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LE PRIX JEAN ARP DE LITTÉRATURE FRANCOPHONE

2007

Bernard VARGAFTIG

FRANCE

Bernard Vargaftig a été le quatrième Lauréat du Prix Jean Arp de Littérature Francophone. Le Prix lui a été décerné en novembre 2007 et remis en mars 2008 dans le cadre des 3° Rencontres Européennes de Littérature à Strasbourg.

Bernard Vargaftig élabore depuis plus de quarante ans une œuvre poétique riche et abondante, d’une rare exigence et d’une originalité remarquable. Toujours soucieux d’inscrire le maximum de vie et de subjectivité dans son langage, le poète n’a pas cessé d’inventer une écoute du corps, de la mémoire et du silence, une écoute de l’Autre qui renouvelle la lyrique amoureuse aussi bien que l’écriture de soi.

Proche d’Aragon, mais éloigné du surréalisme, grand lecteur de Maurice Scève comme de Pierre Jean Jouve, il choisit très tôt de puiser dans les vertus de la contrainte les moyens de sa liberté. Un travail scrupuleux sur le vers, la répétition et la nomination, un refus continu de la facilité des images soutiennent le projet de dire le monde infiniment riche et complexe de l’enfance que le poète envisage, non comme un idéal perdu, source de nostalgie et de regrets, mais comme un espace-temps à conquérir, un monde devant soi, presque à portée de main.

Les proses les plus récentes de Bernard Vargaftig, qui posent le problème de l’autobiographie pour en déplacer totalement notre conception, viennent donner un autre rythme au légendaire quotidien de l’amour. Le poète, dans l’appel répété à l’autre féminin, dit à l’aimée ce qu’il pourrait dire de son poème : « Avec toi, je ne veux pas faire quelque chose que j’aurais déjà fait ». Un poème ne peut pas être répété. C’est pour cela qu’il passe de bouche en bouche. Son énigme consiste en ceci : « il continue à faire exploser vers l’avenir la charge de mémoire et de présent qui l’ont fait exploser et dont il est porteur ».

Bernard Vargaftig est né le 24 janvier 1934 à Nancy. Sa famille, commerçante à Toul, se réfugie en mai 1940 dans la région de Limoges où il passera une part de son enfance à fuir les persécutions anti-juives. Au début de 1944, il sera caché au Collège de Saint-Junien d’où, après le débarquement, sa mère le fera revenir près d’Aixe-sur-Vienne. C’était le 9 juin. Le 10, une colonne de SS mettait le feu à Oradour-sur-Glane, massacrant 642 hommes, femmes et enfants. Les souvenirs de ces années difficiles forment la trame d’Un même silence (André Dimanche, 2000) et sont évoqués dans Aucun signe particulier (Obsidiane, 2007).

Après des études secondaires à Toul puis à Nancy , Bernard Vargaftig devient professeur d’enseignement général, puis, en 1986, conseiller pour la poésie et la littérature de création à la DRAC Lorraine. Publié dès 1956 dans Les Lettres Françaises, il sera l’un des six poètes qu’Aragon choisira de présenter fin 1965 au Théâtre Récamier : « Moi, j’aime ça, ce langage haché comme la douleur », écrira Aragon à propos de La Véraison (Gallimard, 1967).

Bernard Vargaftig a publié une trentaine de livres de poèmes, auxquels s’ajoutent des nombreux livres d’artiste et plusieurs recueils de traductions du hongrois, de l’italien, et de l’allemand. Il est l’auteur de deux anthologies : La Poésie des romantiques et Poésie de Résistance. Il a reçu en 1991 le prix de l’Académie Mallarmé. Plusieurs revues lui ont consacré des numéros spéciaux et un colloque sur son oeuvre s’est tenu à Villeneuve-sur-Yonne en 2001. Un second aura lieu à Cerisy en juillet 2008.

BIBLIOGRAPHIE

POÉSIE
Chez moi partout, P.-J. Oswald, 1967
La Véraison, Gallimard, 1967
Jables, Messidor, 1975
Description d’une Élégie, Seghers, 1975
Éclat & Meute, suppl. au n° 69 de Action Poétique, 1977
Orbe, Flammarion, 1980
Et l’un l’autre Bruna Zanchi, P. Belfond, 1981
Cette matière, A. Dimanche, 1986
Lumière qui siffle, Seghers, 1986
Suite Fenosa (avec B. Noël), A. Dimanche, 1987
Ou vitesse, A. Dimanche, 1991
Un récit, Seghers, 1991
Distance nue, A. Dimanche, 1994
Le monde le monde, A. Dimanche, 1994
Dans les soulèvements, A. Dimanche, 1996
Un même silence, prose, A. Dimanche, 2000
Craquement d’ombre, A. Dimanche, 2000
Comme respirer, Obsidiane, 2003
Trembler comme le souffle tremble, Obsidiane, 2005
Si inattendu connaître, Le Temps Volé, 2006
Aucun signe particulier, prose, Obsidiane, 2007
Que ne disent pas les paysages, Poésie en voyage, 2007 

TRADUCTIONS
Sandor Woeres, Trois Poèmes, texte français adapté du hongrois, La Sétérée, 1989
Camillo Sbarbaro, Pianissimo-Rémanences, poèmes traduits de l’italien par J.-B. Para, B. Zanchi et B. Vargaftig, Clémence Hiver, 1992
Felicitas Fritchmuth, Coup de vent, poèmes traduits de l’allemand, Lieux Dits, Strasbourg, 2001
Franco Loi, L’air, poèmes traduits du milanais, avec l’aide de l’auteur par B. Zanchi et B. Vargaftig, Trames, 2004
Falquet de Romans – Poèmes, adaptation, La Sétérée, 2007.

OUVRAGES PUBLIÉS DANS LE CADRE DU PRIX
Ce n’est que l’enfance, Arfuyen, 2008.

DISCOURS

DISCOURS DE RÉCEPTION DU PRIX JEAN ARP DE LITTÉRATURFRANCOPHONE PRONONCÉ PAR BERNARD VARGAFTIG LE SAMEDI 1er MARS 2008 À STRASBOURG

On pourrait comprendre l’éternité. (C’est de Nathan Katz, traduit par Guillevic). Nous jetons la graine dans les champs ; / Mais qu’elle pousse, / Cela dépasse nos forces. / C’est cela qui pour nous est si incompréhensible : / La puissante vie, / Dans laquelle tout pénètre, / Tout meurt, / Dans laquelle un jour pour de bon nous retournons, / Quand l’air passe sur nos tombes / À travers les vertes haies vives. – // Et pourtant : c’est comme si parfois on pouvait comprendre l’éternité, / La saisir avec son cœur : / Quand dehors dans les jardins on entend le bruissement secret.

Oui, chers amis, voici que vous avez décidé  d’ajouter mon nom aux noms de ceux qui ont reçu le prix qui porte celui du poète Nathan Katz [Nota : le Prix Jean Arp de Littérature Francophone portait alors le nom de Nathan Katz, comme le Prix du Patrimoine], Nathan Katz, dont je ne connais pas la langue et qui pour moi, est donc inséparable d’un de ceux qui l’ont traduit : Eugène Guillevic. Et c’est vers eux que va, en premier, l’expression de ma gratitude. Gratitude qui, j’en suis sûr, rejoint la vôtre.

Ces quelques mots qui, dans une langue inconnue de moi, disent l’intégrité que l’intégrité d’un autre poète a, dans sa langue, transmis et continue de transmettre, n’est-ce pas ce qui se passe toujours avec la poésie qui même si elle n’est que poussière, fait comme si parfois on pouvait comprendre l’éternité ?

Oui, chers amis, ne sommes-nous pas toujours dehors dans les jardins à entendre le bruissement secret ? Je suis profondément convaincu que l’honneur que vous me faites doit aller à « ce bruissement » que je cherche tellement à entendre.

Pourquoi tout cet échafaudage de contraintes, ces nombres, ces comptes, cette concentration afin que quelques mots surgissent auxquels je vais, avec d’autres mots qui surgissent, chercher à donner du sens, pourquoi ? si  ce n’est pour entendre ce bruissement, ce souffle qui est en nous comme il est dans les jardins. Un bruissement qui parfois s’appelle aussi « le silence ».

Oui, chers amis, je vous remercie très très profondément de me permettre aujourd’hui de le remercier devant vous. Et avec vous.

Je vais me répéter : je ne sais pas ce que c’est que « la poésie » mais je sais que parce que nous « parlons » et que parler, avec des mots et du silence  et des gestes, fait ce qui est nous, je sais que nous avons à entendre, à transmettre, à transmettre tout ce qui est « vivre ». Vivre qui est, pour moi , cet instant où un mot, un silence, un geste, ne font qu’un. 

DOCUMENTS

INTERVENTION DE JEAN-BAPTISTE PARA À L'HOMMAGE RENDU À BERNARD VARGAFTIG LE SAMEDI 1er MARS 2008 À STRASBOURG

Je me souviens avoir découvert les poèmes de Bernard Vargaftig au milieu des années soixante-dix. J’allais vers mes vingt ans et fréquentais à Paris une petite librairie de la rue Saint-André des Arts, « La Répétition », qui mettait principalement à l’honneur la poésie et les ouvrages de psychanalyse. La librairie a disparu depuis longtemps, mais non le souvenir de l’émotion que me procura le livre de Bernard Vargaftig, au titre si bref et si étrange sur sa couverture toilée : Jables. Le dictionnaire m’apprit qu’un jable est une rainure ou une feuillure faite aux deux extrémités des douves des tonneaux pour y enchâsser les fonds. Le mot et le livre m’auront fait durablement songer à ce qui fait tenir ensemble les poèmes et notre vie. […]

Dans un bref essai qu’il consacra naguère à Jean Tortel, Bernard Vargaftig s’interrogeait : « Lire un poème, n’est-ce pas également, tenter d’apprendre chaque fois qui on est ?  » […] Chez Bernard Vargaftig la matière du poème est sans ostentation. Forme et vide y mêlent leurs empreintes dans un jeu d’effleurements et d’infimes pressions, d’aveux et de retenues. Les vers sont parfois aussi brefs qu’un battement de paupières. Le lexique semble s’être fixé une palette restreinte, ou peut-être est-ce une illusion d’optique due au fait que certains mots font infiniment retour, rendus chaque fois disponibles. Des mots qui se tiennent au bord du vide, au plus près de leur naissance, mais qui résonnent dans le temps, qui reviennent pour qu’une fois encore le temps les traverse. Lorsque le même mot revient pour s’exposer en sa lueur inconnue, il semble que par lui nous approchions du temps neuf.

À travers les mots de Bernard Vargaftig, on entend le ressac de l’enfance dans l’âge mûr. On voit le sens moirer l’énigme comme des reflets d’encre sur le papier blanc. Le plus étrange est que si l’on scrute les verbes de cette parole si discrète, si ordonnée dans sa forme et son rythme, si peu éruptive et tapageuse, on s’aperçoit qu’un grand tumulte y est nommé. Cela craque, déferle et s’écroule. Érafle, abandonne et saisit. Il y a des failles, des rafales, des ravins. Toute chose roule ou chancelle. Tout frémit, s’engouffre et se déchire. Tout dévale et se disperse. […]

Cette poésie du saisissement et du dessaisissement éclaire ses propres racines dans les proses admirables que Bernard Vargaftig nous a données dans des livres tels que Un même silence  et Aucun signe particulier . Ce sont des proses qui disent des expériences vécues, qui font affleurer des lieux et des êtres, qui manifestent la trace vive de l’enfance, entre l’éblouissement du quotidien le plus humble et le danger abrupt et dramatique auquel fut constamment exposé le petit garçon juif sous l’Occupation. On mesure alors combien le péril, mais aussi les jeux et les rites apotropaïques de ces lointaines années ont innervé la poésie de Bernard Vargaftig : courir les bras ouverts, jouer à cache-cache, aux oiseaux, voir le monde à la renverse, compter les fenêtres, les plaques d’égout, les chiffres au-dessus des portes, les cailloux, les chiens, compter même de la lumière et du silence, éperdument compter toute chose, avec excitation et angoisse, parce que dans le même temps, il a fallu cacher les cartes d’identité, s’annoncer sous un faux nom, se taire à cause des soldats allemands. […]

Ainsi la parole se souvient-elle du mutisme, ainsi peut-elle mesurer la différence entre le mutisme et le silence, et peut-être même rapatrier son cri dans le murmure. Je crois que nous approchons ici du cœur profond de la poésie de Bernard Vargaftig, comme le suggère ce passage d’un texte fondamental qu’il a publié dans la revue Europe sous le titre « L’Inflexion » : « L’un de mes souvenirs les plus énigmatiques est un murmure, presque autre chose qu’un murmure : un souffle, la modulation d’un souffle, une suite de sons. J’entends encore : Amènoum. Ma grand-mère, debout, après avoir allumé les bougies du vendredi soir, semblait, bras et paumes ouvertes, appeler à elle la lumière. Sons et geste inséparables. Je ne comprenais pas le sens des mots de la bénédiction. Mais, pour la vie, j’en ai gardé que sons, gestes et sens, et aussi de ce sens qu’on ne “comprend” pas, sont un. Je continue à penser qu’écrire consiste à inventer ce “un”, à faire que la séquence des mots soit aussi le geste qu’elle est, porte aussi “ce qu’on ne comprend pas”. C’est-à-dire, soit vivante et donc ait en elle-même ce qui échappe : peut-être l’indicible, peut-être sa propre mort.  » Par ces mots, Bernard Vargaftig nous rappelle opportunément que notre être n’a pas tout entier son siège dans l’entendement immédiat. Bien souvent, c’est notre vie même qui développe le sens d’un poème — comme, hier encore, dans la chambre noire, on développait le négatif d’une photo. On pourrait d’ailleurs inverser la proposition : c’est le poème qui développe notre vie. La poésie donne confiance en « ce qu’on ne comprend pas ». Comme disait Velimir Khlebnikov : « Est-ce que la terre comprend les signes des graines que le laboureur jette en son sein ? Non. Néanmoins, la moisson du champ est une réponse à ces graines. » L’énergie du poème circule entre clarté et énigme. C’est une même force qui donne à la parole son assise et son vertige, et qui sans cesse la disperse et la rassemble.

REVUE DE PRESSE

Ce n’est que l’enfance
Exigence Littérature par Françoise URBAN-MENNINGER

 Après Jean Mambrino, Henri Meschonnic et Marcel Moreau, Bernard Vargaftig se voit décerner le Prix de Littérature Francophoone Jean Arp 2008 (ex Nathan Katz) pour l’ensemble de son œuvre. Ce prix présidé par Claude Vigée est parrainé par l’université Marc Bloch et la DRAC ALsace.
 Les Éditions Arfuyen viennent d’éditer pour cette occasion un livre écrit entre le 23 février 2004 et le 30 janvier 2006 et qui comporte une cinquantaine de poèmes de quatre strophes comptant quatre vers chacune. L’ensemble est dédié par Bernard Vargaftig à son fils disparu. « Deux pages blanches et muettes » témoignent de la douleur secrète de l’auteur. Jean-Baptiste Para, rédacteur en chef de la revue Europe, dit de Vargaftig qu’il est l’un de nos plus grands poètes de l’enfance. Le film Les jardins de mon père, écrit par sa fille Cécile Vargaftig et réalisé par Valérie Minetto, nous invite à retourner avec le poète sur les lieux de son enfance. C’est là que le destin du poète s’est noué. Pascal Maillard qui signe la préface de Ce n’est que l’aveu, livre qui accompagne le film de Cécile, nous remémore la phrase de Baudelaire : « Le génie n’est que l’enfance retrouvée à volonté ».
 
Dans Ce n’est que l’enfance, le souffle du poète est ténu, si fragile qu’il devient manque, absence : « Un manque aperçu depuis l’écho ». Aragon disait du langage de Vargaftig qu’il était « haché comme la douleur ». Cette douleur affleure dans l’indicible, elle se tient tout entière dans les fissures d’un silence assourdissant : « Un cri nul désert ». Chaque vers se suffit à lui-même et porte en lui une faille où saillent les peurs de l’enfance que l’auteur a passé dans la clandestinité, caché dans le Limousin, pour fuir les persécutions anti-juives. C’est sur le terreau de la peur que naissent donc les poèmes de l’enfance de Vargaftig. Ils en ont la lumière « Espace la clarté en pente », mais aussi la frayeur qui transparaît dans chaque vers, chaque mot : « Ce mot cette peur dont le manque a bougé ». La poésie de Vargaftig agit comme un charme qui continue d’opérer longtemps après la lecture. La voix du poète , lisant ses textes dans le film-livre-DVD Les jardins de mon père, paru au Diable Vauvert, prolonge le miracle de cette poésie qui nous touche au plus nu de l’âme.



La mémoire revisitée de Bernard Vargaftig
Mensuel littéraire et poétique par Nelly CARNET

 Deux livres de Vargaftig paraissent dans les mêmes temps. L’un des deux, L’Aveu même d’être là, accompagne un film réalisé par Valérie Minetto et écrit par la fille cadette de l’auteur. Le projet trottait depuis un moment dans la tête des deux amies mais non sans cette appréhension de ne pas être à la hauteur, d’autant plus que nombre des poèmes de Vargaftig leur demeuraient hermétiques. Finalement, le film est une réussite alternant les lectures avec des gros plans sur le poète et des prises de vue sur un paysage filmé tout en légèreté. La réalisatrice s’est trouvé des points communs avec le père de son amie Cécile. Elle a été touchée et séduite par son charisme, en particulier lorsqu’il lit ses textes. Elle a su filmer la nature, le ciel, les oiseaux, le passage d’un avion dans un état d’osmose avec le poète qui, lisant, transportait Valérie Minetto dans un état second. Le ciel avec ses nuages mouvants est comme une image de la recherche d’un Dieu improbable par un oiseau solitaire qu’incarné le poète. (…)
 Le film, le livre, nous dévoilent un certain nombre de secrets tout entiers contenus dans la création de Vargaftig. Ils s’inscrivent à la fois dans l’histoire collective et personnelle. « J’écris ce qu’est vivre », dit le poète à l’amère d’un secret avoué : être un juif épargné du crime. Ce secret est « l’aveu même d’être là », vers repris à un poème extrait du recueil Éclat & Meute (éd. Action poétique) et que Maurice Regnaut, ami du poète, considère être le pilier de la vie et de la création de Vargaftig. Dans le texte « Making of, À la volette », un autre aveu apparaît qui conduit toute la poétique de cet écrivain. C’est le premier secret mis à jour : « Ma mère aimait faire que par ses sonorités un mot glisse pour en devenir un autre. » Or, Vargaftig lui-même pratique ces glissements de sonorités d’un mot à l’autre, avec toujours, à la source des jeux sonores, l’amour d’une femme, Bruna. Les poèmes d’amour en direction de sa femme et autour de son prénom s’inscrivent dans une quête de l’Autre au féminin devenue muse éternelle. Le poète prend l’autre, l’incarne, le crypte dans le poème. Celui qui avait peur de devenir Rien parce qu’il était un enfant juif en sursis qui avait dû changer de nom finit par exister à travers cet autre. L’on apprend également que ce n’est que lorsqu’il rencontre Bruna qu’il détient enfin des papiers. C’est dire si son identité était auparavant frappée d’incertitude. Quand il écrit « te nommer me nomme », Vargaftig semble avoir tout révélé. C’est pourquoi l’enfance et le présent se télescopent sans cesse. Ce passé est même vécu au présent. Il est aussi au-devant car toujours à écrire. C’est « un entêtement chaque fois / Interminable qu’aucune clarté n’efface ». Révocation de l’enfance n’est pas nostalgique. Le poète la cherche simplement dans l’interprétation que la distance permet tout en restant en elle dans le présent qui fut la sienne. Ce n’est pas sans douleur que cette mise au présent s’effectue : les mots qui commencent certains poèmes sont ceux qui évoquent la brisure. « La faille va encore apparaître », écrit Vargaftig. L’écriture essaie de mettre de l’ordre dans le chamboulement des images issues des souvenirs. Le poète dit aussi aimer le hiatus et le pratique souvent dans son écriture au-delà même des deux voyelles qui se succèdent. Il aime le hiatus des deux voyelles car ce qui est difficile à prononcer représenta pour lui l’ouvert. Lorsque le hiatus s’étend à. rajyndète, il crée l’apparition de scènes qui s’ajoutent les unes aux autres avec une certaine brutalité. Ce qui rend le souvenir plus douloureux. (…)
 On apprend également que Vargaftig comptait beaucoup lorsqu’il était enfant. Et il continue de compter. Mais cette fois-ci, il compte les syllabes et imprègne ses recueils de toute une symbolique chiffrée. Il joue en particulier sur les dates, les mois, le nombre d’années écoulées. Il encrypte ce qui lui est le plus intime pour ne pas le perdre comme Bruna par exemple. Les cinq lettres de son prénom trouvent un écho dans le cinquième mois de sa naissance et le nombre de syllabes de certains vers qui composent ses poèmes. Avec Orbe, les quarante-quatre distiques de quatre syllabes sont un clin d’œil aux quarante-quatre ans que le poète a atteint l’année de l’écriture de ce recueil. Le dernier élément incontournable de cette poétique est « l’attention aux éléments les plus concrets dans une prosodie très travaillée qui manifeste la vie de la matière par les sons ». Pour Vargaftig, il faut aussi pouvoir lire un seul vers et qu’il ait un sens indépendamment de tous les autres auquel il vient s’associer pour créer un autre sens comme dans une phrase sans fin. Le corps amoureux bouge sans cesse dans la langue. La relation de l’homme et la femme représente un rempart au risque de la dispersion vécue autrefois. La femme devient même la source de poèmes où son identité se reflète poétiquement. « Bruna la lumière / Se promène sur les toits / Le vent ou la bruine / descend des collines ». Une musique d’amour court dans le poème dans un éclat d’ouverture.
 Mais en face de cette musique, il y a le thrène. Ce n’est que l’enfance écrit entre le 23 février 2004 et le 30 janvier 2006 s’inscrit dans la continuité de toute la mémoire visitée dans les autres recueils, mais avec, cette fois-ci, le deuil d’un fils comme déclencheur de l’écriture. C’est toute la mémoire qui se retrouve chamboulée. Les traumatismes les plus anciens resurgissent. Les quatrains commencent par un cri de douleur qui se prolonge silencieusement dans l’ouverture de la mémoire, de la plus proche à la plus lointaine, revisitée et rythmée par les mots et leurs hiatus, les phrases et leurs asyndètes. Le vacillement, la brisure, la faille, aspirent à eux tous les vers. C’est ainsi que mort et absence se font entendre dans un être qui se met à vivre autrement, possédé soudain par autre chose et dans un autre espace. Les trente-cinquième et quarante-huitième pages, « blanches et muettes, disent la mémoire vivante de [son] fils » qui n’atteindra jamais sa quarante-huitième année. L’écriture du recueil est une attention à ce tout qui vit mais dans le souvenir du renversement. « Les amandiers j’entends comme ils tremblent / qui font espérer / Pour avoir été ce déchirement / dont le souffle garde l’abîme »



Ce n’est que l’enfance
Zazieweb par SAHKTI

 À la lecture de ces poèmes de Bernard Vargaftig, on devine deux drames, tout deux liés à l’enfance. Celui de la perte d’un fils en 2004 auquel sont dédiés deux pages blanches et muettes dans le recueil. Celui d’une enfance juive placée sous le signe des rafles et de la terreur permanente.
 Des drames que l’auteur évoque en filigrane de chaque poème, de chaque texte, utilisant ces compositions de trois ou quatre strophes de quatre vers pour dire l’indicible et évoquer l’oubli, rechercher l’apaisement si celui-ci est possible, regarder la mémoire qui déroule son long fil conducteur au gré des souvenirs.
 Une poésie d’autant plus attachante qu’on sent que l’homme a un réel poids à porter et que ses mots, si ils demeurent sereins, n’en transportent pas moins une sourde violence qui accompagne toute une vie. « Le mur vient toujours de bouger / Toujours un désert que l’obsession / dans le hasard répète un tressaillement / Quand le présent réapparaît »
 J’ai été touchée par la sobriété et la pudeur qui se dégagent de chaque mot, par ces cris de douleurs que Bernard Vargaftig pousse presque en silence. Cela n’en rend les poèmes que plus émouvants et plus forts encore ; ils parlent à l’âme et au coeur avec élégance et discrétion, comme si la souffrance devait se faire muette et ne pas être réveillée, par crainte, peut-être d’avoir plus mal encore, malgré une certaine recherche de deuil et de calme retrouvé. « Quelle crainte prend le manque en moi / Comme qu’il fait clair / Le dénuement ose se souvenir / Cassure venue au monde »



Ce n’est que l’enfance
CCP Cahier Critique de Poésie par Antoine ÉMAZ

 On mesure une nouvelle fois par ce livre avec quelle constance la poésie de Vargaftig orbite autour de l’enfance. Ce n’est pas tant tel fait qui importe que la puissance de l’impact dans une conscience d’enfant, au point que reviennent les termes de « frayeur », « stupeur », « terreur » pour tenter de nommer l’émotion vécue. 
 « Le récit est-il insaisissable ? » Oui, parce que ce qui a lieu, c’est « Cela avant les mots ». Et la mesure exacte du vers de Vargaftig, ses suites de quatrains non rimes, voilà l’outil qui va permettre à l’adulte de dire sans dire ce qui continue d’appeler au plus intime de cette mémoire où le mouvement de retour peut être aussi facile que celui de l’effacement. « L’ensoleillement la / Vitesse où la vitesse s’ouvre / Un mouvement un mur une ruelle / Dans un cri avant d’être nommés ».
 Prendre de vitesse la mémoire et advenir à la parole comme pour sortir de la peur et de la contradiction entre devoir taire et devoir dire : « Frayeur respirée / Venue de l’été comme ce qui est tu / Comme de l’enfance où l’enfance / Appelle dans les dévalements ».
 Le livre-DVD [qui paraît en même temps aux Éditions Au diable vauvert] est riche dans la mesure où il met l’œuvre et l’homme en perspective : le film est constitué de dialogues avec Cécile Vargaftig, de lectures, et de plans de nature. Le poète revient sur son passé (« Mon enfance, elle est au présent, pas au passé »), la guerre, ses racines juives (la scène au cimetière est émouvante avec le train de banlieue qui vient rayer l’espace et indique qu’il n’y a pas d’arrêt de l’histoire), l’engagement politique (« il n’y a pas d’artiste qui soit dégagé »)... Mais il y a aussi tout le travail d’écrire : une très belle scène de tâtonnement exact autour du vers « Comme rien ne s’approprie de lilas », ou bien l’éloge à trois maîtres (Reverdy, Jouve, Hugo), ou bien encore le bonus sur Vargaftig « champion de France du hiatus »... Il y a une gravité tendre dans ce film qui fait vivre un poète à son rythme, pour aboutir à : « La question est : comment tenir debout dans ce monde ? »



Ce n’est que l’enfance
L’Humanité par Alain FREIXE

 Coup sur coup, deux publications de Bernard Vargaftig, poète rare et essentiel. Le premier est un coffret original liant image et texte, les deux constituants comme une autobiographie poétique de Bernard Vargaftig. Le poète a choisi lui-même les poèmes de son anthologie. Revisitant son œuvre, c’est sa vie qu’il reparcourt. Se promenant dans ses poèmes, il s’arrête ici ou là, comme dans ses souvenirs d’enfant juif caché en Haute-Vienne, près d’Oradour, pendant l’occupation nazie. Ce voyage dans la mémoire n’est pas un simple retour en arrière mais une véritable marche en avant, un véritable travail, une manière de creuser, de pousser plus avant la vie et ce souffle intérieur qui la porte. Cela qui a besoin de toujours plus de mots pour dire ce simple fait stupéfiant « d’être là », traversé de tous les désastres comme de toute lumière. Aveu à répéter dans la différence de ce qui n’en finit pas de commencer toujours à nouveau.
 À propos du second, il peut être intéressant de se souvenir de ce qu’Aragon, en 1967, lors de la publication de La véraison chez Gallimard, disait : « J’aime ça, ce langage, haché comme la douleur ». En effet, Ce n’est que l’enfance est un livre que la douleur rythme. C’est elle qui espace les poèmes, les strophes – quatre strophes de quatre vers pour chaque poème – qui va jusqu’à inclure « deux pages blanches et muettes » pour « (dire) la mémoire vivante de (son) fils, Didier Vargaftig ». Devenue rythme, c’est elle qui engendre le temps propre à ce livre. Un temps dont la couleur pudique est celle du « déplacement intérieur » d’un « cri nul désert », le blanc d’un mouvement qui dénude, « faille d’enfance » avant « le dévalement », « accomplissement à nu que le manque / ne rattrape pas » et où c’est l’enfance qui appelle depuis cette distance où elle se tient, ce soufïle qu’elle sait creuser toujours à l’avant de nos jours.
 L’enfance en appelle aux mots non pour combler cette déchirure, la taire par la même occasion mais pour la maintenir, au contraire, aussi vive que ces falaises qui tiennent, face aux vagues aveugles qui les dénudent toujours plus comme cet « ailleurs de moi d’un ailleurs / par la crainte dont la répétition se rapproche / où c’est l’accomplissement qui s’ouvre ».