jambe, atteinte d’un début de gangrène lors de son incarcération à Cologne en 1918.

Il meurt le 9 novembre 1973, dans l’ancienne maison paternelle, sans s’être jamais marié ni avoir eu d’enfant. Proche de lui demeurait son frère aîné Joseph Storck, qui a été reconnu « Juste parmi les nations » en 1998. Également agrégé d’allemand, proviseur puis inspecteur d’académie, élu maire de Guebwiller en 1971, il se chargea de l’héritage littéraire de son cadet. Mais les temps n’étaient pas propices et ses manuscrits et collections furent dispersés.

BIBLIOGRAPHIE

Émile Storck a publié chez Alsatia, à Colmar, six ouvrages : Der goldig Wage, drame en cinq tableaux (1954) • Melodie uf der Panfleet, recueil de poèmes (1957) recueil de poèmes • Lieder vu Sunne un Schàtte, recueil de poèmes (1962) • Màidle wiss im Felsetal, drame en trois actes, et Vergib uns unsri Schuld, drame en un acte (1962) • E Summertrauim, conte de Noël en trois actes (1966) • Mathis Nithart, e Kinschtler im Bürekrieg, drame historique en quatre actes (1967).

Également chez Alsatia ont paru sous sa signature deux livres pour l’enseignement de la langue allemande : Alltag und Sonntag (1953) • Lebensfreude (1962).

Les éditions bf ont publié en 1999 Baudelaire et Verlaine en alsacien, présenté par Jean-Paul Sorg, reprenant les traductions publiées dans Màidle wiss im Felsetal et dans Mathis Nithart.

À l’occasion du Prix Nathan Katz du Patrimoine a paru aux Éditions Arfuyen, partenaires du Prix, le premier volume bilingue consacré à l’œuvre poétique d’Émile Storck, Par les fossés et les haies, traduit de l’alsacien par le Cercle Émile Storck en collaboration avec Jean-Paul Gunsett et Albert Strickler et présenté par Jean-Paul Sorg.

DISCOURS

DISCOURS DE RÉCEPTION DE LA BOURSE DE TRADUCTION DU PRIX NATHAN KATZ DU PATRIMOINE PRONONCÉ PAR RICHARD LEDERMANN, PRÉSIDENT DU CERCLE ÉMILE STORCK, LE VENDREDI 22 MARS 2013 AU MUNSTERHOF À STRASBOURG


Émile  Storck naît le 22 novembre 1899 à Guebwiller dans la ville basse, ìn d’r Understàdt. Et y décède le 09 novembre 1973 dans la ville haute, ìn d’r Ewerstàdt, dans la maison que son père avait acquise à l’angle des rues Madame Adolphe et du Vieil Armand juste en dessous du Lycée qui porte aujourd’hui le nom du prix Nobel de Physique Alfred Kastler lui aussi enfant de l’ancienne cité des Princes Abbés de Murbach. Alfred et Émile son aîné de trois ans se sont probablement côtoyés dans l’enceinte de ce qui était alors le Gymnasium.

Septième d’une fratrie de dix enfants, et deuxième garçon, il portera selon les coutumes d’alors le prénom de son père, contremaitre chez Grün, bis Grians, une usine métallurgique. Les capitaines d’industrie avaient pris la place des Chanoines. 

Sa mère, Mathilde Million, de Labaroche dans le pays welsche, parlait le français, elle avait bénéficié de l’enseignement en français d’usage dans le Reichsland pour les quarante sept communes francophones de la province d’empire. Le français faisait partie du quotidien des enfants, comme l’écrit Jean-Paul Sorg : « Il y avait là un élément de bilinguisme et d’hétérogénéité culturelle… »

Émile grandit dans cette cité ouvrière de treize mille habitants, où la vie était rythmée par les sirènes de la vingtaine d’établissements industriels annonçant les débuts et les fins de journée de travail sous un ciel parfois opacifié par la fumée d’autant de cheminées dans ce « petit Mulhouse des Vosges ».

En 1914 il intègre la Präparandenschule (école préparatoire) de Colmar, puis en 1916 Lehrerseminar (école de formation des instituteurs).

De 1914 à 1918 il est mobilisé dans l’armée du Kaiser : Berlin, la Somme, accusé d’insubordination, il refuse de tirer sur les français, traduit devant la cour martiale, incarcéré à Cologne, il sera libéré par les troupes américaines.

Retour au pays en 1919, devenu instituteur français il enseigne dans sa ville natale, à Buhl et dans les villages de la plaine d’Alsace jusqu’en 1928, cette année là il devient professeur des Écoles Normales et passe avec succès l’agrégation en allemand, il enseignera à Lons-le-Saulnier, Annecy, Montpellier et Digne jusqu’à la déclaration de Guerre.

De 1939 à 1940 il est mobilisé avec le grade de lieutenant.

En 1949 il quitte le Sud pour revenir définitivement dans sa ville natale, il y continue sa carrière à l’École Normale de Guebwiller jusqu’à sa retraite. Beaucoup de guebwillerois se souviennent de ce vieux monsieur portant chapeau, toujours de noir vêtu, ce qui lui conférait un air austère, austérité qui ne transparait pas dans sa poésie. Poète alsacien, il décrit sa ville, le Florival, les chaumes, la flore et la faune notamment les lépidoptères et se remémore les paysages parfumés de la Provence, paysages qu’il a dépeint en dialecte, prouvant s’il le fallait et après avoir traduit Baudelaire et Verlaine que cette Sproch pouvait s’enrichir en puisant sa force chez les poètes.

C’était pourtant un personnage attachant et apprécié de ses anciennes élèves.

Il avait son rond de serviette dans un petit restaurant du haut de la ville, les Deux Clefs, à proximité de l’usine Schlumberger, et se retrouvait là le midi entouré d’ouvriers et d’apprentis, immanquablement il laissait son entrée à l’un de ces jeunes garçons en lui disant : « Dü hàsch’s notwantiger àss ìch ».

Souvent il passait chez son boucher et achetait une paire de gendarmes coupés en morceau Làndjager Stìckle qu’il distribuait aux chiens d’Mobs und d’Ratti qui l’attendaient sur son passage quand il regagnait sa maison sur les hauteurs.

Une ancienne maîtresse d’école se souvient : « Avec passion, il tentait de nous entraîner dans les univers de Schiller, de Goethe, de Lessing, à la suite de Tell, de Faust, de Minna… Nous étions ses élèves à l'École Normale de Guebwiller,  mais nous ne connaissions pas la chance qui était la nôtre, d'être les élèves d'un écrivain dramaturge et poète lui-même, tant Émile Storck était discret quant à ses œuvres personnelles. Bien au-delà des exigences grammaticales ou syntaxiques du professeur de langue, ou de celles visant à perfectionner notre élocution et souvent relevées par "Sie zischen, Fraülein!", je dirais qu'il fut pour ses élèves « un semeur de graines de Culture », une expression « clin d'œil » pour honorer, en lui,  aussi le naturaliste. Je me souviens du philatéliste : en tant que correcteur du mémoire de fin d'études que j'avais consacré à la colombophilie, Émile Storck y avait inséré le timbre représentant le pigeon voyageur, porteur du  dernier message du Fort de Vaux, lors de la Bataille de Verdun. Ce n'est que bien des années plus tard, que je découvris les recueils de poèmes d'Émile Storck. La petite maison qu'il habitait, rue du Vieil Armand, dans le quartier de mon enfance, rappelle qu'il fut aussi un homme qui a vécu, souffert, aimé ; mais le chemin des élèves croisait seulement celui du professeur et nous ignorions que ses pensées et émotions étaient transcendées par l'écriture… » (Maïté Frey-Schermesser, École Normale de Guebwiller 1961-1966).

Avant de terminer, donnons-lui la parole, il a su, mieux que personne parler de lui en nous laissant son autoportrait à la dernière page du recueil Melodie uf der Panfleet. Il a intitulé  le tableau :

Ich.

Ich han mich de Mensche nie vertràit.
Das isch nit immer vu mier sàlwer kumme.
Sie hàn mich vilmol fascht eso ufgnumme
wie mer e Hund ufnimmt wu gege ‘s Gscheid

vu eim sim Garte ’s Bei lipft, wie mer seit.
Do han ich mithi oi afange brumme
un han gebolle wie n’e Hund, e dumme.
Un mankmol – ich müess sage, ’s tüet mir leid –

Han ich oi wiescht gebisse, un nit immer
Der ràcht, un no han ich uf d‘ Trimmer
Glüegt vu der Meegligkeit, fir mich

un fir die Sache wieder richtig rucke.
Un will ich mich halt nie han kenne bucke
han ich mich igmürt in mi eigne Ich.