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LA BOURSE DE TRADUCTION DU PRIX EUROPÉEN DE LITTÉRATURE

2013

Danièle VALIN

Danièle Valin est née à Nice en 1948 où elle fait ses études jusqu’à la maîtrise d’italien, puis passe le Diplôme supérieur de bibliothécaire à Paris.

Elle sera ensuite Responsable de la Bibliothèque d’études italiennes et roumaines de l’Université Sorbonne nouvelle-Paris 3 jusqu’en 2012. 

Son activité de traductrice débute en 1992 avec le premier roman de Erri De Luca.

Elle a reçu le prix Laure Bataillon en 2001 pour la traduction de Trois chevaux, de Erri De Luca.

BIBLIOGRAPHIE

C’est à Danièle Valin que l’on doit l’ensemble des traductions de l’œuvre de Erri De Luca qui ont été réalisées en France, soit une petite trentaine d’ouvrages appartenant aux genres littéraires les plus divers : romans, nouvelles, essais, fragments, poésie. Il faut noter de plus que la langue de Erri De Luca est d’une grande originalité, marquée tant par les particularismes napolitains que par la fréquentation assidue des Écritures en langue hébraïque.

Citons ici l’ensemble de ces traductions : Une fois, un jour, Verdier, 1992, republié sous le titre Pas ici, pas maintenant en Folio, 2008 ; Acide, arc-en-ciel, Rivages, 1994 ; Un nuage pour tapis, Rivages, 1994 ; En haut à gauche, Rivages, 1996 ; Rez-de-chaussée, Rivages, 1996 ; Alzaia, Rivages, 1998 ; Tu, mio, Rivages, 1998 ; Première heure, Rivages, 2000 ; Trois chevaux, Gallimard, 2001 ; Montedidio, Gallimard, 2002 (Femina étranger 2002) ; Œuvre sur l’eau, Seghers, 2002 ; Le contraire de un, Gallimard, 2004 ; Noyau d’olive, Gallimard, 2004 ; Essais de réponse, Gallimard, 2005 ; Comme une langue au palais, Gallimard, 2006 ; Au nom de la mère, Gallimard, 2006 ; Sur la trace de Nives, Gallimard, 2006 ; Le chanteur muet des rues, Gallimard, 2006 ; Quichotte et les invisibles, Gallimard, 2008 ; Le jour avant le bonheur, Gallimard, 2010 ; Le poids du papillon, Gallimard, 2011 ; Et il dit, Gallimard, 2012 ; Aller simple, Gallimard, 2012 ; Les poissons ne ferment pas les yeux, Gallimard, 2013 ; Les saintes du scandale, Mercure de France, 2013.

Danièle Valin a également traduit d’autres auteurs italiens : Roberto Alajmo, Un cœur de mère, Rivages, 2005 ; Isabella Bossi Fedrigotti, De Bonne famille, Hachette, 1997 ; Sergio Ferrero, Le jeu sur le pont et Les yeux du père, Rivages, 1998 et 2002 ; Diego Marani, Nouvelle grammaire finnoise, Rivages, 2003 ; Francesca Melandri, Eva dort, Gallimard, 2012 ; Gianmaria Testa, Dall’altra parte del mare, Le Chant du monde, 2006.

 À l’occasion de la remise du Prix Européen de Littérature le 22 mars 2014, un nouveau texte de Erri De Luca, Le Tort du soldat, a été publié aux Éditions Gallimard, partenaires des Grands Prix Littéraires de Strasbourg, dans la traduction de Danièle Valin.

 

DISCOURS

DISCOURS DE RÉCEPTION DE LA BOURSE DE TRADUCTION DU PRIX EUROPÉEN DE LITTÉRATURE PRONONCÉ LE 22 MARS 2014 EN L'HÔTEL DE VILLE DE STRASBOURG

Recevoir la Bourse de traduction du Prix Européen de Littérature est pour moi un grand honneur et je remercie les membres du jury qui me l’ont attribuée. C’est une reconnaissance du lien très fort qui unit l’auteur et son traducteur.

Erri De Luca nous appelle d’ailleurs « la ditta tandem », « la société tandem » : « io sono tan e tu sei dem », « moi je suis tan et toi tu es dem ».

Nos chemins se sont croisés par hasard il y a 22 ans. Erri De Luca écrivait depuis longtemps pour se tenir compagnie sans intention de publier. De mon côté, je pratiquais avec plaisir l’exercice de la traduction, sans intention de publier non plus.

Un jour, Erri De Luca donna à lire un de ses textes à une amie qui, admirative, se chargea de le faire éditer. Une fois imprimé, le livre arriva chez une amie commune, libraire à Paris, qui voulut me le faire lire : « vous me le paierez plus tard, s’il vous a plu ». Effectivement, je le lus d’une seule traite et je m’acquittai de ma dette dès le lendemain.

« Tant que la lumière fut dans ses yeux, mon père fit des photographies. » Tel était le bel incipit du livre qui s’intitulait « Non ora, non qui », en français « Pas ici, pas maintenant ». Et ce fut pourtant bien l’heure où me saisit la voix de l’écrivain inconnu. Sur son souffle, entraînée dans les ruelles sombres de Naples, éblouie par le soleil à leur débouché sur la mer, plongée dans la Tyrrhénienne avec l’ami qui ne remonte pas, je restai les yeux rivés sur la vitre derrière laquelle, dans un dialogue mélancolique avec sa mère si proche et si inaccessible, l’enfant vieilli revivait son passé, une enfance qui aurait bien pu durer éternellement, il ne s’en serait jamais lassé. Alors, saisie par la force des images, le tranchant des mots, le rythme syncopé des phrases courtes, je fus transportée par cette musique toute nouvelle. L’émotion que je ressentis déclencha en moi l’urgence de traduire et de partager ce texte avec d’autres lecteurs. Car pour moi, la traduction est avant tout un acte d’admiration.

Erri De Luca dit que les livres sont des lettres envoyées à un lecteur. Ce livre était la lettre qui avait atteint son destinataire, la première d’une longue série.

Bien des ouvrages ont succédé à celui-ci, des romans, des poèmes, des contes, m’entraînant avec eux dans des univers très variés. Naturellement, je suis souvent allée à Naples, « ville des sangs », ville de tuf et de tremblements de terre, « allongée, toute grande ouverte au ciel, à la mer et au volcan », avec ses ruelles « où la lumière n’atteignait pas le sol », ville insomniaque où « les voix des marchands ambulants profitent des fenêtres ouvertes pour appeler dans les maisons depuis la rue » et j’ai même appris à jouer à scopa. Je suis allée à Ischia en été pour tirer les filets avec les pêcheurs, pour courir sur les rochers « la peau des pieds durcie comme les caroubes mangées sur l’arbre, lavé à l’eau de mer, salé comme un hareng ». Je suis allée en Argentine avec ses millions d’émigrants italiens. Je suis allée en Afrique, grelottant de fièvre malarienne, en Bosnie sous les bombes. Je suis également restée à Paris sur les chantiers, « avec deux hommes…dans une fosse, risquant leur peau à la recherche d’un égout ».

Et puis j’ai escaladé des montagnes, transie de froid sur les plus hauts sommets ou agrippée à la paroi. J’ai chanté en frottant les carreaux avec Filomena, la servante qui venait d’une île, mais qui était une paysanne, et qui « savait que la terre comme la mer étaient riches et, comme les riches, avares. » J’ai regardé la mère avec les yeux du fils pour qui elle était « l’immuable», celle qui naissait le matin, mourait le soir, apparaissait et disparaissait « par la même porte, introduisant la clarté du matin et la remportant le soir ». Mais j’ai crié aussi avec la mère qui voit partir son fils « une femme aux cheveux blancs et à la robe noire, douleur et années partout sur elle » qui lance « un cri de sirène, de chienne, de mère ». J’ai frissonné sous la cantilène de la douleur du père mourant, dont le « cri n’était fait d’aucune voyelle, seulement de longues consonnes, prolongées, qui se cabraient dans sa gorge ». J’ai pleuré la mort de l’ami qui se noie « frappé par le sommeil brutal, les poumons encore gonflés de leur réserve d’air, [et qui] oublia en un instant la respiration, la chaleur, le sec ». Et j’ai pleuré aussi la mort du père et de la mère « les vies de mes deux parents sont dans la prison des absents et aucun jour ne passe sans que j’attende dehors ».

J’ai aussi été entraînée dans le monde biblique sur le Sinaï avec Moïse ou dans les douleurs de l’accouchement avec Marie. J’ai été plongée dans l’histoire italienne, l’émigration, la Seconde Guerre mondiale, les années de plomb. Enfin, j’ai médité sur la solitude, la vieillesse et le poids du papillon.

C’est ainsi que j’ai parcouru le fil d’une vie, déroulé par l’écriture. J’ai vécu une merveilleuse aventure avec les lettres d’Erri De Luca. 22 ans et 24 livres plus tard, mon enthousiasme ne s’est pas tempéré, mon admiration est intacte. Et j’espère pouvoir encore longtemps ouvrir ses nouveaux livres, tourner la page lue et porter mon regard en haut à gauche, là où l'histoire continuera.

DOCUMENTS

DISCOURS DE REMISE DU PRIX EUROPÉEN DE LITTÉRATURE PRONONCÉ PAR M. DANIEL PAYOT, REPRÉSENTANT M. ROLAND RIES, SÉNATEUR-MAIRE DE STRASBOURG

Dans la première partie du livre d’Erri de Luca intitulé Le Tort du soldat, le narrateur, qui est l’écrivain lui-même, se confronte à la part de vérité qui se dit, ou se dénie, dans la langue. Il oppose ainsi les usages falsificateurs qu’en font « les pouvoirs » à la responsabilité des écrivains, à qui il revient de « restituer le nom des choses ».

Dans la seconde partie du même livre, la parole est laissée à une narratrice qui, fille d’un criminel nazi aux aguets, porte le nom d’emprunt de son père. Pour elle, la dissimulation ne se résout pas en identité restituée, l’écart entre le faux et le vrai demeure irréductible, l’adéquation du nom et de l’être n’advient pas.

Il me semble que l’œuvre littéraire d’Erri de Luca se tient, avec une constance admirable, avec une puissance poétique à la fois ferme et modeste, dans un espace qui se trouve entre la nécessité de restituer le nom des choses en laissant la vérité advenir, et le savoir que la vérité n’est jamais absolue, que même les noms vrais ne désignent pas adéquatement ni définitivement des identités intangibles. L’espace littéraire d’Erri de Luca est fait, comme l’existence de la narratrice du livre, d’écarts, de distances évocables et infranchissables, d’ajournements. Nous ne sommes pas là sur des surfaces lisses, homogènes, univoquement orientées, mais dans des territoires formés de brèches, de détours, configurés par une présence qui, jusque dans les réalités les plus immédiates et les plus manifestes, comporte une part de retenue, se dérobe ou se diffère. Cette écriture est faite de vibrations, d’attentes, de patiences, d’une alternance de moments d’intensités où les vérités se reconnaissent, et de laps maintenus entre mots et choses, suspensions qui contredisent l’empressement d’une nomination qui aurait l’illusion de se croire conforme à ce que les choses, dans leur amplitude et leur réserve d’expériences possibles, sont. Contre cette illusion, l’écriture d’Erri de Luca nous fait entendre des intervalles, des blancs dans lesquels vient s’insérer, sans insister, de l’incomplétude – non pas l’incomplétude de l’imperfection, du bancal, du maladroit, mais celle de la respiration, de la pulsation, qui est aussi celle de l’hospitalité et du don, de l’écoute et de l’adresse.

L’œuvre d’Erri de Luca suggère ainsi une singulière géographie, dans laquelle l’engagement, partout attesté, n’est pas synonyme de désir d’appropriation, mais témoigne au contraire, jusque dans les plus immédiates proximités, du passage ou du souffle d’un lointain. Jusque dans les situations les plus actives – l’engagement militant, l’amour, la violence, la dérive souvent mortelle des émigrants clandestins qui traversent la Méditerranée vers un hypothétique bonheur –, jusque-là quelque chose continue de se faire sentir qui demeure irréductible, une dimension d’inatteignable qui traverse l’expérience et la conscience qu’en peuvent avoir ses acteurs, comme un vent troublant.

Cet inatteignable, chez Erri de Luca, n’est pas quelque chose, ce n’est pas quelque Etre que l’on pourrait se proposer de rejoindre. Il ne s’agit pas de franchir la distance pour l’abolir, mais au contraire de la peser, de la sentir, de la porter – de la vivre. Cette géographie est celle d’un alpiniste, qui ne ménage pas ses efforts pour atteindre les sommets et pour qui cependant, semble-t-il, les atteindre ne constitue pas une fin absolue, comme si jusque dans le dénouement devait demeurer une trace de l’effort lui-même, comme si le terme devait encore abriter en lui le désir de la fin, c’est-à-dire le terme non encore atteint. Il n’est pas du tout indifférent d’atteindre ou non le sommet, mais l’essentiel réside dans le fait de s’y confronter, et cette confrontation, elle, ne trouve jamais de résolution irrévocable.

La distance qu’il ne s’agit pas d’effacer mais au contraire de laisser se dire dans sa pesanteur et son pouvoir d’interruption, n’est ni indifférence, ni manifestation de supériorité ; elle est au contraire ce qui permet l’écoute, la considération de l’autre, la réception de sa présence propre. Elle est nécessaire pour que l’être ou la chose proche délivre sa singularité irréductible. Décrire les gestes par lesquels, dans la vie la plus quotidienne, chacun témoigne à la fois de son être-au-monde immédiat et de l’irréductible, du lointain, de l’inatteignable qui transit cet être-au-monde, c’est donner à chacun la chance d’exprimer, avec la familiarité commune qui l’identifie, une étrangeté qui le singularise.

Ecrire, pour Erri de Luca, c’est peut-être entendre simultanément le familier, le connu, le quotidien, montrés dans leur simplicité, dans l’exactitude d’un dessin exact, d’un contour ajusté, et les traces du non connu dans le connu, cette dimension autre qui traverse l’écriture comme elle traverse l’expérience, qui y ouvre des brèches et des silences, qui la voue à l’évocation au moment même où elle est aussi la plus précisément documentaire.

Cette écriture n’oublie pas le temps, la durée, la lenteur, la maturation dans les façons d’être et d’agir des êtres et des choses, et elle intègre le temps dans son propre rythme, écarte sa texture pour que le temps y vienne, et avec le temps l’étrangeté inextinguible des êtres et des choses. Dans l’écriture d’Erri de Luca, on entend beaucoup de silence, justement là où l’on devine le plus de présence. Pour lui, semble-t-il, dès que s’instaure une relation humaine, il y a à la fois ressemblance et abîme, sympathie et écart.

C’est peut-être ce que résume l’admirable page sur laquelle se termine le texte intitulé Et il dit, qui porte sur la relation de l’auteur avec le judaïsme, relation faite de proximité, d’entente réciproque, d’attention et de sentiment de communauté de destin, mais aussi de différence, de non appartenance, de non inscription. L’image, magnifique, est alors celle du campement dans le Sinaï tout près duquel, mais à l’écart duquel l’écrivain dresse sa propre tente – peut-être parce que le plus bel hommage rendu à un peuple traversé par la promesse de l’autre est de ne pas renier son propre statut d’étranger.

L’écriture d’Erri de Luca parcourt ainsi, d’une manière à la fois inlassable et discrète, le désert, sans le réduire à un espace qu’il faudrait se dépêcher de franchir pour atteindre enfin une terre promise, mais en montrant que le parcours est en lui-même expérience, relation, existence. L’écrivain s’y confronte à sa solitude, mais celle-ci est toujours peuplée. Dans un texte intitulé En haut à gauche, Erri de Luca dit que l’écrivain peut croire qu’il laisse ses livres « à ses contemporains, à la postérité », mais, ajoute-t-il, « au moment où il écrit tout le passé est derrière son dos en train de lire. S’il n’y a pas cet ange du temps écoulé, s’il n’y a pas sa griffe sur le cou du poète, ses mots sont aussitôt de la cendre. Si on n’écrit pas pour être lu par ses ancêtres, rien ne reste imprimé sur le papier . ». Cette présence attentive des ancêtres n’alourdit pas les livres, elle se manifeste ici au contraire dans l’intuition d’un secours aérien, angélique. Et c’est peut-être pourquoi, nous dit un autre texte encore, Trois chevaux, les livres doivent « porter une personne et non pas se faire porter par elle, décharger la journée de son dos, ne pas ajouter leurs propres grammes de papier sur ses vertèbres. »

Lecteurs d’Erri de Luca, nous sommes en effet portés par ses livres, et dans les pérégrinations allégées que ceux-ci suggèrent, nous éprouvons le poids vrai de l’existence, celui du vent et du souffle, celui de l’incomplétude heureuse et de la distance, le poids de ce qui nous donne à penser et à remercier, qui est aussi celui du sens.

Monsieur de Luca, j’ai le très grand honneur et la grande joie de vous remettre, au nom de l’Association Capitale Européenne des Littératures (EUROBABEL), le Prix Européen de Littérature.


Chaque année, l’Association EUROBABEL accompagne le Prix européen de littérature d’une Bourse de Traduction qui lui est lié. Elle manifeste par-là la reconnaissance que nous devons aux traducteurs. Grâce à eux, nous autres lecteurs pouvons cultiver le sentiment de franchir les frontières sans pour autant être condamnés à l’uniformité. Faire passer l’esprit d’une langue, d’un écrivain, d’un peuple, l’offrir en partage à ceux qui grâce à ce mouvement de translation vont faire l’expérience heureusement ambivalente d’une proximité et d’un dépaysement.

Cette année, nous remercions Danièle Valin, traductrice en français de l’œuvre d’Erri de Luca et de quelques autres écrivains italiens contemporains.

Madame Valin, nous ne vous dirons jamais assez le plaisir que vous nous faites d’offrir aux lecteurs francophones l’œuvre magnifique d’Erri de Luca.

Je suis très heureux de vous remettre, au nom de l’Association EUROBABEL, du Conseil de l’Europe et de la Ville et Communauté urbaine de Strasbourg, la Bourse de traduction du Prix européen de littérature.