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LA BOURSE DE TRADUCTION DU PRIX EUROPÉEN DE LITTÉRATURE

2009

Michel VOLKOVITCH

Michel Volkovitch a été le cinquième Lauréat de la Bourse de Traduction du Prix Européen de Littérature. La Bourse de Traduction lui a été décernée en novembre 2008 et remise en mars 2009 dans le cadre des 5° Rencontres Européennes de Littérature à Strasbourg.

Né en 1947, Michel Volkovitch vit en banlieue parisienne depuis toujours. Professeur d’anglais pendant près de quarante ans, il traduit du grec depuis les années 80.

Il publie ses propres écritures depuis les années 90 et anime son site internet, volkovitch.com, depuis le début de ce siècle.
 

BIBLIOGRAPHIE

Michel Volkovitch a traduit une vingtaine de prosateurs (Còstas Taktsis, Dimìtris Hadzis, Yòrgos Ioànnou, Màrios Hàkkas, Georges Cheimonas, Zyrànna Zatèli, Ioànna Karystiàni…) et une soixantaine de poètes (réunis pour la plupart dans l’Anthologie de la poésie grecque contemporaine de la collection Poésie/Gallimard et dans ses Cahiers grecs, coédition Desmos/Cahiers grecs).

Il a également traduit des chants populaires grecs, des chansons rebètika et une demi-douzaine d’auteurs dramatiques (Dimìtris Dimitriàdis, Loùla Anagnostàki, Xènia Kaloyeropoùlou…).

Lui-même auteur, Michel Volkovitch a publié aux éditions Maurice Nadeau quatre ouvrages : Le bout du monde à Neuilly-Plaisance, Transports solitaires, Verbier, herbier verbal, Coups de langue, tous).

Il en a publié deux autres sur Internet (Elle, ma Grèce et Babel et blabla aux éditions publie.net) et tenu longtemps une chronique mensuelle dans la Quinzaine littéraire.

Traducteur et auteur dirigent conjointement une collection grecque sur publie.net.

DISCOURS

DISCOURS DE RÉCEPTION DE LA BOURSE DE TRADUCTION DU PRIX EUROPÉEN DE LITTÉRATURE 2009 PRONONCÉ LE 13 MARS 2010 AU PALAIS DU RHIN À STRASBOURG


Pourquoi l’angliciste que je suis a-t-il décidé de traduire du grec ?

J’ai été sûrement séduit par la magie de cette langue si ancienne, de son alphabet mystérieux, de ses sonorités délicieuses (les [th] comme en anglais, les [kh] comme en allemand), qui font d’elle une langue rugueuse et douce, entre morsure et caresse.

Langue ancienne, ai-je dit, mais ô combien vivante et variée, avec ses emprunts au français, à l’anglais, au turc — ce petit parfum oriental qui nous la rend lointaine en même temps que familière.

Mais la raison profonde de ce choix du grec, c’est la lâcheté. Pour un traducteur obsédé de concision et de rythme, l’anglais est vraiment trop difficile. Le grec, lui, prend son temps, on s’essouffle moins à courir derrière. Et puis dans le domaine anglais la concurrence est rude, alors qu’en grec le traducteur accède plus facilement aux grands textes. On a moins de lecteurs sans doute, mais on les connaît presque tous personnellement ; cela vous a un côté intime et familial.

Or c’est important, les relations humaines. On dit que la traduction est un travail solitaire, quelle blague ! La partie solitaire, devant l’écran, n’est  qu’un moment. Le repos, la récompense. Le plus facile. Traduire est une aventure, une activité complexe et variée, presque sportive. Les moments les plus rudes viennent avant et après la traduction proprement dite. Il faut savoir que jusque récemment le marché éditorial n’était pas organisé, il n’y avait pas d’agents littéraires, le traducteur devait se charger de tout : convaincre l’auteur ou ses ayant-droits de lui confier l’œuvre, un éditeur français de la publier, les journalistes d’en parler, le public de la lire en allant le haranguer un peu partout en France, sans oublier de transmettre son savoir aux jeunes pour former une nouvelle génération. Et cela reste en grande partie vrai aujourd’hui. J’ai dû attendre parfois vingt ans avant de voir imprimés certains textes. J’ai même dû devenir éditeur moi-même en fondant mes Cahiers grecs, qui ont publié vingt-cinq ouvrages de poésie dans des conditions artisanales et ultra-confidentielles. Puis j’ai créé mon site Internet, volkovitch.com, qui accueille, outre des pages traduites, de nombreux textes sur la Grèce et la traduction. J’ai aussi le plaisir d’animer, aux éditions en ligne publie.net de François Bon, une Collection grecque où je peux diffuser les trésors dont l’édition classique ne veut pas.  

Le grec est par ailleurs une langue idéale pour le traducteur généraliste que je suis. Je veux traduire de tout, par gourmandise et par refus des cloisonnements. Pour moi la parole est une : prose, théâtre, poésie, même combat. Il s’agit toujours de traduire pour la voix, or le grec est une langue plus orale que d’autres ; elle s’est transmise par la tradition orale pendant des siècles et en a gardé une vivacité, une familiarité de ton. J’ai dit qu’elle était lente ; elle a aussi des raccourcis fulgurants. Le grand helléniste Jacques Lacarrière la comparait à un chat, et se voyait lui-même en crabe qui s’efforçait raidement d’imiter ses mouvements souples.

La traduction de la poésie ? C’est le sommet de la montagne ; c’est là que la langue est le plus concentrée, et les problèmes aussi. Traduire la poésie, c’est difficile en effet. La parole poétique nous illumine de ses images, mais en même temps, bien souvent, nous livre des messages bien obscurs. Même si la poésie grecque n’est pas terriblement hermétique, il m’arrive souvent de ne pas comprendre ce que je traduis. Le poète n’est pas toujours vivant, et quand il l’est ses gloses parfois sont plus obscures encore que le texte. Mais pas de panique ! Ne pas comprendre, c’est une habitude à prendre. Et je ne suis pas seul ! Pour traduire le grand Dimìtris Papadìtsas, mort au moment où je m’apprêtais à m’occuper de lui, j’ai interrogé les deux personnes qui connaissaient le mieux son œuvre : elles étaient presque aussi perdues que moi. C’est alors que j’ai compris : le traducteur de poésie joue d’une certaine impunité, il peut faire à peu près n’importe quoi sans qu’on ose le reprendre. C’est un réconfort certain.  

Sur l’échelle de Richter de la difficulté, je place Dimoula très haut, avec sa pensée subtile, ses formulations elliptiques, sa syntaxe acrobatique, les variations du niveau de langue et ses jeux avec les mots.

J’avais fait une première tentative en 1995. Ma relecture, quinze ans plus tard, a été un moment pénible. Verdict : peut mieux faire. J’avais été timide, académique. Il a fallu tout reprendre avec plus d’audace.

Ai-je vraiment progressé ? Je pense plutôt qu’entretemps la langue française s’est encore assouplie, enrichie, grâce au brassage des langues. On ne peut naturellement pas faire n’importe quoi, mais je crois que les langues ont intérêt à accueillir davantage l’étranger — à piquer aux langues voisines, avec modération et discernement, ce qu’elles ont de meilleur. 

Tout dépend évidemment du texte à traduire. Mon auteur écrit sagement ? Ma traduction doit rester sage. Mon auteur brusque sa langue ? Je me dois de brusquer la mienne.
 
Mon corps-à-corps de traducteur avec les poèmes de Dimoula, je le raconte dans un texte qui suit les poèmes de Mon dernier corps. Je me bornerai ici à trois exemples.

J’avais d’abord écrit : « Les cendres se préparent une grande amphore. » Le grec, lui, rejette les cendres en fin de vers. Je n’avais pas osé le suivre, cette inversion étant normale en grec et plus inattendue, plus désinvolte en français. Et alors ? Surtraduire un peu ici compensera partiellement mes reculades ailleurs. J’écris donc, et c’est bien plus vif : « Elles se préparent une grande amphore, les cendres. »

Comment n’y avais-je pas pensé alors ?

Mais voici plus complexe. Il serait épuisant pour vous et pour moi de vous décrire par le menu les contorsions laborieuses du traducteur dans un redoutable passage où la poétesse jongle avec les mots et les sons qui rebondissent comme des balles. Je résume. Il y a « l'été,» puis « la moisson,» qui nous mène par glissement, via l’image de la faucheuse, vers la mort. Comment trouver dans ma langue les mots aux sonorités proches qui permettront ce passage ? Et ce n’est pas tout : le mot « les gerbes » louche vers « les yeux », tandis que « les chariots » trouve un écho dans l’adverbe « donc ».

Dans ce poème-là, par chance, les hasards de la langue m’ont aidé. Ailleurs, c’est moins brillant. Mot-à-mot : « Ce qu’elle en bave, dis donc, l’âme / quand au lieu de dormir elle songe / à des orthographes mafieuses : / cet Autre / pourquoi veut-il s’écrire / à tout prix avec deux lambda / pourquoi la veut-il donc, la seconde faux ? »

Impossible de trouver dans le mot « autre » ou ses synonymes de quoi reproduire ce jeu graphique. Pas question de mettre une note ! Mon texte doit être un poème, qu’on pourra lire à haute voix.

Ma solution, faute de mieux : « l’Homme, par exemple, / pourquoi veut-il à tout prix / s’écrire avec deux m / comme deux poings serrés, pour quoi faire ? »

J’ai conservé (un peu) la violence, mais perdu l’idée de mort. Pas content de moi. D’ailleurs je persiste à me sentir étranger en poésie. Après avoir traduit 120 poètes, je suis encore un aveugle qui tâtonne ; un serviteur maladroit ; un conducteur, au sens électrique, traversé sans savoir comment par un mystérieux courant qui passe de l’émetteur (elle) au récepteur (vous) ; un médium dur d’oreille ; un sismographe imprécis ; et pour tout dire, un vague imposteur.

Et malgré tout, voici les honneurs. Le début, peut-être, d’une reconnaissance internationale pour Kiki Dimoula. Arfuyen, Gallimard, plus deux anthologies collectives. Tout cela est un peu effrayant, le serviteur des poètes se sent comme un hibou projeté en pleine lumière, mais il ne se plaint pas ! Je voudrais terminer en vous parlant de bonheur.

Bonheur de traduire, d’abord, car même quand le texte résiste, même quand on patauge, il y a dans ce travail, qui est jeu en même temps, un bonheur physique — moins celui du grand albatros planant, sans doute, que la jubilation du bébé qui remue l’eau du bain.    

Bonheur de travailler avec deux grands éditeurs, Gérard Pfister, André Velter, poètes eux-mêmes, qui connaissent la musique.

Bonheur d’être à Strasbourg, ville amie.

Bonheur enfin de vous parler.