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LA BOURSE DE TRADUCTION DU PRIX EUROPÉEN DE LITTÉRATURE

2012

Christine ZEYTOUNIAN-BELOÜS

RUSSIA / RUSSIE

Christine Zeytounian-Beloüs est née à Moscou en 1960 et vit en France depuis 1966.

Elle est ancienne élève de l’École Normale Supérieure (Fontenay aux Roses 1980-1985).

Poète et traductrice, elle est également peintre et illustratrice.

Elle a été rédactrice en chef de la revue Lettres Russes à Paris de 1995 à 2003 et continue d’appartenir à sa rédaction.

Elle dirige depuis 2005 le domaine russe aux éditions Albin Michel. Elle est lauréate du prix Russophonie 2010 pour sa traduction du Premier Rendez-vous d’Andreï Biely (Anatolia 2009).

À Moscou, elle est membre du groupe poétique russe DOOS. Un recueil de ses poèmes en langue russe a paru à Paris en 2000 : Khiscnye dni.

Son œuvre de peintre et de dessinatrice a fait l’objet de nombreuses expositions personnelles à Paris et Moscou.

Elle a illustré une quinzaine de livres pour enfants et adultes, principalement pour des éditeurs russes.

BIBLIOGRAPHIE

Christine Zeytounian-Beloüs a traduit les auteurs classiques Fiodor Sologoub et Léon Tolstoï et surtout de nombreux romanciers russes contemporains : Tchinguiz Aïtmatov, Andreï Bitov, Nicolas Chmelev, Nikolai Dejnev, Sergueï et Marina Diatchenko, Sergueï Dovlatov, Anatoli Kim, Andreï Kourkov, Leonid Latynine, Sergueï Loukanienko, Victor Pelevine, Alexeï Slapovski, Olga Slavnikova.

C’est cependant à l’œuvre de Vladimir Makanine qu’elle s’est consacrée le plus régulièrement : L’intermède, nouvelle, in Là où le ciel..., Messidor, 1988 • Le Retardataire, roman, Belfond, 1990 • La Brèche, roman, Belfond, 1991 • Le citoyen en fuite, roman, Flammarion, 1991 • Deux solitudes, roman, Belfond, 1993 • Underground, ou un héros de notre temps, roman, Gallimard, 2002 • Le prisonnier du Caucase et autres nouvelles, Gallimard) 2005 • La Brèche, roman, réédition en poche, Gallimard, 2007.

Outre de nombreuses traductions poétiques parues dans des revues, Christine Zeytounian-Beloüs a également traduit des recueils de nombreux poètes russes modernes : Bella Akhmadoulina, Andreï Biely, Evgueni Bounimovitch, Tatiana Chtcherbina, Ivan Jdanov, Dmitri Prigov, Ossip Mandelstam, Alexandre Vvedenski. Avec Hélène Henry, elle a réalisé la vaste Anthologie de la poésie russe contemporaine 1989-2009 publiée en 2010 par la Maison de la poésie Rhône-Alpes.

À l’occasion de la remise de la Bourse de Traduction du Prix Européen de Littérature à Christine Zeytounian-Beloüs le 16 mars 2013, un nouveau roman de Vladimir Makanine, Assan, sera publié dans sa traduction aux Éditions Gallimard, partenaires du Prix.

Simultanément paraîtra dans la revue Europe un dossier spécial consacré à Vladimir Makanine et réalisé par Christine Zeytounian-Beloüs.

DOCUMENTS

DISCOURS DE REMISE DU PRIX EUROPÉEN DE LITTÉRATURE ET DE SA BOURSE DE TRADUCTION PAR DANIEL PAYOT, REPRÉSENTANT ROLAND RIES, SÉNATEUR MAIRE DE STRASBOURG


Chaque année au mois de mars, la ville de Strasbourg, en mettant la littérature européenne à l’honneur, se donne rendez-vous avec elle-même, avec son histoire, avec sa créativité, avec les valeurs auxquelles elle est depuis longtemps et reste aujourd’hui attachée. Et chaque année, ce rendez-vous, bien loin d’être exclusif et confiné, prend le sens d’un accueil, d’une rencontre, d’une ouverture. Avec la littérature, en effet, ce sont des êtres humains qui se trouvent célébrés, des écrivains, des traducteurs, des lecteurs, toutes celles et tous ceux qui, à divers titres, assurent ces passages, ces complicités, ces reconnaissances explicites ou tacites, ces exercices d’admiration et ces confidences qui font que l’écrit et le sens, le livre et la parole, la sensibilité et l’adresse réciproque circulent parmi nous, sans frontières, sans contraintes, sans formalisme ni dogmatisme.

La cérémonie d’aujourd’hui leur est dédiée. Cette remise du Prix Européen de Littérature prend place dans un ensemble intitulé « Traduire l’Europe », 8es Rencontres Européennes de Littérature, organisé par l'Association Capitale Européenne des Littératures, en association avec la Ville et la Communauté Urbaine de Strasbourg et avec l'Université de Strasbourg, avec le soutien du Ministère de la Culture et de la Communication, du Ministère des Affaires Etrangères et Européennes, de la Région Alsace et de l’Office pour la Langue et la Culture d’Alsace.

Grâce aux énergies, aux compétences et aux enthousiasmes qui se trouvent ainsi fédérés, Strasbourg assume et revendique l’une de ses vocations constitutives, une vocation conjointement littéraire et européenne ; elle vérifie, une fois encore, que ces deux volets sont indissociables : entre la littérature, dont les horizons sont universels, mais qui exprime chaque fois ces horizons depuis des lieux particuliers, et l’Europe, qui revendique simultanément des spécificités et une mission et une ouverture universelles, les relations sont évidentes, riches, constructives. Il nous revient, à nous tous, de faire en sorte qu’elles ne soient pas seulement évoquées pour célébrer de glorieux moments du passé, mais aussi pour consigner une dynamique actuelle et une création effective de possibles pour aujourd’hui et pour demain.

C’est dans cet esprit que je suis honoré et heureux de vous recevoir tous, au nom de Roland Ries, Sénateur-Maire de Strasbourg, dans cette maison commune devenue pour quelques instants siège des littératures européennes.

Si vous le voulez bien, je vous propose d’en venir maintenant à la remise du Prix Européen de Littérature, placé sous le patronage du Secrétaire Général du Conseil de l’Europe.

Il est décerné cette année à Monsieur Vladimir Makanine, citoyen de la Fédération de Russie, auteur de nombreux textes, nouvelles et romans, dont beaucoup ont été traduits en français. Underground ou un héros de notre temps a eu, dans notre pays comme en beaucoup d’autres, un retentissement particulièrement important, ainsi que le recueil de nouvelles intitulé Le Prisonnier du Caucase. Aujourd’hui paraît Assan, un gros roman, passionnant de bout en bout, dont l’édition chez Gallimard est directement coordonnée avec ce Prix. Vladimir Makanine est déjà lauréat de nombreuses distinctions, en Russie et en Europe, et celui que nous lui remettons aujourd’hui à Strasbourg, le Prix Européen de Littérature, aura pour lui, je pense, une signification toute particulière.

Le monde de Vladimir Makanine est celui qui a succédé à l’effondrement des grands récits dans lesquels l’humanité tentait de consigner le sens de sa présence dans l’univers, dans la proximité des dieux, parmi les aléas contrastés du destin. Pendant des siècles, ce désir de sens s’est dit dans des constructions, des monuments, des équilibres, des alternatives explicites, des orientations formulables. Entre le Bien et le Mal, le Juste et l’Injuste, le Vrai et le Faux, le Transcendant et l’Immanent, le Nécessaire et l’Accidentel, il y avait certes des abîmes, mais ces abîmes étaient énonçables, la parole pouvait tenter de les traverser, et si elle n’y parvenait pas, du moins pouvait-elle s’y établir et se hasarder à habiter ces interstices abyssaux. Les pensées, les élaborations idéologiques, les doctrines, les utopies mêmes étaient certes diverses, souvent concurrentes, parfois en lutte manifeste les unes contre les autres, mais ces différents, ces clivages, ces hostilités avaient des noms et des titres, ils étaient analysables, on pouvait les identifier, les valoriser ou les dévaloriser par les moyens du discours, de l’argumentation, de la transmission.

Et puis les cartes se sont brouillées, les frontières et les contours se sont estompés, les catégories et les essences ont perdu leur évidence, les valeurs ont été dépossédées de ce qui assurait leur identité reconnaissable, leur visibilité. L’existence humaine qui résulte de cet effacement des grands récits de légitimation et de cette ruine des grands édifices différenciés possède une puissance de fascination nouvelle et considérable ; elle est, je crois, ce qui interpelle, provoque et poursuit l’écriture de Vladimir Makanine.

Si cette écriture possède une force d’expression étonnante, si elle témoigne d’une jubilation extraordinaire, si elle entraîne son lecteur dans un mouvement irrépressible, irrésistible, c’est peut-être parce que le monde sans foi et sans loi qu’elle décrit, ce monde qui a atteint un degré de désenchantement extrême, dans lequel il ne reste plus grand-chose en termes de certitudes auxquelles se raccrocher encore, ce monde, l’écriture de Vladimir Makanine ne le juge pas, elle ne tente pas de le rapporter à des normes, elle ne lui impose pas des concepts, des règles, des représentations ni des prescriptions qu’elle irait chercher ailleurs, dans un idéal préservé, dans un système moral, religieux, politique, idéologique ou philosophique ; elle ne plaque rien sur ce monde qu’elle emprunterait à une région miraculeusement indemne, elle s’immerge complètement en lui, elle l’explore sans présupposés, elle le parcourt sans prétendre le dominer, sans faire croire qu’elle le voit de loin ou de haut, qu’elle l’appréhende depuis un lieu à part, supérieur. Cette écriture est elle-même expérience, de part en part immanente, elle appartient au monde qu’elle donne à voir, elle en partage les mouvements, les chocs, les attentes, les moments d’apaisement et les violences brutales, les horreurs et les ponctuations. Elle fait corps avec les situations relatées, avec la densité physique des épisodes racontés, avec l’épaisseur charnelle des confrontations de tous ordres. Elle semble elle-même saisie, sans préparation, démunie, stupéfaite, par l’alternance souvent brusque de déplacements et d’arrêts, de petites continuités conquises et de surgissements inattendus, de désirs de temporalités longues et d’irruptions soudaines qui déchirent le temps avec l’incommensurable fureur des explosions qui, dans le dernier livre de Vladimir Makanine, Assan, déchiquettent les corps.

La prose de Vladimir Makanine est tout entière mobilisée pour donner à voir, à entendre, à sentir, à toucher un monde constitutivement, intrinsèquement multiple, instable, sans assises et sans légitimations permanentes. Dans un tel monde, les moments de relâchement, de paix, de solidarité, les preuves d’amitié, d’amour, les manifestations de respect, l’attention portée à autrui, la compassion, toute cette humanité ordinaire, tous ces petits phénomènes du quotidien prennent un relief saisissant, ils acquièrent une puissance d’émotion singulière. Précisément parce qu’ils ne sont pas présentés comme des cas particuliers d’une règle générale, comme les preuves parmi d’autres d’une fraternité évidente, comme les témoignages attendus d’une dignité humaine qui irait de soi, ces manifestations témoignent d’une vie et d’un sens maintenus malgré tout, ils font entendre une parole extrêmement fragile et qui pourtant résiste aux destructions, aux ruines, aux effondrements irréparables.

Le monde de Vladimir Makanine est souvent sans pitié, désenchanté au-delà de ce qu’on pourrait dire. C’est un monde de la domination, de l’affrontement, de la combine, de la corruption, des petites affaires, des petits profits, du cynisme banalisé, de l’arrangement sans scrupules, de la négociation généralisée de tout, y compris des principes et des vertus ; c’est un monde dans lequel l’argent et tous les comportements qu’il inspire ont remplacé les dieux, les lois, les doctrines et les croyances. Et c’est aussi un monde qu’habitent de nombreuses et touchantes manifestations de sens, des fidélités intangibles, des solidarités inespérées, des proximités désintéressées, des reconnaissances d’autant plus belles qu’elles n’ont rien d’attendu ni de nécessaire.

La prose de Vladimir Makanine, jubilatoire et précise, désillusionnée et passionnée, émancipée de tout impératif et cependant sensible aux survivances du sens, lucide quant à l’implacable et pourtant tendrement attachée à toutes les résistances que l’humain oppose encore à cet implacable, la prose de Vladimir Makanine est celle d’un très grand écrivain, d’autant plus universel qu’il situe ses textes précisément, dans des lieux et dans des circonstances où le monde contemporain nous livre, au-delà de toute espérance mais aussi de toute complaisance, sa vérité singulière, une vérité terrible et, dans sa cruauté ainsi superbement exhibée par la littérature, fascinante.

Monsieur Makanine, c’est avec beaucoup d’émotion que j’ai le très grand honneur de vous remettre aujourd’hui, à Strasbourg, au nom de l’Association Capitale Européenne des Littératures, le Prix Européen de Littérature.

Chaque année, le Prix Européen de Littérature est accompagné d’une bourse de traduction, et nous ne soulignerons jamais assez la pertinence et la justesse de cet accompagnement. Les traducteurs sont au premier chef ceux à qui nous devons la circulation des textes, leur décloisonnement, leur voyage dans des paysages linguistiques, symboliques, culturels, multiples. Ce faisant, nous leur devons aussi un accès singulier à tout texte littéraire, quelle que soit la langue dans laquelle il fut écrit et quelle que soit la langue dans laquelle nous le lisons. Il a été écrit à tel endroit, dans telle langue, originairement immergé dans telle culture, mais il était aussi depuis le départ destiné à sortir de cette localisation première, à cheminer dans des contrées tout autres, à rencontrer des locuteurs tout différents. Les traducteurs nous font éprouver les textes comme dotés, dans leur intimité la plus singulière, d’une dimension d’extériorité, d’altérité ; ils nous font comprendre que la littérature est située chaque fois quelque part et qu’elle est aussi d’emblée confrontée à l’étranger, un étranger qui passe là, à l’intérieur du texte et en-dehors de lui. Le traducteur travaille à rendre les textes familiers au-delà de leur langue et de leur pays d’origine, et par là ils suggèrent que toute familiarité est depuis toujours habitée par la dimension d’un étranger qui la traverse, et que c’est là une magnifique expérience.

Madame Christine Zeytounian-Beloüs, vous avez traduit en français huit titres de Vladimir Makanine, dont le dernier roman, Assan, qui paraît aujourd’hui chez Gallimard. Vous avez traduit beaucoup d’autres auteurs russes, un très grand nombre de textes, en prose ou en vers. Vous êtes vous-même écrivaine, poète, vous êtes aussi peintre, dessinatrice et illustratrice, vous travaillez dans l’édition. Vous avez reçu en 2010 le Prix Russophonie pour la traduction du poème d’Andreï Biely : « Premier Rendez-vous », un texte, ai-je lu, qui vous tient particulièrement à cœur.

Ces quelques mentions sont très insuffisantes, mais elles indiquent peut-être, beaucoup trop rapidement, une impressionnante conjonction de qualités, d’engagements, de compétences, de savoirs, de dons et d’enthousiasmes.

Au nom de nous tous ici, je vous remercie de tout ce que vous faites pour ce transport de mots, d’images, de sens, d’émotions que vous organisez entre France et Russie, et je suis très heureux de vous remettre ce matin, au nom de l’Association Capitale Européenne des Littérature, la Bourse de Traduction du Prix Européen de Littérature.